Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 4 sur 42

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Joyeux noël

L’infarctus familial différé

 

 

Chez Maëlle, l’un des sept bistrots du port, un alignement de verres vides trônait sur le zinc. Maëlle était depuis toujours une des oreilles les mieux renseignées de la communauté, du fait de sa jeunesse aux PTT. Jusqu’en 1975, Maëlle avait été la téléphoniste de l’île. A l’époque, elle branchait manuellement les communications, en épiant dans son écouteur en bakélite ce qui se tramait sur les lignes. Alors des secrets de famille, elle en avait surpris, des anciens, des recuits, des cuits à l’étouffée, des ravissants même… En se la bouclant toujours, pour qu’on ne soupçonnât pas à quel point elle en savait long – sans doute davantage que le père Kersauzon lui-même. D’où ses yeux vides derrière son comptoir, ou plutôt de vivarium d’où pouvait jaillir à tout instant un serpent.

Les Diskredapl étaient blottis devant le zinc. On les sentait transis au milieu d’une multitude de clients rubiconds, affairés à rire pour ne surtout pas réfléchir. Certains dansaient sur les tables du devant. Hippolyte marchait sur les mains, en équilibre sur le bar, sans renverser un seul verre. On l’applaudissait en s’adossant aux vieilles cartes qui ornaient les murs. L’héritier en titre de Félicien avait besoin de voir le monde à l’envers. Et de se remplir la tête de sang lourd. L’air sentait le tabac et le goémon âcre. Kersauzon s’était éclipsé et Gwen s’était fait raccompagner chez elle, juste en face de l’église, par sa fille Gwenaëlle et par Marie-Anne, la mère de Norma. Ne sachant trop comment réagir, la veuve de Félicien avait préféré s’isoler avec ses confidentes. Gwen avait senti Marie-Anne sur le point de craquer, comme s’effondre un orage sur la mer.

Hippolyte sauta sur le sol tandis que Zinzin, en sueur d’avoir trop dansé, parlait politique. Goguenard, il commentait l’usure des ministres du moment et disposait sur le sujet des finances de sa région d’un lot de mensonges invérifiables qu’il débitait devant Maëlle. Son grand truc était de toujours dire une chose et son contraire dans la même phrase. On riait devant le zinc, comme s’il avait fallu à n’importe quel prix se nettoyer de la gravité qui venait de tomber sur les nuques.

Dehors, les quais étaient déserts. Cette île sauvage n’est pas de ces coins du globe agités de commerce. La vie sociale ne se monnaye pas. On s’y contente de respirer le large iodé pour tromper la longueur des journées froides et le rude loisir qu’elles infligent. La laisse de marée montait déjà à l’assaut des grèves. Une cavalerie de vagues mauvaises fonçaient vers le port en norias, faisant trembler les maisons de façade. Certaines, venant du Pont-de-Locmaria, broyaient les récifs sur leur passage. Elles roulaient des cylindres rugissants qui dévoraient les quais et, par instants, commençaient à pénétrer dans l’orée des rues et à cogner la porte du café. Des gifles de vent claquaient les quais à chaque retirée des eaux noires. Le baromètre était décourageant. Il éloignait l’île du continent. Au large, tout était paroxysme, oscillations improbables et froidure saline.

Norma pénétra dans le café avec la clameur de l’océan qui bastonnait les grandes digues. Crèveraient-elles encore, comme en 1990, sous les coups des lames qui se dressaient, redoutables ? Les Diskredapl en assumeraient-ils de nouveau la réparation ? Elle toussa.

On cessa de danser.

Au zinc, personne ne se retourna.

Un enfant péta.

Norma se souvint de ces dos immobiles et clos lorsque la police l’interrogea par la suite. Ce qu’elle était en train de vivre serait alors décomposé en images, en sons détachés, passés à la loupe judiciaire, non seulement par le commissaire Kermeur mais par elle-même. Pour l’instant, encore loin de faire face à cet homme séduisant, Norma se confrontait à l’inconduite des siens, occupés à se filouter eux-mêmes. Et à récuser l’évidence : Norma était bien là dans le bar et elle avait parlé sans filtre au cimetière, avec autant d’affection que de rudesse.

Dans le port où le jusant brassait les flots gluants, il pleuvait dru. L’inadmissible vérité, collante, poursuivait les fuyards jusque dans ce café aux vitres embuées. Une vérité malsonnante qui mettait mal à l’aise même ceux des danseurs qui auraient été prêts à consulter les archives dont elle avait parlé. Avec son passé, Norma souffrait d’un cruel manque de crédibilité qui légitimait bien des doutes. De surcroît, chacun restait troublé que cet accès tardif de lucidité fût venu d’un caractère aussi chaleureux. Norma n’était pas l’artificière par qui une nouvelle aussi explosive aurait dû éclater, même si on la savait tatillonne sur l’exactitude. A peine lui connaissait-on le talent de désobéir. Et puis, n’avait-elle pas tiré un bizarre plaisir de son aveu ? Ce qui froissait les consciences.

— Pourquoi ce jour-là vous êtes-vous mise à dire la vérité ?

La question lui sera posée par le commissaire Loïc Kermeur. Un flic quimpérois qui semblait domicilié dans un vieux ciré. Son aptitude à toiser les réalités comme sur une table d’autopsie le rendait déroutant. Norma lui répondit :

— Pour ne pas finir dingue, comme mes cousines, les filles de Gwenaëlle. Et comme l’aînée de Zinzin, mon oncle. Le déni, ça rend folle, monsieur le commissaire.

Face aux verres alignés, Hippolyte ne bougeait pas, reniant plus que jamais sa fille aînée de toute son autorité silencieuse. Spectacle irréel d’un père fermé à la compassion. Tandis que continuait la musique festive, l’infanterie des buveurs réglait son attitude sur celle de son chef Hippolyte. Une bagarre allait-elle s’engager ? Entre celle qui croyait encore à la communication dans sa famille et l’héritier qui, fidèle à son père truqueur, refusait le nouveau départ – casse-gueule – qu’elle proposait.

La tenancière commença à servir. D’instinct, sans même croiser le regard d’Hippolyte, Maëlle se garda de remplir le ballon devant lequel Norma s’était placée en déposant son paquet d’archives sur le zinc. Maëlle se conduisait toujours en accord avec les désirs silencieux de l’île. Se tenant droit malgré le mépris ambiant, la fille d’Hippolyte avait espéré que l’alcool lui donnerait du courage pour reprendre la parole et arracher enfin les siens à leur maudite cécité.

Sans daigner jeter un œil aux archives étalées, les Diskredapl et l’assistance saisirent les verres pleins, les choquèrent dans des bruits virils, suivis du tap de la grande reposée commune. Hippolyte cita un bon mot de Félicien qui déclencha un fou rire inespéré – rire, c’est demander d’un coup à la gaieté l’apaisement que le temps ne délivre qu’au compte-gouttes. Il fallait rappeler aux îliens que la famille Diskredapl resterait à jamais une joie. Et non une porte ouverte sur le nauséabond. Pas demain la veille qu’on s’enliserait avec eux dans la maussaderie ! Qu’on attraperait la gravité ! Alors que par l’humour, ce clan triomphait des faits.

En bout de zinc, Norma semblait invisible. Mieux : morte. Ses yeux plissés étaient au plus petit diaphragme, comme si elle se concentrait pour garder une vue nette des choses. Il fallait que sa présence demeurât une absence. Celle qui osait cracher la vérité devait rester au fond des brumes du cimetière, même si, dans le café, on ne voyait que sa détresse. La remarquer – ou, pire, l’inviter à danser – eût été enfreindre la loi commune et courir le risque de l’affrontement. Jusqu’où irait-il ? Chacun flairait que Félicien n’était pas seul en cause avec cette histoire de moustache, mais bien tous les silences opaques de l’île – secrets dont ils n’étaient plus les gardiens mais les captifs.

Seul un gamin de neuf ans – un petit cousin de Norma qui n’avait pas assisté à l’inhumation – nota que les adultes feignaient d’ignorer la crise d’asthme qui venait de s’emparer de sa cousine. Le fiston de l’insipide Casimir ne saisissait pas pourquoi sa famille ne la voyait pas s’asphyxier. Son père cuvait sa ration de nicotine tout en fixant le néant. Hippolyte, soudain figé, ne remuait pas un cil, en adversaire déclaré de sa propre fille. Un autre visage de Trop – si sympathique d’ordinaire – se dévoilait, cuirassé d’insensibilité. Même la sœur de Norma, la fantomatique Colombine, regardait droit devant elle. La bistrotière Maëlle, habituellement si secourable et d’une ample jovialité, était de cire. Cette violence perpétrée sans acte terrorisa le gamin plus encore qu’une paire de gifles.

Voûtée devant son verre vide, Norma ne respirait plus que d’un filet. Elle suffoquait qu’on la niât à ce point. Et qu’on ne consentît même pas à la contester ou à lui envoyer une grêle d’injures, ce qui eût rétabli une forme de normalité. Personne ne lui viendrait en aide, comme si elle était morte – autant que ce Malo dont on ne prononçait jamais le nom.

Paniqué, l’enfant fonça chercher de l’aide chez la vieille Gwen. En courant vers l’église, le petit pensa que sa grand-mère sauverait toujours les siens, même contre les siens. Même contre l’île.

En ne voyant pas Norma étouffer, on crut étouffer l’affaire.

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