Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 24 sur 42

Pages du PDF

Joyeux noël

III - L’île Sans Angle Mort

III

 

 

L’ÎLE SANS ANGLE MORT

 

La joie est le passage de l’homme d’une

moindre à une plus grande perfection.

BARUCH SPINOZA

 

OceanofPDF.com

Terra incognita

 

Le lendemain, Loïc Kermeur put constater que l’île rectifiait déjà son destin. Dans cette patrie de l’exagération, les hommes s’étaient toujours ravitaillés en rêves d’envergure. La Providence semblait avoir créé ce récif pour les folies achevées.

La première mise en œuvre de cette utopie – ressentie dans l’île comme raisonnable – jeta Kermeur dans la stupeur. Alors que le commissaire se promenait du côté du cimetière adossé au bourg, il aperçut des îliens qui terminaient de s’activer, penchés sur les sépultures. Puis ces silhouettes courbées s’évanouirent dans le fond de brume qui flottait sur la lande. Loïc Kermeur s’approcha et découvrit que des pierres tombales avaient été profanées d’une très insolente façon. Des mains anonymes et capables de jugement avaient écrit à la craie, ou peint, l’inavouable réalité des défunts sous les épitaphes. En faisant le choix de s’arrêter sur l’incroyable verso de l’honorabilité. Bavardes et impudiques, ces stèles bretonnes disaient les vérités à ne pas dire.

L’ego des morts en sortait en loques.

Sous l’épitaphe laconique d’Edern Diskredapl (Zinzin) – Ci-gît un franc catholique et un fier politique qui fit honneur aux siens –, on pouvait lire un ajout, presque un sous-titre : Erotomane addictif, grand amateur de pratiques SM, suicidé dans une combinaison en latex par pendaison, au fond d’un bunker hitlérien financé par la banque de sa famille. C’était juste. Sur la tombe voisine de Félicien, l’épitaphe incisée dans le marbre – Grand résistant, bienfaiteur de l’île, bon père, bon mari, citoyen droit comme une lame. L’île reconnaissante – était complétée, ou plutôt corrigée, par ces mots : Zélateur d’Hitler, il excella sur le chemin de la déchéance. Félicien viola sa femme pendant un demi-siècle, finança une partie du mur de l’Atlantique et spécula sur les biens des Juifs de Marseille. Démasqué lors de son inhumation, il se suicida dans cette tombe en présence des siens. Quelle guillotine sèche ! Le commissaire Kermeur resta scié. Comment une telle transgression était-elle possible ? Avait-on le droit de faire ainsi passer sa propre vérité pour la réalité ? Que resterait-il de sacré si même les défunts ne l’étaient plus ? et si toutes les démystifications étaient permises ?

Même le Dr Kerangal avait inscrit sur la dalle de sa défunte épouse : A ma femme (très portée sur le sexe mais pas tellement sur le mien), disparue avant moi d’une maladie à prise rapide. Son mari reconnaissant. Les faits bruts s’affichaient partout, sans aucun filtre, sur les dalles de l’étroit cimetière. L’attentat – quel autre mot employer ? – était collectif. Irréversible par son ampleur, il engageait l’île. Nombre de familles avaient rectifié les épitaphes des leurs. Fini les yeux crevés ! Mais pouvait-on vivre ainsi ? Avec cette brutalité, car il s’agissait tout de même d’incestes, de viols éludés, de malversations malodorantes, de tout ce qui jette les familles dans un malaise explosif.

Kermeur demeurait effrayé par cette ruée à la vérité – que ne semblait tempérer aucune culpabilité. De toute évidence, l’île fondait une morale et en détruisait une autre. Où allait-on ? En tout cas on y allait gaiement, s’indigna le commissaire, fasciné par cette transgression à la fois excitante, haïssable et absurde. Quand on croit dire le vrai, ne change-t-on pas de mensonge ?

Norma avait donc donné à l’île ce tour de dynamisme. Cette pilonneuse de falsifications entendait vouer l’île à une aventure quasi mythologique, dans un siècle où tout n’est que rendement et ratios. Car enfin, quel profit immédiat espérer d’un tel décapage ?

Emergeant du brouillard, Kermeur aperçut une silhouette familière, debout devant la sépulture fraîche d’Hippolyte, celle de Gwen Diskredapl. Loïc s’avança. Les cheveux blancs de la vieille Impensable volaient dans les bourrasques odorantes.

— Peut-on connaître l’épitaphe que vous réservez à votre fils ? demanda le policier.

Gwen répondit d’une traite :

— Ci-gît l’impensable Hippolyte, grand vivant, violeur de ses deux filles et dissimulateur du passé collabo de son père – qui ne fut pas son géniteur. Hippolyte osa tout dire avant de se tuer, en présence des siens et par amour pour eux. Sa famille reconnaissante.

— Et sur votre dalle ? ironisa Kermeur.

Gwen chuchota sans hésiter :

— Toute sa vie, elle a attendu le retour d’un officier allemand, nazi passionné, qu’elle aima éperdument dans l’île.

— On croit rêver… lâcha le flic. Ou cauchemarder…

— Vous vous trompez. C’est euphorisant et sécurisant pour nos enfants. Ils entretiendront une relation décomplexée avec la réalité. L’affaiblissement progressif du réel est ce qui tue les familles, comme les nations.

Loïc Kermeur quitta la vieille Diskredapl – qui lui apparut en cet instant comme une semi-démente – et retourna au port. Le commissaire forma alors le projet de se fixer dans l’île tant que ce délire collectif n’aurait pas été enrayé. Ce qui se passait devait être arrêté. Dans le bar de Maëlle, il aperçut Angelin Le Goff. Hors de lui, Kermeur poussa la porte.

— Monsieur le maire, ce que j’ai vu au cimetière est illégal ! Illégal !

— Qui portera plainte ? demanda l’élu.

— Le procureur de Quimper. Je vais le saisir, moi.

— Pour attaquer des familles qui entretiennent ces sépultures de haute mer ? C’est absurde ! Vous perdez votre temps, commissaire. Et puis on n’attaque pas des gens qui reprennent confiance en la vie !

Ulcéré, Kermeur lâcha :

— Une commune peut-elle faire face à sa mémoire dans l’irrespect de ses morts ?

— Oui, répondit l’homme. Si sa population vise loin et se tient droit. Ce qui est le cas de notre mutinerie !

— Mutinerie… Etes-vous des mutins ou des mutants ? grogna Loïc.

— Des Français mieux que libres… libérés ! Et nous le prouverons dans les jours à venir.

— Que voulez-vous dire ?

— Jusqu’à la fin des fêtes, tant que nos familles sont rassemblées dans l’île, nous révélerons chaque jour nos petits secrets.

— Chaque jour ? reprit Kermeur en sursautant.

— Nous avons tant de retard, monsieur le commissaire ! Tant de silences à faire sortir du puits. Fini les légendes bringuebalantes, les réputations qui prennent l’eau ! s’exclama l’élu avec une gravité heureuse.

Les îliens attablés dans le bar levèrent leur verre dans sa direction.

— Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ? insista le policier.

— La vérité décalcifie ! tonna Le Goff. C’est elle qui rend vivant.

— Ou qui tue ! coupa le policier en pointant deux index.

— Kermeur, notre joie est solide, malgré nos deuils. Ou peut-être à cause d’eux. Rejoignez notre élan, vous serez moins gris ! Déboutonnez-vous !

— Croyez-moi, répondit le commissaire, une petite zone d’ombre c’est toujours bon à prendre ! Si l’on venait à tout savoir de celui que je suis, je peux vous jurer que ma vie serait cent fois moins plaisante !

— Je ne crois pas.

— Norma a raison, renchérit la vieille Maëlle. L’aveuglement nous coûte notre joie. Et moi… je suis une fille de joie !

— Mais la joie de qui ? reprit Kermeur. La vôtre ou celle des autres ? Le sourire aux lèvres, vous êtes en train de glisser vers… la délation !

— C’est assez juste, répondit Norma qui venait d’entrer dans la bar en sandales.

Puis elle se tut.

— Tu ne te défends pas ? reprit Loïc étonné.

— Non puisque j’agis dans la joie, lâcha Norma sur le ton de l’évidence. Mon cœur est net. Tout est là !

— Il y a toujours une part de délation dans une vérité qui s’exprime, fit observer Le Goff. Le J’accuse de Zola, c’est de la délation. Les enquêtes publiées par les journaux sont aussi des délations. Faut-il pour autant interdire la liberté de la presse ?

— Tâchez de faire la distinction entre vie publique et vie privée, s’insurgea le policier.

Le Goff sourit :

— Je ne doute pas que des filous professionnels aient eu besoin de voter ce genre de lois, et qu’on ait trouvé au Parlement une majorité assez stable pour les approuver au nom de grands principes…

— Ne pas respecter l’intimité des gens, c’est du fascisme ! tonna le flic.

— Je ne doute pas non plus que les dictatures aient eu besoin de contrôler la vie privée, répondit Norma avec beaucoup de douceur. C’est tout à fait exact !

Fronçant les sourcils, Kermeur attendait que Norma lui portât la contradiction mais sa riposte ne vint pas. Elle avait répondu en adoptant une posture franche. Norma n’éprouvait aucune gêne à reconnaître la part sombre de ses idées. Ce qui leur ôtait, sans doute, l’essentiel de leur nocivité. Sa force à elle était d’admettre les risques de ses convictions.

— Mais… reprit le commissaire.

— Il n’y a pas de mais, conclut Norma en sifflant un verre de vin.

— J’ai donc raison ! s’exclama Kermeur.

— Je pense que notre aventure est extrêmement risquée, oui ! répliqua le maire. Et qu’il est nécessaire d’avoir du cœur pour bien soulever les jupes d’une société ! Ça oui ! Mais croyez-moi, la comédie est un piège… Ça, ça tue vraiment, pour de bon ! Les pays, les couples…

— Si je vous demandais si vous êtes fidèle à votre épouse, vous répondriez franchement ? lança Loïc le sourire aux lèvres.

Devant l’assistance nombreuse du café, la parole du maire s’envola alors, libre :

— Que j’ai trahi la confiance de ma femme pendant vingt-huit ans à chaque fois que j’ai quitté notre île ? C’est tout à fait juste ! déclara Le Goff en ouvrant les paumes.

— Pardon ?

— J’ai trompé mon épouse avec des maîtresses variées, et j’ai également fait pas mal d’heures supplémentaires avec des putains. Jamais moins de deux ou trois fois par semaine, toujours sur le continent. Dans des hôtels de la côte ou à l’arrière de ma voiture. J’ai besoin de jouir, voyez-vous. On dira que l’amour a ses vandales et que j’en suis. Sans doute ai-je le cœur boiteux, mais je suis ainsi : passionné du corps des femmes. Soyons clair, j’ai follement besoin d’éjaculer en elles. Pas vous ?

Un ange passa. Les autres ne savaient trop comment le rattraper du bout des ailes. Bouleversée par l’audace du maire, Norma l’embrassa. Chacun sentait que ce qui se jouait ici n’était pas le simple destin de l’île mais la possibilité d’essayer de vivre ainsi, en renonçant à tous les faux-semblants et à une perception erronée du monde. La lucidité incendiaire pouvait-elle devenir un mode de vie ?

— Votre femme est-elle au courant, monsieur le maire ? s’enquit le commissaire.

— Depuis hier.

— Comment a-t-elle réagi ?

— Mal, répondit Le Goff avec émotion. C’est cruel pour Ambroisine, il faut la comprendre. Comment aimer encore ce que je suis en vérité ? Pourtant, je suis bien cet homme-là, dévoré par le désir. Cet homme qui a terriblement besoin d’orgasmes.

Les îliens pieds nus ou en sandales se mirent à applaudir leur maire. Silencieux, Kermeur avait le sentiment de vivre un cauchemar éveillé. Ce projet dément d’explorer chaque jour les évidences occultées, lui semblait tenir de la perversion. On ne pouvait pas créer un pays expurgé de ses contes et capable d’abolir notre soif d’illusion. Le réel profond de chacun ne se laisserait pas dénuder sans précipiter l’île et les couples dans la voie royale du désastre. La malheureuse madame Le Goff, piétinée par son mari devant tout le monde, irait-elle se noyer bientôt dans les tourbillons glacés de la Chaussée-de-Locmaria ? Et puis, songea Loïc Kermeur, les manquements à la vérité ne font-ils pas de nous, justement, des êtres humains ?

OceanofPDF.com