Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 8 sur 42

Pages du PDF

Joyeux noël

La possibilité d’être Norma

 

 

Au cours des sept années qui suivirent, les sidérés de l’île cessèrent d’articuler les noms de Zinzin, de Norma et de Malo. Ce trio de parias semblait être devenu moins qu’un souvenir. On taisait leur absence, tout en y songeant toujours. Passionnés de frivolité, les Diskredapl continuèrent à se diluer dans des éclats de rire proliférants – le rire a cet avantage qu’on n’y entend pas les mots –, en se déguisant avec fureur dès qu’une occasion se présentait.

Norma ne vécut plus que des journées marquées du sceau de la sincérité la plus extrême. Hippolyte, Gwenaëlle et le terne Casimir mirent un point d’honneur à évoquer le plus souvent possible la mémoire glorieuse de leur père – sous les yeux étonnés de Gwen qui, prisonnière de sa gaieté factice, ne mouftait pas. Le cas de Félicien devait être considéré comme normal. Cet intouchable avait droit à sa part d’enluminure ! L’angélisme familial cuirassait les Impensable. Chacun veillait donc à citer abondamment les bons mots de Félicien. Ah, ce grand-père pétri de gentillesse, quel rigolo de répertoire ! Et sa moustache, quelle belle insolence ! Cette crapule resta ainsi le symbole d’une guirlande de beaux sentiments : courage exemplaire, âme trempée, spiritualité d’acier… Son nom n’avait-il pas été inscrit sur le monument érigé au cœur de l’île, là où figure la liste des Français Libres promis à une reconnaissance éternelle ?

Les commères de l’île y trouvaient leur compte – surtout celles qui avaient été tentantes entre 1940 et 1944.

Le père Kersauzon également. Dans ses prêches, il n’hésitait jamais à rappeler une fanfaronnade de Félicien, une preuve supplémentaire de sa bonté. Chaque évocation du disparu tournait à l’exercice d’admiration et de défense de la mémoire de l’île.

Même les deux belles-sœurs jumelles, Marie-Anne et Marie-Ange, se rallièrent à ce culte. Norma n’était plus là pour exhumer les archives ni rappeler des origines juives qu’après tout on avait bien le droit de biffer. Pourquoi s’astreindre à une fidélité incompatible avec le passé noir de Félicien ? Aux crématoires d’hier, les jumelles préféraient un songe d’avenir, en s’intégrant définitivement dans une famille catholique et opulente qui leur paraissait une forme d’assurance. Prudentes, Marie-Ange et Marie-Anne évitaient les synagogues quand elles circulaient dans les rues.

Dans l’île, la voix de Félicien, charmeuse, retentissait encore dans la maison de Gwen par le truchement de son vieux perroquet – celui-là même que Félicien tenait pour un honnête détecteur de mensonges. Un carnaval de coloris qui, au hasard de son humeur volatile, resservait les injonctions domestiques du Commandeur décédé : « A table ! J’ai dit à table ! » L’autorité paternelle de Félicien flottait encore, comme si le passé n’avait pas été à bout de souffle. Hier restait présent, mais emplumé. Dès que le cacatoès causait, on riait un peu et la nostalgie reprenait ses droits. Celle de l’époque où la fille aînée d’Hippolyte – dont il ne fallait plus prononcer le prénom – n’avait pas encore parlé.

Cependant, chacun savait désormais qu’il était possible d’être Norma. Une longue fissure, coupant en deux les consciences, s’entrouvrait dans le bloc de ce clan ; mais Norma avait donné le branle à des idées neuves. Il semblait non pas possible mais déjà concevable de ne plus douter de ses propres perceptions. Il devenait même imaginable de tenir compte de sa propre vérité et de ne plus être la dupe de soi-même. Un jour prochain, on jugerait les siens capables de supporter la vérité nue. Etre Norma paraissait presque possible car la fille d’Hippolyte avait parlé avec foi, sans fléchir. Sa ferme parole avait retenti au fond du cimetière mais aussi par la suite chaque soir à la radio, dans une émission d’actualités intitulée… « Sans Angle Mort ».

Ce programme radiophonique – écho direct de son optimisme contagieux – avait, au fil des ans, guéri Norma de son asthme héréditaire. Et de son chagrin d’avoir renoncé à l’espoir de vivre, un jour, dans une famille capable d’écoute.

« Sans Angle Mort » était né de sa conviction que la réalité du monde est dans son déni, dans la manière dont chacun parvient à l’éluder. Instruite par le cas de la moustache de Félicien, Norma ne croyait plus que la vérité des êtres et des situations fût planquée dans les caves d’une société mais plutôt surexposée, au soleil des Unes de l’actualité, exhibée le plus souvent dans une lumière qui la rend presque invisible – comme la lettre volée d’Edgar Poe. A ses yeux, l’information qui s’écoule dans nos médias était constituée d’un flot d’images dont chacun refuse obstinément le son, d’exactitudes fallacieuses et de réalités visiblement estompées, avec notre complicité – car telle est notre demande non formulée, obstinée : être enfin dispensé du réel.

Mue par sa joie immotivée, Norma complotait des renversements de perspectives sur l’antenne de sa radio. Elle évoquait ce qui était tu tout en étant hurlé à coups de slogans, les vérités les plus filmées pour qu’on ne les remarque pas. Bref, les trompe-l’œil de l’actualité et ceux qui font de l’Histoire un interminable exercice d’aveuglement.

Lors de sa dernière émission, Norma avait glosé avec ses chroniqueuses espiègles et ses invités sur une flopée de sujets visibles et camouflés qu’elle « révélait », au sens photographique du terme :

• L’invraisemblable bonne conscience des producteurs d’Ethanol – un

carburant supposément « éco-responsable » –, persuadés de faire le bien

alors que leurs plantations de betteraves et de céréales détruisent sans

vergogne des cultures vivrières… fort utiles aux affamés d’Amérique

du Sud. De combien d’enfants morts ce sympathique carburant, si prisé

des bobos enragés d’idéal, est-il responsable ? La conclusion de Norma

tomba dans un soupir : « Faut-il que nous pratiquions tous la

falsification des mots pour employer sans rougir l’expression éco-

responsable »…

• Le fascinant évitement des piétons des grandes villes lorsqu’ils

croisent un SDF imbibé. Presque tous parviennent, avec adresse et

détachement, à se comporter comme s’ils ne l’avaient pas remarqué. A

tout prix, il leur faut ne pas voir une dèche qui, un jour de grande

déveine, pourrait finir par les aspirer.

• Le flagrant délire du peuple chinois qui vit chaque jour dans une

vérité officielle communiste et dans des faits capitalistes, sans jamais

faire coller sa vérité et sa réalité. Un milliard trois cent quarante

millions de camarades schizophrènes ! Et sommés de taire cette

évidence sous peine de répression sévère. « A quoi pourrait bien

ressembler le journal intime – écrit en partie double – de cette nation

clivée ? » s’écria Norma.

• L’extravagant besoin que nous avons eu, en Europe, de bazarder le

principe de réalité lors des révolutions arabes. Pourquoi diable avons-

nous jugé ces délivrances comme des ruées vers la démocratie ? Alors

que, de toute évidence, ces luttes allaient, par la grâce des urnes, assurer

le triomphe (momentané ?) de la congélation islamiste… Comme si les

religieux qui accèdent au pouvoir étaient essentiellement mus par la

quête de tempérance ! Et par la passion soudaine de laisser les fidèles

penser par eux-mêmes… dès lors que la démocratie a sanctifié leur

assomption. La loi sacrée envisage-t-elle seulement l’hypothèse de la

contradiction ? Ah, cet obstiné besoin de nier l’inacceptable réalité…

• Les stupéfiantes larmes des Nord-Coréens aux funérailles de Kim

Jong-Il, exact écho de celles versées jadis par des millions de

pleurnichards européens pour le camarade Staline. Ces pleurs sincères

avaient, sur l’antenne de Norma, fait l’objet d’un constat fort

désagréable : la vive passion des peuples pour qui les écrase, dès lors

que le tyran a pris dans l’esprit de ses victimes une figure de père

sévère, affectueux et redoutable. Jusqu’où va le délire des cœurs ?

• Un historien affûté vint soutenir que si la Shoah avait été si difficile

à admettre par les Juifs d’Europe pendant une bonne partie de la

dernière guerre, ce n’était pas parce que leur extermination fut un secret

mais parce qu’elle était trop visible. L’abondance de signaux envoyés

par les nazis, expliqua-t-il, paraissait avoir enfermé longtemps les

communautés juives dans une logique de déni – traversé par des éclairs

de lucidité – pour ne pas chuter dans le désespoir. Devant l’évidence et

l’absence d’échappatoire, comment réagir autrement ? « Le vrai danger,

conclut l’érudit, réside toujours dans le trop visible. »

• Norma s’interrogea à nouveau, en compagnie d’une chroniqueuse

psychiatre, sur les raisons qui avaient permis aux Occidentaux de placer

durablement hors du bocal de leur conscience la réalité de l’endettement

de leurs Etats irresponsables. L’hystérie dépensière, la foldinguerie du

crédit enkysté dans nos habitudes, on ne les avait pas réellement vues !

Des citoyens éduqués avaient, sans alarme véritable, refusé de constater

que cette pente funeste allait démonétiser nos bulletins de vote !

• Le philosophe Michel Serres, emballé par l’allégresse amusée de

Norma, avait souligné le fait que la bande dessinée Astérix – qui passe

pour un divertissement inoffensif, destiné aux enfants – reste une

histoire de drogués (la potion magique, qu’est-ce d’autre qu’un

stupéfiant ?) qui ne communiquent que par des pugilats, l’éloge d’une

tribu qui ne règle ses litiges qu’en assenant des paires de baffes ; et qui,

pour finir, bâillonne toujours le poète du village (le barde termine

invariablement ficelé). Point de vue percutant que Norma n’avait encore

jamais adopté, par Toutatis !

 

Chaque jour à dix-huit heures, elle dénonçait avec jubilation les pseudo-informations qui dévorent les écrans de l’actualité et qui renseignent davantage sur nos dénis que sur un supposé réel. Voulait-on lui servir le potage habituel ? Norma cassait la soupière ! Lors de la prise d’antenne, une séquence montrait que l’information, comme l’Histoire, reste la manière collective qu’ont trouvée les hommes de récuser les faits. Norma refusait la contorsion à laquelle se livrent les rédacteurs en chef du monde entier : se demander chaque jour comment ne pas donner aux événements le dernier mot, comment cacher par des titres simples l’inquiétante invraisemblance de la réalité, et comment désamorcer nos anxiétés en donnant à l’actualité un sens acceptable ou distrayant. Afin d’assouvir, dans l’endroit même où la lucidité est censée s’exercer, l’un de nos besoins les plus vitaux : en voir le moins possible. Informez-moi pour que je ne sache pas !

« Sans Angle Mort » rencontrait un joli succès car Norma, en plein accord avec sa joie, s’y conduisait de manière anormalement authentique. En dissertant même, à l’occasion, sur ses propres aveuglements. Pourtant, elle persistait à ne pas voir un fait qu’avait fini par percer le commissaire Kermeur : le nom de l’auteur du viol dont elle avait été la victime, gamine. Un homme aux pieds nus dont elle n’avait pas discerné le visage.

Norma exultait depuis son belvédère radiophonique, avec vue plongeante sur le refoulé du moment. La vérité n’était plus pour elle un combat mais une jubilation, une respiration qui la soignait de son asthme ; et les auditeurs, enchantés autant qu’effarés, le sentaient bien.

Chaque soir, Norma ressortait de cet exercice plus vivante car lorsqu’on se hisse vers l’authenticité la vie a enfin lieu et tout s’anime. Les rencontres sans fard affluent, les êtres en quête d’inconfort vous rejoignent et les amants de l’improbable déboulent. On se glisse alors dans des relations fécondes, inaccessibles tant que l’on ne fend pas l’armure. Plus on s’approche de l’ombre, plus on se découvre plein de lumière. Norma existait à plein régime. Radieuse, ne regrettant pas une seule seconde ses « pages de droite » d’antan, elle savait que le contraire du mensonge n’est pas l’exactitude mais la vraie joie, celle qui est d’office et qui déroute le cynisme.

Cependant, cette animale splendide restait seule. Quel homme pouvait s’accorder à une pareille exigence ?

Au bout du cap de l’Europe, quelqu’un semblait vivifié par son esprit : Yann Kermarec, le pêcheur qui écoutait religieusement son émission. Yann trouvait sur les lèvres de Norma ce qu’il avait lui-même dans le cœur. La fausseté et l’inenthousiasme de l’époque le révulsaient. L’admiration est toujours une fatigue pour notre espèce ; mais celle que Yann vouait à Norma l’élevait. Depuis toujours, il l’aimait sans espérance mais non pas sans contentement. De toute sa vie après leur adolescence, il avait dû la revoir dix fois dans l’île mais c’était assez pour cultiver sa fièvre. Deux rebelles : l’un vivait sur l’eau loin des hommes, l’autre dans l’alambic du vrai.

On l’aura deviné, le déconcert de Norma avec sa famille était total. Aucun Diskredapl n’avait le droit d’écouter son programme. Sauf la vieille Gwen qui ne ratait aucune émission. En l’écoutant fort. Manière de déclarer aux siens qu’elle continuait à tenir Norma pour vivante. Mais ceux qui captaient régulièrement « Sans Angle Mort » ne le faisaient qu’avec inquiétude. La gêne des Diskredapl était d’autant plus forte qu’à l’antenne Norma avait l’air tout à fait censée. Or on avait fini par se persuader que ses propos tenus sept ans plus tôt étaient dus à sa folie.

Les quelques Diskredapl qui l’écoutaient souvent étaient ceux qui trouvaient dans cette émission une forme d’espoir. Celui qu’un jour on ne serait plus isolé dans cette famille, que l’on pourrait même rompre avec la logique toxique du secret ou de la défausse. Et qu’il ne serait plus nécessaire de tourner le dos à l’île pour trouver son bonheur – solution qui blessait ces Bretons pétris de rêves familiaux. Chaque soir, la voix limpide de Norma donnait un peu de réalité à cette espérance-là.

Cependant, l’équilibre des silences claniques paraissait ne jamais devoir être rompu. Pour continuer à s’esclaffer de tout, ne suffisait-il pas de ne plus prononcer les prénoms de Zinzin, Malo et Norma ? Sans oublier la moustache de Félicien, toujours éludée dans les conversations…

Mais il advint un mécompte de trop qui anéantit Gwen un mois avant Noël. Titouan, son premier arrière-petit-enfant, fut déclaré autiste. Ce que chacun avait subodoré, réfuté puis fini par admettre sans le dire. Titouan Diskredapl, petit-fils du pendu, ne voulait rien entendre des siens, rien leur dire, ni rien en voir. Et l’on commençait à ne plus articuler son nom. A trois ans, prisonnier de son mauvais destin, l’enfant s’effaçait déjà. Bientôt son prénom aurait la même résonance amortie que celui de Malo ou de Norma.

Faudrait-il ajouter le dernier-né des Diskredapl à la liste des invisibles ?

OceanofPDF.com