Joyeux noël
L’indésirée
Chez Maëlle, au bar, Loïc Kermeur commanda un grog. Tracassé par l’envie de fumer, il s’occupait en regardant tourner les vents. Autour de lui, chacun se faisait son avis sur cette neige, assez rare dans l’île. D’autant qu’au large, tout était à son comble. Le mariage du ciel et des eaux se célébrait par une tempête. Les unités les plus solides de l’île ne sortaient plus. En cas de naufrage, aucun navire sauveur ne pourrait intervenir, déclara Le Goff, le maire. Sauf peut-être l’Abeille-Flandre, le remorqueur monstrueux qui veillait aux alentours sur la détresse des grands pétroliers et des porte-conteneurs mastodontes.
Sans préambule, Loïc Kermeur déclara aux îliens accoudés :
— On dit qu’entre 1940 et 1944, les femmes de l’île ont été violées pendant que les hommes d’ici se battaient pour la France Libre. On dit qu’elles ont été abandonnées aux appétits de la garnison allemande, comme à Sein. On dit que le curé n’a pas pu protéger les femmes et qu’il n’a pas voulu qu’on en parle à la Libération. On dit aussi qu’il y a eu de nombreux avortements et que certaines grossesses sont arrivées à leur terme. On dit cela sur le continent. Qu’en dites-vous ?
Le café se figea. Les visages cuivrés par la mer, cuits par l’alcool et les silences, s’immobilisèrent. Au loin, on percevait le bruit des collines d’eau qui dévalaient sur les digues et ne lâchaient prise que pour, inlassablement, brutaliser les défenses du récif. Le Goff surveillait ses électeurs. Allait-on étouffer cet étranger ?
— Je suis commissaire de police et j’aime la vérité. Même difficile.
— Ce qu’on dit est juste, lâcha Yann sans rien ajouter.
Les vaillants îliens, si souvent rudoyés par les tempêtes, furent pris de vertige et projetés au bord d’une colère assassine. Ne pouvant rien contre un commissaire du continent – ni contre le solide Yann à qui personne n’osa jamais chercher querelle –, ils sortirent un à un sur le quai embrumé qui, doucement, passait par tous les degrés de l’amoindrissement. Aucun n’ouvrit les lèvres, pas même Le Goff. Yann sortit à son tour pour ne pas rompre avec l’île. Le pêcheur ne pouvait pas exister ailleurs. Le Raz-de-Locmaria le mettait seul en présence de sa vitalité. Maëlle, qui avait pour habitude d’user le temps à se taire, continuait de ranger ses verres.
La méthode de Kermeur était de formuler l’inaudible. Il saisissait ses interlocuteurs d’émotion pour fissurer leur mutisme. Rude mode opératoire. Mais cette fois ce fut lui, Loïc Kermeur, qui fut tourneboulé en voyant surgir du brouillard la silhouette de Norma. Le visage de la jeune femme se précisa et lui empoigna l’âme. Une face miraculeuse, des yeux perçants, à fendre les illusions. Elle était à la recherche d’une vie transparente. Sauf que pour lui c’était une utopie, pas une existence. Mais comment diable avait-elle débarqué dans l’île ? Norma progressait vers le bar au milieu de tournoiements de neige fine.
Elle entra dans la café. Sensuelle, Norma crispa Loïc Kermeur. Mais derrière le désir, tout de suite se dessina une émotion effrayante, quelque chose qui ressemblait à un sentiment, qui dépassait l’attraction et s’en allait chercher le cœur. Le policier recula d’un pas.
— Vous, ici ? lancèrent-ils de concert.
Tous deux éclatèrent de rire tant leur question avait été simultanée.
— Un grog, commanda Norma.
Maëlle hésita et se dirigea à l’opposé de la cuisine. Sa grosse tête entraînait comme un fruit lourd la branche raidie de son vieux corps. Devait-elle servir l’indésirée qui jaillissait ainsi du brouillard ? Que n’était-elle restée sept ans auparavant dans les limbes gris du cimetière…
— Je crois qu’on vous a commandé un grog, reprit le commissaire.
Maëlle la servit alors, en se demandant pourquoi le capitaine de la navette avait consenti à embarquer la fille d’Hippolyte à Audierne. Ce dernier n’ignorait pourtant rien des interdits de leur brève communauté. Loïc s’écarta un peu, afin de respecter un écart minimal de deux mètres entre lui et la cause de son malaise. Norma le nota aussitôt.
— Comment êtes-vous arrivée dans l’île ? demanda Loïc sans la dévisager.
— Yann Kermarec, le pêcheur, m’a conduite hier. J’ai raté le bateau du soir. Yann sait la mer et le Raz comme sa poche.
— Pourquoi êtes-vous ici ?
— Ma grand-mère fête ses quatre-vingt-dix ans, et sans doute son dernier Noël. Elle voulait que tout le monde soit réuni. Je loge chez elle en face de l’église, dans le grenier.
— Votre oncle québécois est également arrivé. Le mort est en forme. Il est descendu avant-hier aux Trois Homards.
— Malo ?
— Vous ne paraissez pas surprise.
— Cela fait presque trois ans que nous échangeons du courrier, des courriels, des photos. Depuis que j’ai découvert qu’il vit dans le Grand Nord. Nous nous sommes croisés par hasard à Montréal, dans un café. Tous deux, nous savons ce qu’il en coûte dans notre famille d’accepter de voir ce que l’on voit !
— Vous ne pouviez pas me le dire ?
— Commissaire, sourit Norma, vous m’avez défendu de vous parler en vous approchant à moins de deux mètres.
Derrière le comptoir, feignant la distraction, Maëlle écoutait l’air de rien, comme jadis dans son écouteur de bakélite des PTT.
Norma tenta de capter le regard évasif de Loïc dans le reflet du miroir du bar, mais le policier se déroba. Elle sortit sa lettre rouge d’une poche et la fit glisser sur le zinc. Loïc hésita, attendant une explication.
— Cette nuit, commença Norma, j’ai reçu cette lettre formidable, inespérée. On l’a glissée sous ma porte. Ma grand-mère a reçu la même.
Loïc lut les quelques pages incendiaires, s’étonna qu’il ne fût pas question dans ce courrier du secret de Norma ; puis il souleva un sourcil interrogatif :
— Formidable, inespérée ?
— Nous sommes capables d’affronter ces secrets.
— Je ne le crois pas.
— Faites confiance aux gens, commissaire ! Ma famille mérite la vérité.
— Qui a écrit ce tissu d’horreurs ? Malo ? Le père Kersauzon ? Il sait tout ici le curé, non ?
— Ou vous, commissaire… osa Norma.
Maëlle ne perdait pas un mot.
Loïc Kermeur réfléchit et posa la seule question qui devait être posée :
— Qui va mourir à présent ?
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