Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 22 sur 42

Pages du PDF

Joyeux noël

Journal de bord

 

 

Chez Gwen, Keltoï installa la dépouille trempée d’Hippolyte sur un buffet, pour commencer à la veiller. Les Impensable étaient venus à reculons. Aucun d’entre eux n’avait voulu revoir le cogneur, trop pressé d’occulter sa brutalité. Son cadavre gisait sur une nappe. On emprunta aussitôt les chandeliers de l’église, dégoulinants de vieille cire. Loïc Kermeur était là, tout comme Yann, ému.

Personne ne constatait l’évidence : le mort n’était pas encore mort, même si, sur le quai balayé par la tempête, tous avaient voulu le voir ainsi.

L’increvable Hippolyte écoutait les siens en contrôlant sa respiration. Même quasi noyé, cardiaque au dernier degré, ce séditieux ne respecterait aucune règle.

— Mes enfants, ces drames doivent cesser, commença Gwen lorsque tout le monde fut rassemblé. C’est pour cela que je vous ai infligé à Noël ces lettres rouges : mon cadeau d’adieu.

Hippolyte ébaucha un sourire.

La mère du noyé continua :

— Alors j’ai fait un rêve : essayer de réparer notre famille, en mettant tout carte sur table.

Kermeur écoutait, tapi dans un coin, prêt à grincer.

D’une voix presque étranglée, Gwen ajouta :

— Le prix de la vérité est exorbitant. Vous pouvez m’en tenir rigueur et oublier mon nom, comme vous l’avez fait avec Norma et Malo. Je sais que ce soir de Noël est sans doute le dernier dans notre île. Lorsque viendra l’heure de m’enterrer, les rangs seront plus clairsemés. Mais j’aimerais que mon cher Hippolyte, aussi violent soit-il, ne soit pas mort pour rien. Je voudrais que vous vous souveniez du rêve de vérité que j’ai formé pour vous, en suivant l’exemple de Norma. Ayez confiance en ceux que vous aimez, ils méritent votre vérité.

Personne n’était en mesure de voir respirer Hippolyte puisqu’on le pensait décédé.

— Norma, lança Gwen, tu n’as rien à te reprocher. La mort de ton père était inévitable : impossible de durer sur cette terre sans ouvrir les yeux.

— C’est exact, répondit le macchabée sur le buffet.

Chacun crut d’abord à une hallucination auditive, mais les lèvres du cadavre trempé continuèrent à remuer, les paupières toujours closes.

— Quelqu’un peut-il… peut-il m’apporter… le journal de Népomucène ? demanda Hippolyte en toussant et en crachant une ration d’eau salée.

C’était ahurissant. Ouvrant les yeux d’un coup, Hippolyte esquissa un sourire en attrapant le journal du bâtisseur du phare d’Ar-Gwall. Gwenaëlle venait d’en saisir l’original dans la grande bibliothèque – où il trônait. Ressuscitant tout à fait, Hippolyte donna lecture du préambule, à la sidération générale :

— Journal de bord de ma lucidité. « Ce journal est écrit en deux parties. Sur les pages de gauche, ma chère famille, vous trouverez ce que j’ai été en vérité, et sur celles de droite le rôle social que j’ai souvent joué. A gauche, l’être ; à droite, les grimaces. A gauche, l’épopée de ma sincérité ; à droite, la chronique de mes reniements et de mes lâchetés. A droite je mens, à gauche je m’avoue. Un jour viendra, je l’espère, où les miens n’écriront plus que des pages de gauche. »

Posant les feuillets du cahier, le présumé mort articula en pesant chaque mot :

— Norma, je te félicite d’avoir toujours dit les choses, même lorsque je t’ai fait interner, autrefois. Je t’en demande pardon. A l’époque tu ne délirais pas, tu ressentais juste : un homme t’avait bien violée par-derrière. Il a, en trois minutes pressées et magnifiques, pulvérisé ta confiance, armé ta méfiance, tué ta candeur. C’était moi. J’ai aussi violé ta sœur Colombine – mais elle m’avait reconnu, elle. N’est-ce pas Colombine ?

Chacun se retenait de respirer. Qu’Hippolyte fût vivant semblait presque moins fou que ce qu’il avouait. Qui consent à sa déchéance ? Pourtant, tout était vrai. Très ému, enfin sans emphase, Hippolyte poursuivit avec une douceur inattendue qui contrastait avec ses aveux :

— Ma jouissance a longtemps été de posséder en forçant, en avilissant et en contraignant ma chère famille à l’aveuglement. Mon corps n’en faisait qu’à sa tête. Zinzin couchait avec ses rêves, moi avec mes filles.

Cette confession éreintante foutait en l’air tout le monde ; et en même temps on ne pouvait s’empêcher de se laisser fasciner par le surgissement de la vérité, aussi odieuse fût-elle.

— Il est exact, précisa Hippolyte, que les saloperies commises par papa pendant la guerre, je les ai maquillées. Les archives les plus sales de Félicien sont bien dans le coffre de marine, à Genève, juste sous son portrait. Sous sa moustache hitlérienne.

— Pourquoi parles-tu, soudain ? demanda Yann la bouche asséchée.

Bravache, Hippolyte répondit :

— Parce que c’est Noël ! Mon cadeau sera de vous mettre à mon tour en sécurité. Et puis je suis un Impensable : dans mes actes odieux comme dans mes aveux. Donc très dangereux. Quand tout est possible tout est permis. Tu n’as pas tort, maman : les dérobades ne sont plus de saison. Norma aussi a raison : notre famille mérite une bourrasque de vérité. Et que naisse enfin entre nous tous, les vivants et les morts, un espoir d’échange. Je vous laisse donc la place nette, nettoyée. Soyez justes : haïssez-moi ! Vomissez mes désertions morales. Acceptez tous de me voir tel je suis, sordide, prédateur, jouisseur insatiable et convulsif, sans me décerner la moindre excuse. Ayez pour moi un mépris de fer, légitime ! J’ai trop aimé jouir en foudroyant les miens. Portez à mon débit tout ce que je suis en vérité, mon ébriété sexuelle, financière. Ne me désinfectez de rien. Notre arbre repartira sur des bases fortes, vous verrez. J’ai foi en vous. Le rêve de Népomucène prendra alors enfin vie !

Pour la première fois, Hippolyte avait été généreux. Ce monstre venait de se conduire en homme. Il avait débranché son moi bouffon, hâbleur. Norma obtenait enfin de son père ce qu’elle avait toujours espéré. Mais, découronné par ses propres soins, l’énergumène se savait désormais de trop. On n’est pas de toutes les scènes.

Plutôt que de s’agripper, Hippolyte tendit alors le journal de Népomucène à Norma, victorieuse, et traversa la pièce en déclarant qu’il n’y avait qu’une chose véridique dans la vie, c’est qu’elle n’est généralement pas vraie. Avant de sortir, il lança avec cœur :

— Nedeleg laouen ! Joyeux Noël !

Trop franchit la porte, la largeur de la cuisine attenante, lança le moteur du Spitfire en pesant sur un bouton, et se précipita dans le réduit réservé à la machine à laver la vaisselle des Diskredapl. Pour se nettoyer définitivement, en consentant à sa fin. La brosse, lancée à toute vitesse, l’écharpa, le drossa contre les parois et le reprit trente fois pour lui briser les os et la nuque en le lessivant à l’eau savonneuse. Le décès choisi d’Hippolyte, derrière la porte épaisse, était assez invisible pour que chacun eût le sentiment d’y avoir assisté. Au milieu de la machine à laver créée par son géniteur, son cadavre était rincé à grande eau.

On pourrait enterrer le fils d’Hippolyt dans un linceul de vérité.

Keltoï avait gagné un client, Gwen l’impossible pari de Norma et les Diskredapl un avenir. La réalité brute leur était désormais accessible. Une sacrée espérance migrait vers l’île. Par la grâce de Gwen, l’ivrogne Népomucène deviendrait-il prophète sur son récif ?

OceanofPDF.com