Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 41 sur 42

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Joyeux noël

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Elle masque d’autres titres et un rêve…

Chaque étape témoigne de ma résistance à ne pas écrire les pages que vous tenez entre vos mains. Pourquoi me suis-je finalement arrêté sur ce dernier titre, Joyeux Noël ?

Parce qu’il est lisse, souriant et que la subversion me paraît plus efficace en tenue de fête. J’ai voulu tromper les inquiets et les méfiants, je l’avoue. Joyeux Noël ! L’exclamation, même teintée d’ironie, respire le respect du passé, des traditions ronronnantes, des règles du jeu – quand mon texte prône l’irrespect salvateur, la déroute des chimères, l’allégresse qui jaillit lorsqu’on retoque les légendes qui nous séparent de la vraie vie. Ce titre gentil n’effraiera pas, je l’espère, ceux qui, dans un premier temps, pourraient être horrifiés par l’idée même de se mettre à nu et d’admettre la vie secrète de leur propre famille – celle qui hurle sans cesse en eux tant qu’elle n’est pas dite. Noël n’évoque-t-il pas les sages guirlandes, la bûche glacée et… le renouveau, une innocence aux yeux de nouveau-né ? Tout sauf l’énorme risque de crier enfin sa vérité ! Et d’entendre à pleins tympans celle des autres ! Or je publie ce roman pour « faire de la politique » à ma manière – pas la gestionnaire, non, la décisive à mes yeux, celle qui façonne l’idée de soi de mes contemporains –, pour participer au rebond de notre époque. Sur des bases enfin toniques. Agir avec des mots sur le monde mental de mes contemporains est toute ma fièvre. Je rêve d’un intense effort de lucidité collective, d’un dévoilement culotté qui relancerait nos destins en rade dans un pays craintif qui pratique l’esquive de tout et qui, telle une vieille personne effrayée, feint d’ignorer ses difficultés. En passant à côté de sa joie. La France irréelle dans laquelle grandissent mes enfants me tétanise. Les « angles morts » y pullulent depuis Vichy et la guerre d’Algérie. Nous restons incapables de construire une mémoire transparente – donc apaisée. Dans cette Mini-France encalminée à l’écart des vents porteurs de la mondialisation, volontiers jalouse et suspicieuse, votant comme on jette du venin et qui bouffe du riche ou du banquier sans vergogne comme jadis elle bouffa du Juif, la cécité n’est plus une maladie réservée à la classe politique. La désaffection chronique pour la réalité s’installe. Les débats de diversion sont notre ordinaire – très ordinaire. L’échappatoire triomphe. Terrorisés par le présent, l’avenir et le passé, nous ne cessons de reprocher à nos élus de ne pas tenir un langage de vérité que nous ne souffrons plus d’entendre – d’où une maussaderie générale, un fiel endémique et une sinistre perte d’ambition. En choisissant un titre souriant, d’allure presque innocente, qui respire l’espoir et la renaissance, je fais le pari d’atteindre ceux que le titre « Sans angle mort » aurait d’office fait reculer et détournés de mon enthousiasme. J’espère causer, l’air de rien, à l’oreille d’un peuple à qui je souhaite, à l’avenir, le plein courage d’être soi. Pour qu’un jour nous ne soyons plus des « Mini-Français », comme le disait ce cher Romain Gary. Démarche candide ? Je la revendique ! Les romans ne valent-ils pas bien des lois inappliquées ? Ils légifèrent à l’insu des censeurs, et imposent leur jurisprudence dans les cœurs. Vive la littérature !

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