Joyeux noël
Fermentation insulaire
Ce soir-là, les couples de l’île se retrouvèrent à l’heure du dîner en sachant que leur mari ou femme n’ignorait plus rien de leur vie secrète, ou le saurait bien vite en consultant les cartes de Maëlle. La tension était palpable. Il faudrait vivre avec ce miroir-là, intègre et effrayant, en consentant à aimer l’autre pour de vrai, à découvert. Ambroisine, la femme de Le Goff, n’était plus seule à souffrir. On savait à présent qu’elle avait eu des gentillesses compliquées pour un pêcheur, son joli beau-frère.
Les orgueils familiaux étaient à leur point bas.
A peine avait-on commencé à admettre les filiations allemandes et les écarts de ses ancêtres qu’il fallait métaboliser cette nouvelle vague de vérité. L’enfer de la lucidité faisait bouillir une fois de plus – la fois de trop ? – les fiertés claniques.
Derrière les volets clos, on entendit ce soir-là des gifles, des portes claquées et mille exclamations de colère. La nuit elle-même semblait ne pas dormir. L’élan de l’île calait soudain. Le redoublement d’idéal qu’il exigeait ne pourrait se maintenir toujours. La lucidité systématique, n’était-ce pas une dépense somptuaire ? Une folie pure ?
En allant se coucher à l’hôtel des Trois Homards, Loïc Kermeur sentit souffler cet état d’esprit nouveau. La disparition des masques excédait les nerfs. Personne ne savait comment aimer sans angle mort, ni s’il était concevable de vivre longtemps ainsi. Aucun îlien n’avait imaginé que les propos de la fille d’Hippolyte, proférés sept ans plus tôt, finiraient par défoncer à ce point les placards de leur communauté. Et ce n’était qu’un début… Car qu’arriverait-il si l’on passait, par exemple, à la révélation franche des revenus des îliens, si l’argent soudain ne faisait plus secret ? D’autres sujets conservaient leur potentiel de ravage.
En s’enfermant dans sa chambre d’hôtel, Loïc Kermeur se félicita du conseil qu’il avait donné à Kerangal, le médecin de l’île. Peut-être son idée avisée suffirait-elle pour que tout explosât enfin. Puisqu’il ne pouvait enrayer ce mouvement inexorable, Kermeur pensait qu’il fallait l’accélérer pour le porter au plus vite à son extrémité !
Tandis que Maëlle ramassait le verre de son dernier client, le titubant Dr Kerangal déclara :
— Au stade où nous en sommes, ma chère Maëlle, fini les messes basses. Sur le conseil du commissaire, j’irai voir demain Yann Kermarec pour qu’il m’interviewe dans le Bouehz War Wor. Le canard de l’île doit publier la vérité.
— Laquelle ? s’inquiéta Maëlle qui, clairvoyante, commençait à regretter d’avoir révélé ses cartes.
— La mort de chacun, pardi ! s’exclama Kerangal. La date probable de nos décès. Ou plutôt mon estimation de l’espérance de vie des îliens qui, je dois le dire, est assez juste pour bon nombre d’entre nous ! Notre alcoolisme est si endémique…
— Arrête de boire et de plaisanter. La mort n’est pas un sujet pour rire.
— Je ne plaisante pas.
— Tu es médecin, grogna Maëlle. Ton métier est de conjurer la mort, pas de l’accepter.
— Pourquoi ? Je n’ai jamais vu de peuple heureux qui ne vive sans une conscience aiguë de la précarité de la vie. Le Liban, toujours entre deux ravages, exulte de vitalité et fête ses femmes. Israël danse avec la vie tant elle y paraît en joue.
— Ne donne pas cette interview. Pas en ce moment…
— Si Maëlle, par générosité !
Sentant bien que cette fois la vague de clarté allait trop loin, Maëlle se tut. Les yeux plissés, elle demanda :
— Gwen en a encore pour combien de temps ?
— Quelques jours, une semaine au plus, lâcha le Dr Kerangal. Son taux de globules blancs s’effondre. La vie en elle s’éteint, se fatigue.
— Elle le sait ?
— Je crois même qu’elle sait qu’elle le sait.
— Ah…
— C’est ça qui lui a donné le cran de rédiger ses lettres rouges. Allez Maëlle, ressers-moi une petite prune… puisque je n’en ai plus que pour trois mois. Eh oui, mon foie ne marche pas fort… Mais ne t’inquiète pas : ce n’est pas la mort qui est triste, c’est ce que nous faisons de nos vies !
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