Joyeux noël

Alexandre Jardin · Chapitre 30 sur 42

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Joyeux noël

J’entre dans le roman de l’île

 

Nous rejoignîmes ensuite le bistrot central du port. L’atmosphère avait vacillé. Flairant un retournement de l’opinion, la vieille Maëlle avait déshabillé les murs de leurs grandes cartes.

— Pourquoi ? lui demandai-je.

— Quelqu’un a bien retiré le registre des naissances de l’église, bougonna-t-elle.

Derrière son zinc, murée dans un silence opaque dont elle semblait avoir l’usage, la tenancière servit des ballons de vin rouge. En elle, m’avait-on dit, s’exprimait l’opinion latente de l’île. Et les lâchetés de l’opinion publique. Sur le grand mur du fond, la carte de leurs adultères avait laissé une marque sur la peinture : son absence. Dans l’église, le registre des naissances avec ses croix gammées avait été escamoté par une main anonyme. Au cimetière, la pluie achevait de lessiver les tombes. Presque tous ceux qui s’engouffraient dans le bar, la nuque inclinée, venaient de remettre leurs chaussures. On sentait que l’honneur des familles allait vite redevenir le nom noble de tous les secrets infamants. L’humeur était à la lâcheté. Fini le sans-culottisme de la transparence ! On oublierait bientôt l’histoire réelle des Diskredapl. Le dénommé Keltoï cita même une vieille plaisanterie de Félicien, ce fier banquier à qui l’on devait tant. Son bon mot fit rire, comme avant. L’île brumeuse revenait à ses atavismes. Le hissage de Gwen au rang d’héroïne avait permis de lui tourner le dos sans délai. Les derniers « pieds-nus » renfilaient leurs souliers.

— Où est Norma ? demanda quelqu’un.

— Quelle Norma ? lâcha le maire.

Chacun sentit bien ce que cette réponse signifiait. Personne ne jugea utile de reprendre la parole de l’édile qui regagna son mutisme d’antan. D’instinct, les politiques ont le génie de ne pas montrer à une population ce qu’elle tient à éluder. Est-ce là l’une des fonctions de la démocratie ? Désigner ceux qui ont la charge d’enfouir le réel ?

Si Norma les rejoignait, son verre ne serait pas rempli. Allait-on à nouveau la bannir pour enterrer cette petite révolution bretonne ? En gommant une fois de plus son nom des conversations portuaires ? Débâcle d’un rêve et d’une espérance. Sans le fil à plomb de sa joie communicative, l’île retournerait à ses arrangements. Fini les vérités drues, les journées constellées de révélations salutaires. En moi une révolte commença à se lever. Je ne supporte pas que les oubliettes demeurent closes. Les hommes sont nés pour coïncider avec eux-mêmes un jour ou l’autre. Personne ne devrait rester une source ensablée. Cette volte-face me désespérait. Comment pouvaient-ils, les uns et les autres, se dépouiller de leur hardiesse à la première embûche ?

Dans le bar, les îliens découvraient peu à peu le dernier numéro du Bouehz War Wor inspiré par le commissaire. Avec une sidération croissante. J’attrapai un exemplaire de l’hebdomadaire et vis qu’en première page le médecin de l’île se permettait de bazarder tout scrupule éthique : le Dr Kerangal dévoilait réellement son estimation de l’espérance de vie d’une bonne partie des habitants de l’île ! Tous ceux que la mort tirait par la manche figuraient dans son article. Cette ultime liberté, radicale, me réchauffa le cœur. Longue liste d’individus qui, pour certains, n’en avaient plus pour très longtemps. Divers cas s’étalaient : un sida repéré trop tard, des cancers pressés d’avoir le dernier mot, une obésité interdisant de durer, d’innombrables cardiaques et alcooliques en fin de parade. Le beurre salé avait frappé. Le vin rouge et les alcools semblaient avoir fait le reste. Ce qui sur le continent est camouflé – notre mort – était mis sous les yeux de ce petit peuple de la mer avec précision, et justifié par quelques lignes de diagnostic. Soudain, il n’était plus possible de se raconter, sans trop y penser, qu’on ne mourrait jamais. Comment faire face à une telle violence ? Qui m’apparut comme une chance – mais je fus le seul à y voir une naissance à un mode de vie requinquant.

Lourde de colères rentrées, la population finit par se tourner vers le Dr Kerangal. Lâchement, le toubib s’excusa :

— C’était une idée du commissaire, celui du continent. Je sais que c’est illégal, mais il a insisté…

Loïc Kermeur pâlit devant sa chope. Sentant les regards mauvais sur son dos, il posa sa bière. On lui barra la porte. On tenait un bouc émissaire de choix à fracasser. Le policier avait franchi la ligne du supportable. Paniqué, Loïc se réfugia derrière le bar.

— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez tous ? balbutia-t-il en tremblant.

Les îliens ne répondirent rien à l’homme qui avait désiré les voir morts, à celui qui venait d’ailleurs. Ce continental ne méritait pas une parole. Il ne fallait plus lui donner l’occasion de les embobiner. Loïc Kermeur comprit que l’île aurait peut-être la peau de l’étranger qui avait osé imaginer leur décès.

Révolté, je quittai ma position de spectateur et me donnai les pouvoirs d’un auteur : j’entrai dans leur roman.

Sans crier gare, je m’interposai entre Kermeur et la foule. Armé de colère, je leur lançai :

— Arrêtez ! Et acceptez tout ! Toutes les vérités odieuses, inespérées ! Acceptez votre mort ! Continuez à vivre sans angle mort ! Acceptez de remettre au mur de ce bar la carte de vos liaisons ! Acceptez d’être cocu, si c’est le cas ! Acceptez le mensonge de vos origines ! Acceptez toutes vos lettres rouges ! Acceptez de ne plus vivre ici que des pages de gauche !

Mon intervention les surprit.

— Ne ressemblez pas aux gens du continent. Nos pages de droite sont morbides. Nos dénis fabriquent nos dépressions et notre impuissance. L’aveuglement tue bien avant la mort. Gardez votre joie d’insulaires ! Vous êtes inespérés.

J’avais parlé à cœur perdu, scandalisé que Norma puisse perdre la partie. Il fallait que sur un point du globe la lucidité fût possible, que la fureur d’exister sans se mentir l’emportât sur une terre émergée, même minuscule. Cette promesse-là devait être remplie !

Un long silence plana.

— Il a raison, finit par trancher le maire.

— Oui, confirma le Dr Kerangal. Avant que je crève moi aussi… du foie. Je n’en ai plus que pour trois mois !

Cet aveu était si extraordinaire qu’on l’applaudit. Le moteur de ma foi avait relancé le leur. La foule se détendit et, renouant avec son audace, accepta de poursuivre l’aventure des Diskredapl. Une joie illimitée s’éleva en moi. Dans l’île, l’appréhension et l’inhibition n’auraient pas le dernier mot.

Kermeur en profita pour filer hors du bar, tout en bousculant Yann et Norma qui venaient de débarquer. Du quai, le flic sauta dans une coque et largua les amarres. On ne le reverrait pas de sitôt.

— Que se passe-t-il ? demanda Norma.

— Rien… fit Le Goff en renouant avec son entrain. Tout continue.

— Nous serons vieux plus tard ! lança Maëlle en servant le verre de Norma.

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