L'Ami de toujours
Chapitre 12
Cher Journal,
Stuart a décidé de me pourrir la vie. Et ce, dès la première minute de
notre rencontre. Pour commencer, il m’a toisé de son air arrogant, avant de
me refiler un boulot de naze que n’importe qui pourrait faire après avoir
compulsé un manuel de développement XNA pour Xbox ou PC ! Et encore,
sans le lire, juste en y jetant un œil tout en avalant des Pringles. C’était bien
la peine d’être engagé dans cette boîte qui dispose d’un super matos alors
que je faisais mille fois mieux chez moi. Je vaux plus que ça et Stuart le
sait.
Mon travail est parfaitement clean mais bien sûr, rien ne lui convient. Je
pense qu’il cherche à me jauger, par une sorte de mise à l’épreuve, à moins
que tout simplement il ne souhaite me casser. Ce serait bien le genre de ce
mec, le style à ne pas supporter que l’on soit bon dans sa partie, parce qu’il
se figure que cela pourrait représenter une menace. Cela dit, en fonctionnant
comme ça, c’est sûr qu’il ne doit pas se faire que des amis. Et je ne suis pas
le seul à penser ainsi.
En plus, c’est quoi ce coup de raturer des mots dans son mail ? Il ne
pouvait pas les effacer et rédiger un autre truc ? Non, bien sûr, parce que
Stuart Redcliffe veut me faire comprendre que s’il n’est pas content de moi,
c’est Eidetic qui n’est pas satisfaite.
Sérieux, je hais ce type.
Déjà, faut le voir se présenter. Stuart s’y croit comme ça n’est pas
possible. Il est anglais et te bassine tout de suite en te disant qu’il a fait ses
études dans la meilleure école d’arts graphiques de Londres, autrement dit
l’une des plus cotées au monde, et blablabla. Et au cas où tu n’aurais pas entendu, Stuart te repasse l’enregistrement en mode automatique. Celui qui
n’a pas compris est soit sourd, soit doté d’une mémoire de poisson rouge.
Oh vraiment, Stuart ? Super, n’empêche que tu as tout de même vingt-
huit ans, ce qui fait de toi le plus vieux de l’équipe, et même si tu supervises
tout le département et coordonne l’ensemble des projets, c’est le minimum
que l’on pourrait attendre d’un mec de ton âge. Si tu as du génie, il serait
temps de le montrer, non ?
Bon, évidemment je ne lui ai pas dit ça, chacun sait que j’ai tendance à
m’écraser. Et puis cela n’aurait servi à rien, sauf à m’attirer des problèmes,
parce que Stuart Redcliffe est à ce point arrogant que ses façons hautaines
le protègent comme une cuirasse. On dirait Tony Stark en train de se la
péter, tellement sûr de lui qu’il n’aurait pas besoin de l’armure d’Iron Man.
Oui, parce qu’en plus il y a le look de Stuart, et là c’est carrément un
poème. Tu le croiras ou pas, cher Journal, mais il se plaque les cheveux en
arrière avec du gel. Sans rire, qui se coiffe encore ainsi de nos jours ? On
dirait un voyageur du temps tout droit sorti des années 80, je te parie qu’il
écoute Tears for Fears sur un vieux walkman ! Il est grand, mince et, pour
être juste, plutôt beau mec pour ceux qui aiment les croque-morts, parce
que Stuart est toujours sapé en costume noir, chemise blanche et cravate
sombre. Bon, d’accord, tout vient de la super boutique de luxe Brooks
Brothers sur la Cinquième Avenue, mais ça lui donne un air d’agent du
gouvernement, genre Men in black, ce qu’il est peut-être vu qu’il regarde
tous les membres de son équipe comme si nous étions des aliens.
Coleman a une théorie sur l’apparence de Stuart. D’après lui, c’est un
fan de Matrix. J’ai répondu qu’heureusement il n’est pas un fondu de Star
Wars, parce qu’autrement Stuart se pointerait habillé en Darth Vader.
Coleman a ri, et je dois dire que cela m’a surpris. Je n’ai pas vraiment
l’habitude d’amuser les gens, ou alors à mon corps défendant. J’aime bien
l’Australien. Il aime le sport, pas moi, il a des hobbies en dehors du taf, je
n’ai rien d’autre que le boulot, bref nous sommes en tous points
dissemblables et pourtant on s’entend bien. Je n’irai pas jusqu’à dire que
c’est un ami, il est beaucoup trop tôt, mais Coleman est ce qui s’en
rapproche le plus depuis Richard. Sauf que Coleman est vrai.
Et puis il y a Li Wei.
Au début, j’ai mis du temps à lui parler. Il faut dire qu’elle n’est pas très
expansive, et puis bon, je suis quand même un grave geek. Mais un soir où l’on avait travaillé tard, Li m’a proposé d’aller manger un truc dans un
restau qui ne paye pas de mine, là où selon elle on trouve la meilleure
nourriture chinoise de la ville, mieux qu’à Chinatown. Le fait est que je me
suis régalé. Profitant qu’on ne se trouvait pas dans les locaux d’Eidetic, elle
m’a tout d’abord refilé deux ou trois tuyaux sur les usages de la boîte, puis
la conversation a lentement dérivé.
L’histoire de Li Wei est carrément dingue. Pour bien comprendre, il faut
savoir qu’Eidetic emploie des « traceurs » – on les appelle aussi des
« scouts » – c’est-à-dire des gens qui repèrent à travers le monde les jeunes
doués pour le jeu. L’année dernière, la firme a carrément payé le prix fort à
l’ancien employeur de Li afin qu’il l’autorise à sortir de Chine. Jusqu’alors,
elle travaillait dans une « ferme de joueurs », un endroit placé sous haute
surveillance, avec gardes armés et chiens, où des ados très forts en jeux de
réseaux passent leurs journées devant un écran. On les appelle des
« hardcore » parce qu’ils ne font que ça du soir au matin. Leur but est de
progresser dans un jeu ou de looter un max, c’est-à-dire rafler les objets les
plus intéressants comme certaines armes, potion annulant un sortilège, cape
d’invulnérabilité, etc. Cela pour des jeunes millionnaires qui n’ont plus le
temps de jouer. Eux, on les appelle des « goldfarmers » et ils mettent un
point d’honneur à rester dans la partie. Li et ses camarades vivaient dans
des conditions misérables, dortoirs, kitchenette et installations sanitaires
douteuses, avec pour seul horizon un espace simulé. Esclaves réels d’un
monde virtuel, le tout pour un salaire de misère qu’ils envoient à leurs
parents. Li continue d’aider les siens et pense aller les voir l’été prochain.
En attendant, elle vit avec Coleman. À la façon dont elle parle de
l’Australien, je pense que c’est à prendre au sens fort. De toute façon, je ne
me faisais aucune illusion.
Pour ma part, je regagne tous les soirs la chambre mise à ma disposition
par la boîte, très confortable, aussi bien voire mieux que l’hôtel, avec
connexion illimitée pour l’usage personnel (c’est la moindre des choses) et
possibilité d’utiliser à n’importe quelle heure les bécanes du boulot, à
condition que ce soit dans le cadre d’un projet Eidetic. Ce qui me convient
parfaitement, parce qu’à cause de Stuart Redcliffe, j’ai de quoi m’occuper.
Cela dit, l’un dans l’autre j’ai l’impression d’augmenter mon bonus en
relations sociales. C’est sûr que tout irait mieux sans mon cher superviseur,
mais je suppose que c’est inévitable. Ça me rappelle ce vieux mythe qui prétend que chaque homme ou femme dans le monde a sa moitié parfaite, et
qu’il suffit de la trouver pour être à jamais heureux. Moi, j’ai Redcliffe qui
totalise facilement cinquante pour cent de mes emmerdes.
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