L'Ami de toujours
Chapitre 25
Cher Journal,
Deux jours après avoir dîné chez les Banks, j’ai reçu un coup de fil de
Mâyâ !
Je ne l’ai pas eue directement mais elle a laissé un message sur le
répondeur. Sa voix était lente, entrecoupée de longues plages de silence.
Mâyâ voulait que l’on discute de la soirée et me donnait rendez-vous pas
loin de chez elle, au Alice’s Tea Cup, un salon de thé qui se trouve à l’angle
de Colombus Avenue. Bien sûr, j’y suis allé. L’endroit est très sympa, avec
l’échiquier peint sur les murs et le vaisselier victorien, une décoration qui
évoque le roman Alice au pays des merveilles sans rien devoir à Tim
Burton. Elle était assise à la table du fond, sous un gros œuf à pattes et
nœud papillon qui semblait l’observer. Avec ses cheveux blonds et sa
dégaine flashy, la fille de Steven Banks collait parfaitement au lieu. J’avais
l’impression de me retrouver avec l’héroïne de Lewis Carroll. Manquait le
Chapelier Fou, mais Redcliffe est toujours en arrêt.
– Heureuse que tu sois venu, David.
Je l’étais aussi.
Elle a commandé un Lapsang Souchong, la même variété de thé fumé
que boit Li Wei. Trop fort pour moi – j’ai pris une orange pressée. Mâyâ
souhaitait me parler et je voyais bien que ça lui était difficile. Avec sa
cuillère, elle striait la peau brune qui s’était formée à la surface de son thé.
On aurait dit un mini-marécage, la version poche des marais d’Avelion.
Finalement, nos regards se sont croisés.
– Comment trouves-tu mon père ?
C’était la question qui tue. Qu’est-ce que j’étais censé répondre à
l’héritière d’Eidetic ? Mâyâ s’est tout de suite avisée de mon malaise. Sa
main a effleuré la mienne.
– Il peut paraître dur, David, mais c’est quelqu’un de bien.
Le contact de sa paume était doux, je n’osais pas bouger, ni dire quoi
que ce soit. Elle a poursuivi :
– Tout le monde vénère le type génial, à la personnalité écrasante. Le
créatif froid qui évolue dans un environnement blanc. Savais-tu qu’un
journal français l’avait surnommé « Bankise » ?
Non, je l’ignorais, et elle m’a traduit le jeu de mots. Assez lourd, y
compris selon les critères de Coleman. Elle a fini par retirer sa main et j’ai
pu reprendre le contrôle de mon corps. Seu-lement il n’était pas question
que j’y aille d’un commentaire, parce que Mâyâ souhaitait se confier. J’ai
esquissé un petit sourire en mode triste, un truc appris de Richard, efficace
pour inviter à la relance. Mon ami de toujours dispose de toute une
panoplie, du sourire « Désolé, vraiment » à « Pas possible ? ». Je n’avais
pas l’impression de la manipuler, simplement de lui rendre les choses plus
faciles.
– Avant, mon père n’était pas comme ça. Il m’emmenait voir des
matchs de basket, nous étions fans des Lakers, et il m’appelait son « petit
garçon manqué ». Jusqu’au jour où les médecins ont diagnostiqué le cancer
de Maman…
Sa voix s’est brisée. J’étais au courant, comme toute la planète.
Neuroblastome, une saloperie qui s’attaque au système nerveux.
– Mon père a fait appel aux plus grands spécialistes. Sans succès. La
chimiothérapie a permis une rémission durant quelques mois, mais aucune
guérison. Maman a perdu ses cheveux, elle se coiffait avec des foulards très
colorés, comme pour défier la mort. Elle s’est occupée de ses fleurs et je
l’accompagnais tous les jours dans la serre, jusqu’à ce que ce ne soit plus
possible. Je l’ai vue tomber, une fois. Elle m’a dit que ce n’était rien, une
simple perte d’équilibre. Puis c’est arrivé à nouveau, encore et encore, et
elle a fini par perdre la parole.
Mâyâ est restée un long moment sans rien dire, avant de conclure :
– Quand Maman nous a quittés, mon père s’est fermé au monde. Il s’est
durci et a trouvé refuge dans le virtuel. Si je le provoque, c’est pour l’en
faire sortir.
La déco inspirée d’Alice m’a semblé tout à coup effrayante. À mon tour
je lui ai pris la main, comme pour la tirer de là. Mâyâ s’est laissé faire.
– Merci de t’être confiée à moi.
– Tu n’es pas comme les autres, David.
J’ai esquissé un rire, façon mec cool, pas très convaincant.
– Comme qui ?
– L’entourage du grand Steven Banks.
– Oh, il y a quand même des gens bien !
Je lui ai alors parlé de Li Wei et Coleman.
– Ceux qui étaient avec toi, la première fois ?
Oui, la première, et j’espérais qu’il y en aurait quantité d’autres. La
conversation a dérivé vers des rivages plus cléments. Avec Mâyâ, on s’est
découvert quantité de goûts en commun. Nous aimons les mêmes groupes,
comme Muse, ce qui amuserait Richard.
– Quand j’étais petite, j’adorais Portishead. Pour mon huitième
anniversaire, Papa a organisé un concert au Roseland Ballroom, NYC. Tu
en as entendu parler ?
Si je le connaissais ! 1997, probablement l’une des plus belles
prestations du groupe, qui pour l’occasion est accompagné d’un orchestre
symphonique. À une époque, je me passais en boucle leur chanson Glory
Box sur YouTube, la version de ce fameux soir.
Autre point qui nous rapproche, Mâyâ suit des études d’art, mais en se
spécialisant dans la peinture, la vraie, celle avec une toile et des pinceaux.
– J’aimerais bien voir ce que tu fais.
Elle s’est ébouriffé les cheveux, comme si je lui avais balancé une idée
folle dans la tête.
– Pas question ! Je ne supporterais pas que tu te moques.
– Pourquoi le ferais-je ?
Mâyâ a fait une grimace qui n’a pas réussi à l’enlaidir.
– Tu n’as pas vu mes dessins. Ils ne valent rien mais ont de
l’importance pour moi, je peins toujours la même chose.
– Tu peux au moins me dire quoi ?
Mâyâ a haussé les épaules.
– Quand Maman est morte, je n’allais pas bien du tout. Alors je m’étais
inventé une amie imaginaire qui était mon souffre-douleur. Je lui faisais
subir ma rage et mon chagrin. Tu dois trouver ça débile.
Ce n’est pas le premier mot qui m’est venu à l’esprit. Imagine, cher
Journal, j’étais carrément à l’ouest. Ma véritable moitié, celle que paraît-il
tout le monde passe sa vie à chercher, se trouvait face à moi et il ne
s’agissait pas de Richard.
Je me suis entendu ânonner :
– Ah, et qu’est devenue cette amie, euh, imaginaire ?
– J’ai consulté un spécialiste qui m’a aidée à m’en débarrasser. Je l’ai
dessinée, dessinée jusqu’à la rendre concrète, prisonnière du papier. Depuis,
je continue de le faire, mais sans rien éprouver.
J’avais les jambes en coton et sentais venir un début de migraine. La
crise de panique, alors que je vivais un instant merveilleux. Il me fallait
partir, un peu comme Alice qui passe de l’autre côté du miroir. Alors j’ai
regardé ma montre et dit qu’une montagne de taf m’attendait.
– Je comprends, a répondu Mâyâ, le regard légèrement voilé.
Nous sommes sortis du salon de thé en convenant d’un prochain
rendez-vous. Pour le fun, sans parler de trucs tristes et, j’espère, de
compagnons inventés.
De retour à l’appart, Coleman et Li Wei m’ont soumis à un véritable
interrogatoire. Ils avaient entendu le message sur le répondeur (je croyais
pourtant l’avoir effacé) et voulaient absolument tout savoir. Je leur ai
raconté, en faisant cependant l’impasse sur la partie psycho.
Depuis, l’Australien n’arrête pas de me charrier à propos de Mâyâ. Il
prétend que « j’en pince pour elle ». Qui d’autre que lui utilise des
expressions aussi vieillottes de nos jours ?
Mais je le laisse dire, parce qu’il n’a peut-être pas tout à fait tort.
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