L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 24 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 25

 

 

Cher Journal,

 

Deux jours après avoir dîné chez les Banks, j’ai reçu un coup de fil de

Mâyâ !

Je ne l’ai pas eue directement mais elle a laissé un message sur le

répondeur. Sa voix était lente, entrecoupée de longues plages de silence.

Mâyâ voulait que l’on discute de la soirée et me donnait rendez-vous pas

loin de chez elle, au Alice’s Tea Cup, un salon de thé qui se trouve à l’angle

de Colombus Avenue. Bien sûr, j’y suis allé. L’endroit est très sympa, avec

l’échiquier peint sur les murs et le vaisselier victorien, une décoration qui

évoque le roman Alice au pays des merveilles sans rien devoir à Tim

Burton. Elle était assise à la table du fond, sous un gros œuf à pattes et

nœud papillon qui semblait l’observer. Avec ses cheveux blonds et sa

dégaine flashy, la fille de Steven Banks collait parfaitement au lieu. J’avais

l’impression de me retrouver avec l’héroïne de Lewis Carroll. Manquait le

Chapelier Fou, mais Redcliffe est toujours en arrêt.

– Heureuse que tu sois venu, David.

Je l’étais aussi.

Elle a commandé un Lapsang Souchong, la même variété de thé fumé

que boit Li Wei. Trop fort pour moi – j’ai pris une orange pressée. Mâyâ

souhaitait me parler et je voyais bien que ça lui était difficile. Avec sa

cuillère, elle striait la peau brune qui s’était formée à la surface de son thé.

On aurait dit un mini-marécage, la version poche des marais d’Avelion.

Finalement, nos regards se sont croisés.

– Comment trouves-tu mon père ?

C’était la question qui tue. Qu’est-ce que j’étais censé répondre à

l’héritière d’Eidetic ? Mâyâ s’est tout de suite avisée de mon malaise. Sa

main a effleuré la mienne.

– Il peut paraître dur, David, mais c’est quelqu’un de bien.

Le contact de sa paume était doux, je n’osais pas bouger, ni dire quoi

que ce soit. Elle a poursuivi :

– Tout le monde vénère le type génial, à la personnalité écrasante. Le

créatif froid qui évolue dans un environnement blanc. Savais-tu qu’un

journal français l’avait surnommé « Bankise » ?

Non, je l’ignorais, et elle m’a traduit le jeu de mots. Assez lourd, y

compris selon les critères de Coleman. Elle a fini par retirer sa main et j’ai

pu reprendre le contrôle de mon corps. Seu-lement il n’était pas question

que j’y aille d’un commentaire, parce que Mâyâ souhaitait se confier. J’ai

esquissé un petit sourire en mode triste, un truc appris de Richard, efficace

pour inviter à la relance. Mon ami de toujours dispose de toute une

panoplie, du sourire « Désolé, vraiment » à « Pas possible ? ». Je n’avais

pas l’impression de la manipuler, simplement de lui rendre les choses plus

faciles.

– Avant, mon père n’était pas comme ça. Il m’emmenait voir des

matchs de basket, nous étions fans des Lakers, et il m’appelait son « petit

garçon manqué ». Jusqu’au jour où les médecins ont diagnostiqué le cancer

de Maman…

Sa voix s’est brisée. J’étais au courant, comme toute la planète.

Neuroblastome, une saloperie qui s’attaque au système nerveux.

– Mon père a fait appel aux plus grands spécialistes. Sans succès. La

chimiothérapie a permis une rémission durant quelques mois, mais aucune

guérison. Maman a perdu ses cheveux, elle se coiffait avec des foulards très

colorés, comme pour défier la mort. Elle s’est occupée de ses fleurs et je

l’accompagnais tous les jours dans la serre, jusqu’à ce que ce ne soit plus

possible. Je l’ai vue tomber, une fois. Elle m’a dit que ce n’était rien, une

simple perte d’équilibre. Puis c’est arrivé à nouveau, encore et encore, et

elle a fini par perdre la parole.

Mâyâ est restée un long moment sans rien dire, avant de conclure :

– Quand Maman nous a quittés, mon père s’est fermé au monde. Il s’est

durci et a trouvé refuge dans le virtuel. Si je le provoque, c’est pour l’en

faire sortir.

La déco inspirée d’Alice m’a semblé tout à coup effrayante. À mon tour

je lui ai pris la main, comme pour la tirer de là. Mâyâ s’est laissé faire.

– Merci de t’être confiée à moi.

– Tu n’es pas comme les autres, David.

J’ai esquissé un rire, façon mec cool, pas très convaincant.

– Comme qui ?

– L’entourage du grand Steven Banks.

– Oh, il y a quand même des gens bien !

Je lui ai alors parlé de Li Wei et Coleman.

– Ceux qui étaient avec toi, la première fois ?

Oui, la première, et j’espérais qu’il y en aurait quantité d’autres. La

conversation a dérivé vers des rivages plus cléments. Avec Mâyâ, on s’est

découvert quantité de goûts en commun. Nous aimons les mêmes groupes,

comme Muse, ce qui amuserait Richard.

– Quand j’étais petite, j’adorais Portishead. Pour mon huitième

anniversaire, Papa a organisé un concert au Roseland Ballroom, NYC. Tu

en as entendu parler ?

Si je le connaissais ! 1997, probablement l’une des plus belles

prestations du groupe, qui pour l’occasion est accompagné d’un orchestre

symphonique. À une époque, je me passais en boucle leur chanson Glory

Box sur YouTube, la version de ce fameux soir.

Autre point qui nous rapproche, Mâyâ suit des études d’art, mais en se

spécialisant dans la peinture, la vraie, celle avec une toile et des pinceaux.

– J’aimerais bien voir ce que tu fais.

Elle s’est ébouriffé les cheveux, comme si je lui avais balancé une idée

folle dans la tête.

– Pas question ! Je ne supporterais pas que tu te moques.

– Pourquoi le ferais-je ?

Mâyâ a fait une grimace qui n’a pas réussi à l’enlaidir.

– Tu n’as pas vu mes dessins. Ils ne valent rien mais ont de

l’importance pour moi, je peins toujours la même chose.

– Tu peux au moins me dire quoi ?

Mâyâ a haussé les épaules.

– Quand Maman est morte, je n’allais pas bien du tout. Alors je m’étais

inventé une amie imaginaire qui était mon souffre-douleur. Je lui faisais

subir ma rage et mon chagrin. Tu dois trouver ça débile.

Ce n’est pas le premier mot qui m’est venu à l’esprit. Imagine, cher

Journal, j’étais carrément à l’ouest. Ma véritable moitié, celle que paraît-il

tout le monde passe sa vie à chercher, se trouvait face à moi et il ne

s’agissait pas de Richard.

Je me suis entendu ânonner :

– Ah, et qu’est devenue cette amie, euh, imaginaire ?

– J’ai consulté un spécialiste qui m’a aidée à m’en débarrasser. Je l’ai

dessinée, dessinée jusqu’à la rendre concrète, prisonnière du papier. Depuis,

je continue de le faire, mais sans rien éprouver.

J’avais les jambes en coton et sentais venir un début de migraine. La

crise de panique, alors que je vivais un instant merveilleux. Il me fallait

partir, un peu comme Alice qui passe de l’autre côté du miroir. Alors j’ai

regardé ma montre et dit qu’une montagne de taf m’attendait.

– Je comprends, a répondu Mâyâ, le regard légèrement voilé.

Nous sommes sortis du salon de thé en convenant d’un prochain

rendez-vous. Pour le fun, sans parler de trucs tristes et, j’espère, de

compagnons inventés.

De retour à l’appart, Coleman et Li Wei m’ont soumis à un véritable

interrogatoire. Ils avaient entendu le message sur le répondeur (je croyais

pourtant l’avoir effacé) et voulaient absolument tout savoir. Je leur ai

raconté, en faisant cependant l’impasse sur la partie psycho.

Depuis, l’Australien n’arrête pas de me charrier à propos de Mâyâ. Il

prétend que « j’en pince pour elle ». Qui d’autre que lui utilise des

expressions aussi vieillottes de nos jours ?

Mais je le laisse dire, parce qu’il n’a peut-être pas tout à fait tort.

 

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