L'Ami de toujours
Chapitre 20
Cher Journal,
Il m’a suffi de changer d’adresse pour transformer ma vie.
Oui, je sais, formulé de cette manière, ça peut paraître un peu excessif
ou en tout cas pour le moins rapide, mais c’est pourtant ce que j’éprouve.
J’ai l’impression d’avoir laissé derrière moi mon ancienne existence,
comme un lézard abandonne sa peau morte. J’ai mué, et tu me diras qu’il
était temps (applaudissements du public).
Cela fait maintenant dix jours que je vis avec Li Wei et Coleman. Pas
chez eux, ils ont bien insisté, mais dans notre appartement. Il est situé sur
Crescent Street, non loin de la boîte, et compte deux chambres (j’ai la plus
petite : normal), un grand salon où l’on a installé nos bureaux, un coin
cuisine et une salle de bains. Le parquet est usé, les murs sont couverts de
crépi et décorés d’affiches de films ou de concerts, de simples planches
posées sur des briques servent d’étagères. Li Wei est très fière du cadeau
offert par Coleman au début de leur relation. Un paravent qui vient de chez
Jay East, la boutique de Brooklyn spécialisée dans les objets asiatiques. Il y
a aussi un boomerang accroché à la porte des toilettes. Exactement le côté
bohème qu’un bouseux venu comme moi de Caroline du Nord imagine de
New York. Les canalisations tapent un sacré boucan lorsqu’on pousse trop
les radiateurs, le chauffe-eau lâche un grondement sourd quand on prend
une douche. J’aime tous ces sons, l’appartement semble me parler, comme
s’il souhaitait me faire comprendre que j’ai enfin trouvé mon foyer. J’ai
l’impression d’avoir atterri dans un épisode de Friends. Sauf qu’il ne nous
arrive rien de spécial, et c’est précisément ce que j’apprécie.
Notre vie commune est faite de petits riens qui, pris ensemble,
représentent beaucoup pour moi. N’importe qui trouverait cela très banal, et
je suppose que ça l’est. On s’habitue à tout, même à être heureux, mais il
me faudra du temps pour être blasé. J’ai des années à rattraper.
Voilà en quoi consiste l’une de nos journées ordinaires. Le réveil sonne,
Li Wei et moi sommes les premiers à nous lever. Coleman, « appelle-moi
Cole », n’est clairement pas du matin. Il apparaît le visage chiffonné, sa
tignasse en nid d’hirondelle, comme dit Li, et il n’y a pas plus grognon que
lui jusqu’à ce qu’il ait pris sa dose de café. Alors on le laisse tranquille,
d’autant que c’est généralement lui qui prépare le petit déjeuner. « Ça me
donne le temps d’émerger », dit-il en s’activant. Et il cuisine drôlement
bien ! Jus d’oranges pressées à volonté, œufs au bacon pour les garçons,
céréales pour Li à moins qu’elle ne préfère un bagel garni de fromage blanc
accompagné d’un thé. Coleman a une machine à expresso qu’il vénère au
moins autant que sa bécane, pas question de s’en approcher, mais la
première tasse est pour moi. Tout le monde fait « chomp chomp » comme
lorsque Scooby-Doo et Sammy mâchonnent (encore que ce n’est pas sûr : je
ne me souviens pas les avoir vus mâcher quelque chose, plutôt avaler d’un
coup toute une pile de sandwiches. À vérifier).
Puis Li Wei prend son manuel de Yi King pour le rituel obligé du matin.
C’est une sorte de procédé de divination chinois qui se fait avec des
baguettes ou en jetant une simple pièce. Le but est de composer une
combinaison de six traits, pleins ou brisés, qui renvoie à un oracle,
suffisamment vague pour laisser place à l’interprétation. À partir de ce qui
est dit, on avise de ce qu’il faut faire ou pas durant la journée. La première
fois, j’ai cru que c’était juste un truc pour se marrer, comme lire l’horoscope
dans les pages de Cosmopolitan quand on attend chez le dentiste. Mais j’ai
bien fait de tenir ma langue parce que Li et Coleman considèrent que c’est
important.
Après quoi chacun se prépare avant de filer au travail. Pour l’instant
nous y allons à pied, mais on prendra le bus quand il fera froid. À moins
que Coleman ne veuille marcher dans la neige, ce qu’il a fait paraît-il tout
l’hiver dernier. Il faut dire que la neige n’est pas quelque chose de commun
là d’où il vient.
Nous arrivons à Eidetic, et là je fais l’impasse parce que ce n’est pas
mon propos. (Non, non, inutile de me remercier.) Comme les trois nous sommes des fondus du boulot, on finit souvent à pas d’heure. En gros,
quand le personnel qui s’occupe du nettoyage nous éjecte des bureaux.
Coleman donne le signal de départ et, sur le chemin du retour, on s’arrête
dans un delicatessen pour acheter des salades et des fruits. Le week-end
laisse plus de temps pour préparer des petits plats (je suis en train
d’apprendre). Le soir, on regarde un film téléchargé ou des rediffusions à la
télé. Li Wei est carrément mortelle quand elle fait toutes les voix des persos
d’une sitcom ! C’est d’autant plus fendard qu’elle est d’ordinaire réservée.
Moi, j’en serais incapable, même en situation de confiance. Je dois être un
peu comme le renard dans Le Petit Prince (la série, je n’ai pas lu le
bouquin), il faut du temps pour m’apprivoiser.
Mais surtout, j’adore quand on se retrouve à la table en bois brut du
coin cuisine, à parler de tout et de n’importe quoi. Enfin, c’est surtout
Coleman et Li qui font la conversation, moi je me contente d’écouter en les
regardant. Ils sont vraiment amoureux, un peu comme le couple de robots
dans I’ll be here, le court-métrage de Spike Jonze. Cole aussi serait prêt à
donner son bras pour remplacer celui de son amoureuse. Sauf que,
contrairement à ce qui se passe dans le film, elle ne l’accepterait pas.
Ah, et l’Australien aux dreadlocks joue du didjeridoo, un instrument de
musique aborigène en forme de trompe dont il tire des mugissements
envoûtants. Il excelle à décrire son pays, le vent qui souffle sur le bush, la
poussière rouge du désert, la chaleur étouffante. Coleman m’a dit qu’il
appartenait à la communauté des Ferals. Dans son pays, ce mot désigne les
animaux domestiqués par l’homme qui sont retournés à l’état sauvage. Le
terme a été repris par une communauté de nomades modernes qui sillonnent
à bord de mobile-homes tout le sud-ouest du territoire et le désert de
Tasmanie. Chaque année, ils convergent tous vers un point, jamais le même,
pour leur grand rassemblement. Earth Dreaming est autant une fête qu’un
meeting politique. Les parents de Coleman, et tous leurs semblables,
rejettent la civilisation moderne. « Il y a des valeurs plus importantes que le
fric, et rien ne justifie qu’on massacre la Nature », affirme l’ami de Li Wei,
qui partage son avis. Je lui ai tout de même fait remarquer que leur caravane
de véhicules devait consommer du carburant. « Énergie solaire, mec, et
même de l’urine. Tout peut se recycler », m’a-t-il répondu. Les Ferals sont
des fondus d’informatique, d’où les talents de Coleman. Ils utilisent cette technologie pour de bonnes causes, comme le respect des droits de la
population aborigène.
J’aime quand l’Australien évoque les croyances et traditions des tribus.
Les « natifs » comme il dit, mais sans cette pointe de condescendance que
l’on a trop souvent chez nous à l’égard des Amérindiens. Oui, je suis en
train de me découvrir une conscience politique, dingue non de la part du
plus convaincu des No Life ?
Bref, hier soir, Cole nous a raconté un truc pas possible. Dans la partie
centrale du pays, les Aborigènes croient que le démon mamu attend sur un
arbre le coucher du soleil. À la nuit tombée, il pénètre dans les huttes. Si le
démon voit un petit enfant qui dort entre son père et sa mère, il chasse les
parents puis arra-che le foie du bébé, ses reins et son âme, avant de grimper
très haut dans un arbre. Là, assis sur la dernière branche, il dit à l’âme du
nourrisson : « Gronde-moi. » Pour éviter ça, on dessine sur le visage et le
corps de l’enfant des marques noires au charbon qui l’enlaidissent. De sorte
que le démon ne le mangera pas car il préfère dévorer les beaux bébés.
J’ai pensé que ça pourrait faire une super base de scénario mais je n’en
ai rien dit. Je commence à connaître mes colocataires, et si j’avais exprimé
l’intention d’adapter l’histoire, leur réaction ne se serait pas fait attendre. Li
aurait haussé le sourcil d’un air réprobateur, et Cole aurait dit un truc du
style : « Mm, je crois que ça ne va pas le faire, mec. » Une fois qu’ils auront
rassemblé suffisamment d’économies, ils veulent s’installer en Australie,
pour monter une petite société. L’idée est de former des concepteurs
aborigènes afin qu’ils puissent mettre en valeur leur culture. Je comprends
et respecte ce choix, mais il n’empêche que ça aurait pu donner lieu à un jeu
extra.
Aucun souci, d’autant que je ne manque pas de projets. Je leur ai parlé
de mon programme d’évolution en conditions réelles. Ce que j’en ai dit les
a impressionnés, ce qui n’est pas rien car autant Li Wei que Coleman sont
de vrais tueurs dans leur domaine. Ils ont insisté pour que j’en touche deux
mots au fondateur d’Eide-tic quand il viendra faire la revue des troupes. Je
pense le faire, à condition de ne pas me dégonfler. Bon, à mon avis Steven
Banks a déjà dû envisager quelque chose de similaire, c’est même certain,
mais mon approche pourrait l’intéresser.
Sinon, toujours rien du côté de Richard. Je ne sais pas trop à quoi m’en
tenir. Ce silence me rassure, c’est reposant et j’apprécie chaque jour de son absence. Mais d’un autre côté je crains qu’il n’attende que l’occasion de
pouvoir rentrer chez nous, comme le démon mamu dans la hutte. Le fait
qu’il n’y ait pas beaucoup d’arbres dans le quartier n’arrêterait pas Richard.
Il serait capable de grimper au sommet d’un building pour dire à mon âme :
« Gronde-moi. »
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