L'Ami de toujours
Chapitre 3
Cher Journal,
Ça y est, je suis dans le taxi. Un yellow cab pris à l’aéroport John
Fitzgerald Kennedy. Nous sommes en train de quitter le New Jer-sey,
Manhattan approche. Je me fais l’impression d’être un touriste avec guide
de la cité en poche, prêt à mitrailler les buildings avec son appareil photo.
En tant que provincial, je ne vaux pas mieux que tout ces gens qui
rappliquent du monde entier. Comme eux, j’ai effectivement un guide, sauf
qu’il va me servir à trouver le lieu où se déroulera mon entretien
d’embauche. Pas question de vacances pour moi, c’est même plutôt le
contraire. J’ai aussi le tirage papier de la réservation électronique pour
l’hôtel. C’est Eidetic qui prend à sa charge tous les frais. J’espère
franchement ne pas les décevoir.
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire sur mon boulot de
concepteur ? Je scénarise et suis graphiste, toutes mes créations peuvent
être vues sur mon site. Si j’en crois les commentaires que n’importe qui
peut laisser, les uns trouvent ça follement original, et les autres totalement
consensuel. Bref, ça peut plaire à tout le monde. En pistant les liens et les
mots-clés qui mènent à ma page d’accueil, je peux avoir une idée de qui
vient me rendre une visite. Il y a les amateurs de porno, mais eux je laisse
tomber, parce que n’importe quoi peut les faire rappliquer. Un jour, j’avais
écrit « au sein de » et cela m’a valu un pic de fréquentations. Sinon, il y a
les geeks en tout genre, fans de design ou traqueurs du dernier logiciel
graphique. Ceux-là peuvent s’intéresser à mon travail quelque temps. Enfin,
il y a les véritables pros. C’est ainsi qu’Eidetic m’a repéré, en tombant sur
mon site.
Cela n’a rien d’extraordinaire. La plupart des nouveaux talents
musicaux et des super acrobates en skate ont été repérés sur Facebook ou
YouTube. Attention, ce n’est pas parce que je me désintéresse du monde
que j’ignore tout de lui. J’évite le plus possible de me confronter à la réalité,
mais elle s’arrange toujours pour tracer son chemin jusqu’à moi. Ce
qu’Eidetic a fait.
Mince, je vais être en contact avec la boîte qu’a fondée Steven Banks.
Pour quantité de gens dans le monde – et je ne parle pas seulement des
joueurs – cet homme est un dieu. Millionnaire à vingt ans (mon âge), il
atteint son premier milliard six ans après. Il a bâti sa fortune en nourrissant
l’imaginaire des utilisateurs, ou plutôt en le façonnant. À travers ses jeux,
Banks a capturé leur mental pour mieux le remodeler. Un tel charisme
donne forcément du pouvoir, et l’on frissonne à l’idée de ce qu’aurait pu en
faire un dictateur. Mais Steven Banks est un artiste, le visionnaire d’un
nouvel âge. Un futur déjà là pour peu que l’on allume sa console ou que
l’on possède une Wii. Personne ne pourra dire que je déborde d’affection
pour mon prochain, cependant j’ai du respect pour cet homme. Du respect
mais pas de l’admiration, car je sens en moi la possibilité de faire aussi bien
que lui. Voire mieux.
Ce n’est pas mon quart d’heure d’ego hypertrophié. Sérieux, je suis
sincère. J’ai tout pour réussir. Mais en même temps je subis une force qui
me pousse à l’échec. Cette puissance négative est en moi et côtoie mon
talent artistique. Un peu comme l’ange et le démon que l’on voit tourner
autour de la tête d’un toon, dans les dessins animés. Richard l’avait
d’ailleurs senti. « Tu es ton pire ennemi », avait-il coutume de me dire. Pas
faux. Maintenant que mon compagnon n’est plus là, il n’y a personne pour
m’aider. Je ne dois compter que sur moi. C’est à la fois exaltant et terrifiant.
Qu’est-ce que Steven Banks a pu voir chez l’homme invisible ? À la limite,
peu importe, car je ne vais évidemment pas le rencontrer. Le dieu des jeux
va déléguer ses apôtres, des créatifs et peut-être un psychologue. Ou un
tireur de tarots et une dompteuse de loutres savantes. Voilà que je
recommence à imaginer des scénarios…
Eidetic a apprécié mes démos. En recevant leur mail, j’ai d’abord cru à
un spam ou à une mauvaise blague d’un ancien condisciple de la fac. À
l’université, j’ai suivi un cursus d’arts appliqués, pas très longtemps : trois
semestres. Je m’y ennuyais, les profs en savaient moins que moi. Ce n’est pas de la vantardise mais un fait. La preuve, qui a été contacté par Eidetic ?
Oui, car le mail s’est avéré authentique. Je m’en suis avisé en le traçant, ce
que la boîte a d’ailleurs remarqué. Ils m’ont félicité. « Excellent, David,
nous apprécions l’initiative. » La firme recherche de jeunes talents, des
concepteurs proches de la clientèle adolescente et qui en connaissent les
goûts. C’est l’occasion de faire quelque chose de bien dans ma vie, à
condition de ne pas les décevoir. D’un autre côté, je ne fais pas ça pour eux,
mais pour moi. Mais d’abord ils doivent être convaincus.
On rentre dans New York. Les avenues sont comme des vallées
encaissées. Les buildings ressemblent à des canyons. Je n’ai jamais rien vu
d’aussi haut, à l’exception des hauts chênes millénaires qui poussaient dans
la Forêt Noire. Manhattan ressemble à une jungle minérale. Richard, je
crois que tu apprécierais.
Il me tarde d’arriver. Je déteste la circulation. L’idée que des tas de
dingues foncent dans leur caisson d’acier, isolés du monde extérieur, me
flanque la nausée. Cela me rappelle les ballons à gonfler. Quand j’étais
petit, les ballons me mettaient mal à l’aise. Je ne comprenais pas que, quelle
que soit la manière dont on souffle, ils finissent par former des sphères
parfaites. Plus tard, cette énigme a continué de m’intriguer. Sachant qu’un
ballon contient je ne sais combien de molécules de gaz carbonique, disons
des godzillions, comment font-elles pour trouver chacune leur place alors
qu’elles adoptent des trajectoires en tout sens ? Il n’empêche que le ballon
forme une sphère. Les rapports entre les êtres humains me semblent assez
comparables. Un pur chaos qui donne une impression d’ordre. N’importe
qui serait rassuré, sauf moi.
Le chauffeur du taxi me dit qu’on arrive. Hôtel Doral Inn, c’est bien
cela. Façade imposante en grès rouge, architecture Arts déco. La super
classe : on se croirait dans la Gotham City de Batman. Je dois régler ma
course, combien donne-t-on de pourboire ? Il va vraiment falloir que je
fasse un effort pour apprendre les usages. À New York, impossible de faire
comme si les autres n’existaient pas. Je vais refiler un dollar au chauffeur,
on verra bien. De toute façon, s’il n’est pas content, peu importe. La
probabilité que je le revoie défie les statistiques. Cela dit, je suis quand
même retombé sur Richard ce matin. Ou pas. Probablement non, il n’existe
aucune statistique concernant les retrouvailles avec son ami imaginaire. Pas
la moindre probabilité.
Bon, le temps de prendre possession de ma chambre, cher Journal, et je
te communique mes nouvelles impressions.
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