L'Ami de toujours
Chapitre 5
Non.
Le réveil.
Ce n’est pas possible, pas ça.
L’heure.
Je regarde les chiffres digitaux. Ils brillent dans le noir. Ne peuvent pas
mentir.
Le rendez-vous.
J’ai loupé mon entretien.
Sommeil trop lourd. La faute aux gouttes pour dormir, aux cachets
avant de prendre l’avion.
Non, David, c’est TA faute. Personne d’autre que toi, tu es tout seul
dans la chambre d’hôtel. Tu vois quelqu’un à accuser, un bouc émissaire qui
pourrait endosser à ta place les reproches ?
Aller à la salle de bains. Éviter de regarder mon reflet dans le miroir. Un
double de moi-même, accusateur. J’ouvre le robinet, laisse couler l’eau,
longtemps, jusqu’à ce qu’elle soit glacée. Je m’asperge le visage et la
fraîcheur me fait du bien.
J’essaie de prononcer un mot. Croassement incompréhensible. Ma
gorge est contractée, sèche, j’ai l’impression qu’elle est tapissée de limaille
d’acier. Je penche la tête, bois l’eau qui continue de couler. Cela me calme
un peu.
Je retourne dans la chambre, regarde à nouveau le réveil. Mieux, je
l’étudie pour voir s’il n’y a pas une erreur. N’importe quoi. Un leurre, je
cherche à me tromper moi-même. Oui, les chiffres ne sont pas les mêmes
qu’au réveil. Ils ont changé, en pire, le décalage est encore plus important.
Presque trois heures. Mon entretien aurait dû avoir lieu il y a
pratiquement trois heures.
Je regarde par la fenêtre. Le soir est tombé. Il n’y a probablement plus
personne dans les locaux d’Eidetic.
Merde.
Merde merde merde.
Non. Je repense à Richard. Ne jamais être grossier, cela ne sert à rien et
c’est un aveu de faiblesse.
Je m’assieds sur le lit, les draps sont à peine défaits, comme s’ils
voulaient m’indiquer quel-que chose. Oui, mon erreur est peut-être
rattrapable, il faut que je tente quelque chose.
Je défais mon bagage. Quelques vêtements, rien d’utile. Non, ce que je
cherche est dans la sacoche, celle dont je ne me sépare jamais. J’y mets
mon Netbook, ma console et ses cartouches de jeu. Je saisis la pochette en
plastique. Quelques documents, uniquement des tirages d’imprimante. Je
fouille dans les papiers. Historique de la firme Eidetic, un ou deux articles,
voilà ce que je cherchais. Le mail qui a précisé les modalités de l’entretien.
Un numéro de téléphone. C’est le même qui figure sur la page d’accueil de
la firme.
Je dois les appeler.
Toujours cette impression désagréable dans la gorge.
Je retourne dans la salle de bains. Cette fois-ci, impossible d’éviter
l’autre moi-même qui se reflète dans la glace. Je n’ai pas allumé et pourtant
je l’aperçois. Difficile d’interpréter son expression. Se moque-t-il ou est-ce
un air compatissant ? Peut-être les deux. À force de voir des visages
familiers, on s’habitue et l’on perd la capacité à saisir leurs subtiles
variations. Tout ce qui n’a pas le caractère de la nouveauté finit par
provoquer l’ennui, et je ne connais que trop mon visage. J’aimerais
tellement que ce soit celui de Richard.
Laisse tomber. C’est valable pour le reflet et pour moi. Arrête de
gamberger et fais quelque chose. Pourquoi es-tu retourné à la salle de
bains ? Ah, oui, pour boire à nouveau. Je verse de l’eau dans le verre à dent.
Avale de longues gorgées apaisantes. Je tente à nouveau de prononcer un
mot.
« Eidetic. »
Essaye encore.
« Eidetic. »
Ça devrait aller. Je prends le numéro de la firme, saisis mon téléphone
mobile. Non, si la réception est mauvaise ou que le son est pourri je ne vais
réussir qu’à agacer la personne en bout de ligne. Inutile d’aggraver mon
cas. Je prends l’appareil de la chambre. C’est un combiné à fil – j’ignorais
que cela existait encore. Comme un cordon qui me relie peut-être à Eidetic,
le signe que cela mérite d’être tenté.
Je compose le numéro. Tonalité morne, on dirait un cardiogramme plat.
Qu’est-ce qui ne va pas ? Je lis l’affichette autocollante fixée à l’intérieur
du combiné. Il faut composer le zéro pour appeler à l’extérieur. J’entre le
chiffre, nouvelle tonalité mais cette fois-ci le son est clair, comme une
invitation. Je tape le numéro de la boîte.
La communication est établie. Une sonnerie, deux. Décrochez, je vous
en supplie décro…
« Eidetic. »
Un nom qui se suffit à lui-même, sûr de soi, pas besoin d’en dire plus.
La voix est masculine, le ton grave, neutre.
– Eidetic, je vous écoute.
C’est peut-être le concierge, ou le vigile qui assure la garde de nuit.
– Oui, euh, voilà, hum, je voudrais parler à quelqu’un.
– On en est tous plus ou moins là.
J’hallucine. Le type se marre ou c’est moi qui l’imagine ? Je tente une
nouvelle approche.
– Je m’appelle David Craig, et je devais me présenter à un entretien
d’emb…
– Un instant, je vous passe le service.
Il me met en attente. Musique de supermarché. Ça m’est égal, au moins
il y a quelqu’un. En fait, je ne suis pas étonné. Eidetic est le genre de boîte
où des fondus travaillent nuit et jour, encore plus accrocs aux jeux que leur
future clientèle.
– Eidetic, direction des ressources humaines.
Merci au type de l’accueil, merci, merci, merci. Même les bureaux
administratifs restent ouverts. Voix féminine, timbre amical qui favorise la
connexion entre la firme et le reste du monde.
– Bonjour, enfin plutôt bonsoir, je m’appelle David Craig.
– Susan Gowen. Bonsoir monsieur Craig.
– Je vous téléphone au sujet de mon entretien.
Pause. Silence au bout du fil puis :
– Oui.
Peut-être une légère inflexion à la fin du mot, comme pour amorcer une
question. La personne ne s’implique pas, c’est à moi de me découvrir.
Excellente stratégie. Le personnel d’Eidetic est vraiment très fort, à tous les
niveaux.
– Je souhaiterais m’excuser.
Pas plus : j’ouvre les négociations. Elle paraît hésiter.
– Des excuses, mais pourquoi donc monsieur Craig ?
Puissant, elle joue très efficace. Est-ce de l’ironie ou veut-elle que je
m’aplatisse, que j’-aligne les prétextes bidons ou que je pleurniche une
confession sincère avant de me raccrocher au nez ?
– Parce que je n’ai pas été à la hauteur.
Là, c’est dit. Combien de fois l’ai-je pensé dans ma vie ? Certainement
plus souvent que je ne l’ai avoué.
Elle rit, d’une façon mondaine, un rire de société qui n’engage à rien.
– Je comprends, monsieur Craig. C’est important d’évaluer ses limites.
Ainsi, il devient plus facile de les repousser.
De quoi parle-t-elle ? On dirait une psychothérapeute ou un gourou qui
animerait un stage de remise en forme à San Francisco. Il faut que j’abaisse
ma garde. Dernier round, on joue le va-tout.
– Je voulais savoir quelle est votre décision, si j’ai encore ma chance.
– Nous avons tous de la chance.
Ça, je comprends. Pour Eidetic, mieux vaut se rendre compte tout de
suite de ce que je suis. Parce qu’une fois qu’ils m’auront engagé, ce sera
trop tard. Mais moi, en quoi suis-je favorisé ?
– Pourrais-je connaître votre décision ?
– Monsieur Craig, je suis sûre que vous ne l’ignorez pas. Veuillez
m’excuser mais j’ai un autre appel en attente. Excellente soirée.
Clic.
Communication coupée, je regarde le cordon du téléphone. Oui, c’est
sûr, nos rapports s’arrêtent là. Fin de partie dans un jeu où je n’ai même pas
passé la première épreuve.
En relisant ces lignes, je me rends compte combien je suis centré sur
moi-même. Ce n’est pas une découverte, mais j’ai tendance à ne plus m’en aviser, comme une douleur qui finit par être familière. Je suis ma propre
peine, et la vie me le rappelle en certaines occasions. Comme celle-ci.
Je t’ai carrément oublié. Donc permets-moi de me rattraper ci-dessous.
Cher Journal.
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