L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 13 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 14

 

Cher Journal,

 

D’accord avec toi, c’est plutôt rapide.

Un type que je pensais tout droit sorti de mon imagination se pointe, on

procède à une mise au point, deux ou trois réglages et les affaires

reprennent. Il n’empêche que ça marche. William James, un spécialiste des

questions de l’esprit dont on nous a bassinés à la fac, disait que ce qui est

vrai, c’est ce qui nous convient. Autrement dit, on accepte tout ce qui nous

rend la vie plus facile et agréable. Pour l’instant, la situation me va

parfaitement.

Cela dit, j’ai entendu parler de trucs bien plus bizarres. Il paraît que des

chercheurs ont fait une étude sur des jumeaux séparés à la naissance. De

vrais jumeaux, mais qui ne pensaient pas avoir un frère. Chacun vivait sa

vie dans l’ignorance de l’autre, séparé de lui par des kilomètres de distance.

On s’est avisé qu’ils faisaient plus ou moins le même métier, se fringuaient

pareil, avaient un goût identique en matière de cuisine et de papier peint, et

partageaient leur vie avec des femmes du même style. Et bien sûr, ils se

ressemblaient, ce qui n’est pas notre cas avec Richard.

Bon, du moment que je ne tue pas des gens, déguisé en ma mère,

comme dans Psychose d’Hitchcock, je ne trouve pas que ça pose vraiment

problème. En plus, ça ne contrarie pas mon boulot, au contraire, de ce côté-

là tout va plutôt bien si l’on excepte Stuart Redcliffe. Et puis, il faut bien

l’avouer, cette situation qui semble complètement extraordinaire fait de moi

quelqu’un qui n’est en rien différent de la plupart des êtres humains. C’est

vrai, quoi, combien de gens dans le monde mènent une vie parfaitement

normale, dans leur emploi et avec leurs proches, tout en croyant à une vie après la mort, aux anges ou en l’existence d’extra-terrestres ? Là, on a

affaire à des phénomènes de masse, pas juste au petit délire de David Craig.

D’accord, c’est bon, j’arrête la philo, mais j’espère cher Journal que tu as

saisi l’idée.

Dois-je aussi te rappeler que Richard existe ? Pour la serveuse du

Starbucks, mais aussi pour pas mal d’autres New-Yorkais. La preuve, notre

soirée d’hier. Afin de fêter dignement nos retrouvailles officielles, mon ami

avait réservé à la trattoria Il Bagatto. C’est un restaurant très en vue à New

York, il faut s’y prendre des semaines à l’avance pour avoir une table.

Autant dire que c’est carrément hors de ma portée, mais cela n’a paru poser

aucun problème à Richard.

Je l’ai retrouvé à l’entrée, et le maître d’hôtel aussi bien que les clients

n’avaient d’yeux que pour lui. Mon ami était super bien sapé. Dans

l’éclairage tamisé de la salle, il m’a rappelé le jeune écuyer d’Avelion, tel

qu’il apparaissait le soir à la lueur des flambeaux. Le contraste entre

lumière et pénombre était tellement parfait qu’on aurait dit un effet d’Hyper

Dynamic Range, la scène paraissait presque irréelle. Quand on s’est

retrouvés seuls, Richard m’a longuement observé avant de dire :

– Il faudra arranger ça.

– Quoi ?

– Ta coiffure, tes vêtements.

Par réflexe, j’ai fait mine de me recoiffer.

– Qu’est-ce qu’elles ont mes fringues ?

– Rien, David, je pourrais même dire qu’elles sont parfaites dans le

genre passe-partout. On dirait un accessoire de jeu, genre manteau

d’invisibilité ou je ne sais quoi. La panoplie idéale du nerd.

J’allais répliquer quand le serveur est arrivé avec les menus.

– Tu me laisses faire ? a demandé Richard.

Sans même consulter la carte, il s’est entretenu avec le garçon en italien

et a commandé du vin.

– Excellent choix, monsieur.

Richard m’a soufflé mais j’espère n’en avoir rien laissé paraître. Après

tout, les années ont aussi passé pour lui, et il est normal que mon ami ait

appris des choses de son côté.

La nourriture était excellente, mais le vin un peu trop capiteux pour

moi. D’ordinaire, je ne bois rien de plus fort que du Coke non décaféiné. Voilà pourquoi je n’ai toujours pas mon visa d’entrée à Macholand. La tête

me tournait au moment du dessert, ce qui ne m’a pas empêché de savourer

le tiramisu, là aussi tout de même trop alcoolisé à mon goût. Je ne me

sentais pas vraiment parti, juste bien, avec le sentiment de flotter, plutôt

moins coincé que d’habitude. Il ne fallait cependant pas que j’abuse, c’est

pourquoi j’ai refusé la grappa que nous proposait le serveur en même temps

que les cafés, contrairement à Richard qui a vidé son verre.

C’est alors qu’il a eu l’idée du jeu.

– J’aimerais bien en savoir plus sur tes goûts, David.

– Tu les connais.

– Oui, ceux d’avant. Mais, comme on dit dans ton domaine, le

programme a besoin d’une sérieuse mise à jour.

Je me suis entendu rire bêtement.

– Tu veux parler de mes favoris ?

– Quelque chose comme ça. Par exemple quelle est la musique que tu

aimes, qu’est-ce que tu vas voir au cinéma ?

– Euh, laisse-moi réfléchir…

– Prends tout ton temps.

Richard a réglé la note par carte. Puis il m’a tendu le reçu, ainsi qu’un

magnifique stylo.

– Merci mais…

– Tiens, voilà de quoi écrire. David, je veux que tu me fasses la liste de

tes cinq films et cinq groupes musicaux préférés.

J’avais du mal à me concentrer et mes gestes semblaient ralentis. Un

peu comme une baisse de flame rate qui diminuerait la rapidité d’affichage.

Finalement j’ai fait ce qu’il me demandait et lui ai rendu le reçu, griffonné

au dos.

– Voyons les films, a murmuré Richard en remettant le stylo dans sa

poche.

J’avais écrit dans l’ordre :

Requiem for a Dream

Fight Club

Avatar

Edward aux mains d’argent

Max et les maximonstres

Little Miss Sunshine

– Le top, non ? ai-je fait avec la sensation de mâcher une grosse boule

de chewing-gum.

Les mots sortaient de ma bouche aussi lentement qu’une descente de

tuiles dans l’ancienne version de Tetris.

– Laisse-moi lire la suite, a-t-il dit en se pinçant les lèvres.

Pour les groupes musicaux, j’avais un peu hésité avant d’arrêter mon

choix à :

Muse

Green Day

Foo Fighters

The Killers

Coldplay

 

– Alors, qu’est-ce que tu en penses ? lui ai-je demandé en percevant une

certaine anxiété dans ma voix, comme si la suite de notre relation dépendait

de cette liste.

J’avais l’impression de passer un examen, peut-être le plus important de

ma vie. Et de l’avoir loupé lorsque Richard a esquissé un sourire qui me

semblait triste et désabusé. Il a froissé le papier et l’a jeté sur la nappe.

– David, force m’est d’avouer que je ne suis absolument pas surpris.

En entendant sa façon alambiquée de parler, je me suis senti aussitôt

mal à l’aise. Richard a l’habitude de faire des phrases compliquées lorsqu’il

tente de maîtriser sa déception, ou son énervement.

– Tu n’aimes pas ?

– La question n’est pas là.

– Elle est où, alors ? Richard, il n’y a rien là-dedans qui soit de la

daube !

– Parle-moi autrement, veux-tu ?

Il s’est alors retourné vers la table voisine. Une famille attaquait ses

hors-d’œuvre. Richard s’est adressé à la fille habillée mode, avec un discret

piercing à la narine, qui devait avoir mon âge.

– Mademoiselle, puis-je vous importuner une minute ?

En découvrant son sourire charmeur, elle n’a pas hésité, indifférente au

regard noir que lui lançaient ses parents.

– Oui ?

– Pourrais-je connaître vos films et groupes musicaux favoris ?

Je ne pourrais en jurer au vu de l’éclairage ambiant, mais elle m’a

semblé piquer un fard avant de répondre :

– J’adore Requiem for a Dream, et pour la musique Muse ou Coldplay.

– Un grand merci. Je vous souhaite à tous bon appétit.

Richard m’a fait face, affichant un air triomphant.

– Tu vois ?

– Quoi ?

– Tes goûts sont dans la moyenne.

Je m’attendais à un truc dans le genre, ou plutôt je le redoutais. Mais

qu’est-ce que cela prouvait ? Il se trouve que la fille avait par hasard des

goûts semblables aux miens, un coup de chance pour Richard et de déveine

pour moi.

– Arrête, Richard, tu crois vraiment que tout le monde aime ça ?

– Non, je te l’accorde. J’imagine que c’est plutôt une sélection de

qualité. Disons que tu corresponds à une tranche sociale bien définie.

– Ah ouais, et laquelle ?

– Celle de jeunes gens appartenant à la classe moyenne, voire aisée, qui

ont fait ou terminent des études littéraires ou artistiques. Veux-tu que je

demande à notre joli cobaye ?

J’ai jeté un rapide regard à la famille.

– Laisse tomber.

– Effectivement, c’est inutile, parce que, cher David, tu es carrément le

cœur de cible, la brebis qui se trouve au centre du troupeau. Si tu aimes un

truc, sois sûr que tous tes pareils l’apprécient aussi.

Son air sentencieux commençait à m’échauffer. Je lui ai répondu d’une

voix blanche :

– Et qu’est-ce que tu en déduis ?

– Que tu appartiens à la norme. C’est probablement pour cela que ton

travail plaît.

Richard pouvait dire tout ce qu’il voulait concernant ma personne.

D’ailleurs, il ne s’en était jamais privé. Mais en jugeant mon travail, il

dépassait les bornes.

– Non mais tu te prends pour qui, là ? Et toi, c’est quoi tes putains de

goûts ?

– Ne sois pas vulgaire.

– J’oubliais que le flamboyant Richard est soucieux de l’image qu’il

donne.

– En l’occurrence, je me préoccupe plutôt de la tienne.

– Je ne sais rien de toi, sinon que tu parles peut-être italien et que tu

aimes le luxe. D’ailleurs, d’où sors-tu ton fric ? À ton tour de m’en dire

plus !

En me levant, j’ai ressenti un vertige. Mais c’est surtout l’air sombre de

mon compagnon qui m’a retenu à la table.

– Tu marques un point, David. Je ne sais pas grand-chose de ce qui s’est

passé depuis notre séparation.

Les yeux perdus dans le vague, Richard semblait contempler un

spectacle intérieur. Quel-que chose de douloureux que j’avais sans le

vouloir éveillé. Puis il a cligné plusieurs fois des paupières et s’est repris :

– Parlons plutôt du futur. David, tu vaux mieux que ça.

– Que quoi ?

– Te contenter de passer inaperçu. Car c’est ce que tu fais, réponds-moi

sincèrement.

– Peut-être.

Bien sûr, il avait raison. Qui mieux que lui me connaît ? Certains

cherchent à se faire accepter. Moi, je souhaite plutôt me faire oublier, en

parfait No Life comme il en existe tellement. La vision que j’ai de l’avenir

n’excède pas ma journée du lendemain. J’enquille les jours, l’un après

l’autre, en espérant arriver au bout. C’est pourquoi février est mon mois

préféré. Avec une pointe d’amertume lors des années bissextiles qui se

croient obligées de fournir du rab.

Richard m’a demandé d’une voix douce :

– Que veux-tu ?

J’ai haussé les épaules :

– Être heureux, je suppose, comme tout le monde.

Un éclair a traversé ses yeux sombres.

– Laisse tomber les autres, David, c’est de toi que je parle. Qu’est-ce

qui te brancherait vraiment ?

Je ne sais pas si c’était l’alcool ou l’assurance de mon ami, mais j’ai

senti une chaleur m’envahir.

– M’éclater.

Richard a hoché plusieurs fois la tête.

– Bien, mais encore faut-il savoir ce que tu entends par là. L’éclate, tu la

trouves en comparant Windows à Linux ?

– Arrête, je ne suis pas que…

– Que désires-tu être, David ?

J’ai répondu, pareil à un captif à la fois contraint et soulagé d’être passé

aux aveux :

– Te ressembler. J’ai toujours voulu te ressembler.

Richard a poussé un long soupir, comme s’il libérait ses poumons. Mon

ami semblait délivré d’un poids, qui serait aussitôt remplacé par de

nouvelles préoccupations.

– Alors rien n’a changé.

– Et c’est mal ?

– Tout dépend de toi, David. Selon que tu souhaites rester enfermé au

château, ou t’aventurer aux limites de la forêt.

– Tu m’accompagneras ?

– Bien sûr.

– Dans cas, je suis prêt.

 

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