L'Ami de toujours
Chapitre 16
Cher Journal,
Bon, tu l’as compris, Stuart continue de me gaver. Seulement là j’ai
l’impression que mon superviseur adoré part complètement en sucette,
parce que je ne vois tout simplement pas de quoi il veut parler. On s’en
cogne des bugs puisque le projet est en phase de prototypage, et ça
Redcliffe le sait parfaitement. Est-ce qu’il m’a balancé son mail pour me
coller la pression, afin de me distraire avec des broutilles dans le but de me
planter ? Ce qui serait débile, dans la mesure où Stuart est responsable du
développement et que la direction d’Eidetic lui imputera les retards. Je ne
comprends tout simplement pas ce type. Et surtout je n’ai pas besoin d’être
au taquet, puisque l’équipe est déjà sur les nerfs.
Je t’explique. En ce moment, on bosse sur un concept de jeu inspiré de
la culture polynésienne. Un truc sympa, très coloré, avec l’océan partout en
mode calme ou tempête, et peut-être l’île de Pâques même si ce n’est pas
encore arrêté. L’étude de marché est positive. Du coup, nous n’avons pas
vraiment de deadline, mais en haut lieu on nous a fait comprendre qu’il ne
fallait pas trop lambiner.
Stuart a donc décidé de nous faire travailler en Scrum. Ce qui veut dire
tenir un rythme de malade pendant quinze jours, jusqu’à parvenir à quelque
chose de montrable. Nous avons eu une réunion pour présenter la première
démo. Cela a paru convenir, et nous sommes repartis pour une nouvelle
quinzaine de sprint. Le Scrum est censé favoriser la réactivité au sein de
l’équipe. C’est assez vrai, mais je crois surtout que la méthode satisfait les
pulsions tyranniques de Stuart. Il balance ses vannes comme des boomerangs (expression de Coleman) et n’arrête pas de nous bassiner avec
ses trois « C » :
– Character pour tout ce qui touche l’amélioration des personnages,
définition de leur profil et des performances. Là, je dois dire que Coleman
est au top. Ce mec fourmille d’idées, et le fait qu’il vienne d’Océanie est
une véritable bénédiction. J’adore son idée de tabou, un terme polynésien
qui signifie « interdit ». Cela empêche les joueurs d’accomplir certaines
actions, ou au contraire les pousse à enfreindre les règles. Quitte à en payer
le prix fort et être bannis de la communauté des navigateurs. Très chouette.
– Control englobe tout ce qui a trait au clavier et à la souris. Quelle est
la meilleure manip que le joueur doit accomplir en vue d’une action
donnée ? C’est surtout le domaine de Li Wei. Elle fait partie de cette frange
ténue de hard gamers qui développent une sorte d’instinct et savent
exactement quoi faire et comment y arriver en un minimum d’effort. Li est
tout simplement bluffante, je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi intuitif.
– Enfin Camera, qui est plutôt mon truc. J’ai en charge la perception du
jeu, que ce soit les plans généraux ou la vision subjective quand on est à la
place du personnage. Et je dois dire que gérer les différentes hauteurs de
vagues, le mouvement des pirogues ou les solutions de tir au harpon,
demande une attention de tous les instants. Sans parler des effets
d’éblouissement quand le soleil tape, ou la fatigue des personnages qui
diminue leur attention (le coup de la fatigue est de moi, Stuart lui-même a
bien voulu admettre que c’était une assez bonne idée). Tous ces paramètres
font que le point de vue ne cesse de changer, ce qui enrichit le jeu. Je me
débrouille plutôt bien pour tout ce qui est fluidité de la vision, mais quoi
d’étonnant pour quelqu’un qui a vécu des années avec un compagnon
invisible ?
Bon, quand tout sera fini nous passerons en phase de debug. Il sera
alors temps de régler les problèmes techniques, en vue notamment
d’équilibrer les difficultés du jeu et d’optimiser les éléments graphiques. Là,
Stuart pourra y aller de ses remarques débiles. J’ai tout de même montré
son dernier mail à Li Wei et Coleman. Celui-ci s’est esclaffé :
– Laisse courir, ce type est un grand malade, il cherche à te troller ! Au
début, il n’arrêtait pas de m’appeler « Ossie ».
– C’est quoi ?
– Un terme péjoratif qui désigne les Australiens.
– J’y ai aussi eu droit, a renchéri Li. Pendant un mois entier, j’ai
presque regretté mes conditions de vie dans la ferme de joueurs.
– « Éclairage rasant », Redcliffe n’avait que ces mots-là à la bouche.
Merde, c’est lui qui a fini par me raser ! a dit Coleman en tapant une série
interminable de touches sur son clavier.
Un double de Stuart est apparu sur l’écran et a entamé un strip-tease.
Plutôt naze comme gag, mais j’avoue m’être bidonné. C’est alors que je me
suis rappelé avoir rendez-vous avec Richard. Je me suis barré vite fait
d’Eidetic afin d’arriver à l’heure. Car s’il y a une chose que mon
compagnon n’apprécie pas, c’est que je sois en retard.
Ah, un dernier truc. Li et Coleman m’ont proposé de partager leur
appart, au moins le temps que j’en trouve un. Leur précédent colocataire
dealait de la dope, et ils l’ont viré. Seulement le loyer est trop cher pour eux
deux, d’où la proposition. « Mais surtout parce que tu nous plais », a insisté
Li.
Je suis sincèrement touché, mais cela me paraît prématuré. Je n’ai
jamais vécu avec personne à l’exception de mes parents, et ce n’était pas un
franc succès. Même Richard habitait je ne sais où, sauf quand nous
demeurions en Avelion. Et puis je me demande comment il réagirait en
apprenant que je vis avec des amis.
Je veux dire, avec d’autres que lui.
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