L'Ami de toujours
Chapitre 13
Cher Journal,
J’ai revu Richard.
Il y a plus de huit millions d’habitants à New York, sans compter les
touristes, et il a fallu que je retombe sur lui. Car Richard existe, cela ne fait
plus aucun doute.
Hier matin j’étais allé faire un tour dans la grande librairie Barnes &
Noble pour jeter un coup d’œil à son rayon design et arts graphiques. J’ai
besoin de rassembler de la doc, et même si Eidetic a une considérable
banque de données qu’elle met à la disposition de ses employés, ça ne me
dit pas trop de les consulter autant que j’en ai besoin, histoire de ne pas
passer pour une tache. Il suffit d’écouter Li Wei ou Coleman pour se rendre
compte que la barre est placée haut. Sans compter Stuart qui ne perd pas
une occasion de me tacler. Bref, je sortais de chez Barnes & Noble quand
j’ai aperçu Richard en train de remonter l’avenue.
J’ai su tout de suite que c’était lui. Comprends bien, cher Journal, je
n’ai pas reconnu le type qui m’a abordé l’autre jour à l’aéroport, mais le
garçon d’environ six ans qui était mon meilleur ami quand j’avais le même
âge. Quelque chose dans sa façon de bouger, une sorte de musique du corps
dont mon cerveau a immédiatement identifié la mélodie.
Il marchait sur le trottoir opposé. Sans le quitter des yeux, j’ai traversé
en manquant de me faire écraser, puis j’ai collé mes pas à son rythme. Cela
me faisait bizarre, comme si je remontais physiquement le temps. Nos
promenades dans le quartier, les soirs d’été juste avant de reprendre l’école,
les couloirs du château d’Avelion que l’on traversait en courant, je
retrouvais toutes ces sensations et souvenirs dans chacun de mes muscles.
J’avais peur de le perdre, un sentiment qui me redevenait familier. La
foule me séparait de Richard. Chaque passant était un obstacle concret qui
m’empêchait de rejoindre mon compagnon imaginaire. J’ai dû me faufiler,
en bousculer un ou deux. Personne n’a réagi. On aurait dit que les gens
étaient des fantômes, pareils à des Noppera-bô, ces esprits humains sans
visage du folklore japonais.
Finalement, je suis parvenu à sa hauteur. J’ai voulu lui toucher l’épaule
et mes doigts ont rencontré quelque chose de solide. Ça m’a surpris : je
m’attendais à ce qu’il soit immatériel. Mon ami imaginaire s’est retourné
brutalement. Là aussi, c’était bien lui, rapide comme un félin, le visage
fermé, toujours prêt à évaluer une menace avant de la neutraliser à coup sûr.
En me reconnaissant, ses traits se sont détendus. Il m’a souri.
– David ?
Je ne savais tout simplement pas quoi dire, alors je l’ai détaillé de la tête
aux pieds. Allure chic et décontractée, habillé en Ralph Lauren, des
vêtements que je n’aurais jamais pu porter sans avoir l’air endimanché,
mais qui lui allaient parfaitement. Richard m’a laissé tout le temps de
l’étudier avant de lancer :
– Tu as l’intention de rester planté là ?
Les gens nous contournaient de part et d’autre, nous étions comme un
îlot familier perdu dans un océan d’inconnus.
– Qu’est-ce que tu proposes ? lui ai-je demandé.
Là aussi, c’était comme avant. J’ai toujours laissé l’initiative à Richard.
– Tu as le temps ?
– Euh, oui.
Tout cela semblait parfaitement naturel, à croire que l’on s’était quittés
la veille.
– Que dirais-tu d’un café ?
J’ai hoché la tête. Nous sommes entrés dans un Starbucks pour passer
commande. J’ai pris un cappuccino et Richard un expresso. Chacun a
regardé la boisson de l’autre, simplement parce qu’elles témoignaient de
nos goûts d’adultes, quelque chose de radicalement nouveau qui n’avait rien
à voir avec notre enfance mais qui, pourtant, d’une certaine façon, la
prolongeait. Car après tout nous étions bien là, l’un en face de l’autre.
– Laisse, c’est pour moi.
Richard a payé. La serveuse a accepté son billet, ce qui prouvait que
d’autres que moi pouvaient le voir. Abasourdi, je l’ai suivi à l’extérieur.
Comme il faisait beau, on s’est installés en terrasse. Je suis resté plusieurs
minutes à fixer mon gobelet isotherme tandis que Richard tenait ses yeux
braqués sur moi. J’ai fini par relever la tête :
– Ce n’est pas possible.
– Il faut croire que oui.
Toujours la même assurance, le même sourire enjôleur que par le passé.
– Richard, là tu devrais être dans ma tête, pas dehors.
– Pourtant je suis là.
Puis Richard s’est penché au-dessus de la table et m’a cogné le front de
son index replié.
– Toc toc, il y a quelqu’un ?
Je me suis reculé en jetant des regards gênés autour de moi.
– Arrête, tu me fais mal !
– Eh bien tu vois, c’est la preuve que j’existe.
– Non, tu ne peux pas être réel.
Il a écarté les bras, comme pour prendre les passants à témoin.
– Voyez-vous ça ! Pourrais-tu me donner ta définition de la réalité ?
Richard, toujours à l’aise avec les mots. Si j’entrais dans son jeu, il
m’aurait à coup sûr.
– Laisse tomber.
– Au contraire, David, c’est super intéressant. Tu vois le type, là-bas ?
Il pointait du doigt un cycliste qui devait être coursier pour une boîte de
pub ou un cabinet d’avocats.
– Oui, eh bien quoi ?
– Tu peux me parler de lui ?
– Non, je ne le connais pas, qu’est-ce que tu veux…
– Beaucoup de gens sont dans ton cas. Ce mec ne leur dit rien, tu
ignores tout de lui, et pour ce que j’en devine c’est un parfait anonyme.
N’importe qui pourrait faire son job.
– Il a probablement des parents, des amis.
– Oui, David, et peut-être même une copine, – contrairement à toi, pas
vrai ?
Je me suis senti rougir.
– Où veux-tu en venir ?
– Au fait qu’il y a quantité d’êtres humains qui existent à peine. Le Père
Noël a plus d’influence sur la réalité qu’eux, rien que du point de vue
économique. Et je ne parle pas de l’affection que lui vouent des millions
d’enfants.
C’était de la psychologie à deux balles. J’ai répliqué :
– Si je te comprends bien, tu es au moins aussi réel que le Père Noël ?
Waouh, Richard, ça me rassure complètement quant à ma santé mentale !
Il s’est contenté de sourire en remuant son expresso. Puis, avec la
cuillère humectée de café, Richard a dessiné une forme sur la table.
– Tu te souviens de la licorne ?
– Quelle licorne ?
– Mais si, David, le concours à l’école. « Dessinez une licorne », celle
qui serait la plus ressemblante remporterait le prix.
Maintenant je m’en souvenais. C’était un super concours, avec pour le
gagnant un lot de vidéos. Rien que des dessins animés que je n’avais jamais
vus. Quelqu’un d’autre l’a emporté, et à l’époque je l’ai assez mal vécu. Pas
tellement pour les films mais parce que j’étais certain d’être le meilleur en
dessin.
– Vu ta tête, je vois que tu t’en souviens.
– Oui, merci Richard.
– Désolé, mon intention n’est pas de te faire de la peine. J’espère que tu
le sais.
– Et c’est quoi, ton but ?
– Juste te dire que, même pour une licorne, il existe des critères de
réalité. Si tu la dessines avec des ailes ou crachant du feu…
– Ce n’est pas ce que j’ai fait !
– Tout doux, David. Une vraie licorne, c’est ce qui ressemble à l’idée
qu’on s’en fait. Est-ce que je corresponds à l’image que tu gardes de moi ?
Avec sa voix calme il était en train de m’embobiner. J’ai élevé le ton :
– Que veux-tu que j’en sache, on s’est perdus de vue il y a dix ans !
Les traits de Richard se sont brusquement durcis.
– Non, nous nous sommes quittés bien avant, David. En fait, c’est toi
qui m’as abandonné.
Cette violence contenue m’est redevenue aussitôt familière. J’ai
commencé à flipper, en ressentant le besoin de me justifier :
– Quantité d’enfants ont des compagnons imaginaires. Arrive un
moment où ils doivent s’en séparer.
Une veine pulsait à sa tempe droite, comme chaque fois que Richard
prenait sur lui pour ne pas exploser. Il a affiché un rictus et dit :
– Oh, toutes mes excuses, David. Je ne savais pas qu’il y avait une date
de péremption pour les amis.
La scène était complètement surréaliste. Je me trouvais en terrasse à
parler avec un type tout droit sorti de mon imagination, et je m’en voulais
de l’avoir blessé.
– Désolé, je ne voulais pas dire ça…
– Au contraire, David, c’est exactement ce que tu penses. Seulement
voilà, le temps a passé, nous avons grandi l’un et l’autre, et je t’ai retrouvé.
C’est alors que j’ai compris. L’entretien d’embauche passé avec succès,
alors que je n’en garde aucun souvenir.
– Tu t’es fait passer pour moi chez Eidetic !
Richard s’est détendu d’un coup.
– Cool, non ?
Je l’ai longuement observé. Yeux noisette avec des reflets verts, visage
bien dessiné, habillé avec élégance : on ne se ressemblait en rien.
– Personne ne pourrait nous confondre.
– Les gens voient ce qu’ils veulent, David.
– Et puis de quel droit as-tu pris ma place ? Tu débarques dans ma vie
sans y être invité !
– Dis plutôt que je t’ai sauvé la mise, David. Tu pourrais au moins
témoigner un minimum de reconnaissance.
C’était vrai. À l’heure du rendez-vous j’étais en train de dormir. Mais
même en admettant que Richard ait réussi à endosser mon apparence, cela
n’aurait jamais pu suffire à donner le change. Pour convaincre le staff
d’Eidetic il fallait que mon ami s’y connaisse en conception de jeux.
– De quoi leur as-tu parlé ?
Richard a haussé les épaules.
– De trucs.
– Sans blague ? Tu pourrais préciser ?
– RPG, RTS, MMORPG.
Soit, respectivement, jeu de rôle, jeu de stratégie en temps réel, et partie
multijoueurs en ligne. Autrement dit, ce que tout amateur connaît. Richard était en train de se moquer de moi.
– Non mais tu rigoles, n’espère quand même pas me faire croire que tu
les as emballés avec ça !
Richard a fait mine de bâiller.
– On s’en moque de la partie technique, des tas de gens brillants ou de
ringards la connaissent ! Ce qui fait la différence, c’est ce que tu es, et ce
que les gens d’Eidetic voulaient voir en toi.
– Et tu leur as montré ?
– Oui David.
J’étais soufflé.
– Tu t’es fait passer pour moi, en mieux que moi.
Soudain, c’est Richard qui semblait mal à l’aise. Il a fait mine de me
saisir le poignet. J’ai écarté mon bras.
– Ne sois pas trop dur avec toi-même, David. J’ai juste amorcé le truc,
mais c’est toi qui mènes dorénavant la partie.
– J’aimerais te croire, ce serait bien la première fois.
– Pardonne-moi, je ne veux pas te brusquer. Regarde plutôt l’occasion
qui nous est offerte de reformer notre ancien duo. Dans le temps il nous
réussissait plutôt bien !
– J’y crois pas, ai-je répondu sans pouvoir m’empêcher de rire.
Richard s’est esclaffé à son tour et nous sommes redevenus complices.
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