L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 1 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 1

 

Cher Journal,

 

Il n’y a qu’à toi que je peux confier un truc aussi dingue.

Il m’est arrivé une chose impossible ce matin.

Je me trouvais à la cafétéria de l’aéroport, prêt à prendre le vol Delta

Airlines en partance de Charleston pour New York. Tout était normal, en

dehors du fait que mon futur m’attendait en bout de vol. Bon, je sais que

tous les avenirs se trouvent devant nous, mais certains le vivent plutôt bien.

Pas moi. Même quand les choses ont l’air favorable, je m’imagine les pires

trucs qui pourraient se produire. Et ça ne date pas d’hier. J’ai vingt ans, et il

y a peu de chance que ça change maintenant. C’est ainsi, je suis un inquiet.

J’étais en train de boire un café quand j’ai remarqué le type accoudé au

comptoir.

Pas de doute, il me fixait.

Déjà que j’étais stressé, ça n’a rien arrangé. Il n’arrêtait pas de me

mater.

J’ai risqué un œil dans sa direction, en prenant soin de ne pas croiser

son regard. L’idée n’était surtout pas d’établir un contact. Il devait avoir

mon âge. Grand, costaud mais pas comme ceux qui font de la gym en salle,

plutôt du genre nerveux. Brun, coupe de cheveux à cent dollars, belles

fringues qui lui donnaient un air faussement négligé. Bref, l’allure du mec

cool, tout ce que je ne suis pas. Là, je me suis dit qu’il n’y a que dans un

aéroport que l’on pouvait se croiser. Je m’imagine mal fréquenter ce type

dans la vie, et de son côté il ne voudrait jamais être vu avec moi. Même

comme faire-valoir.

C’est alors que l’inconnu m’a souri.

« Qu’est-ce qu’il me veut ? » je me suis demandé. L’énervement se

répandait en moi comme une espèce de toxine. Alors j’ai respiré un bon

coup pour faire le point.

Zen.

« Du calme. Ce type est peut-être gay, ou il est juste content de sa

journée et cherche à le faire savoir. Il ne va pas sortir une machette pour te

tailler en morceaux au milieu de la cafet’. » Oui, je sais que c’est un peu

zarb comme réflexion, le coup de la machette, mais j’ai toujours tendance à

imaginer des scénarios. Mon truc, c’est les histoires, là je suis vraiment bon.

Il n’y d’ailleurs que dans ça qu’on peut m’accorder du talent. Je ne sais pas

ce que le type me trouvait mais il était en train de me sourire.

Stop.

Il me fallait faire la part des choses, laisser la tension refluer jusqu’à

redevenir maître de moi. Mais surtout je devais me concentrer sur mon

entretien professionnel. Comme tu le sais, cher Journal, Eidetic est disposée

à me donner ma chance. Et c’est la plus grande boîte de jeux pour console

ou réseau. Peut-être pas la plus riche au monde, mais assurément celle qui

se trouve à la pointe de l’avant-garde. Très, très balèze au niveau de la

créativité. C’est une occasion inespérée que je ne dois pas gâcher. Toutes les

précédentes ont foiré, probablement par ma faute. D’un autre côté, il n’y en

a pas eu tellement que ça.

J’en étais là de mes réflexions, en train de fixer mon sous-verre, quand

le type a saisi la chaise qui se trouvait face à moi. Je ne l’avais même pas vu

arriver. C’est à croire qu’il avait giclé du comptoir jusque-là sans s’être

déplacé, un peu comme le coup du téléporteur dans la vieille série kitsch

Star Trek.

– Je peux m’asseoir ? m’a-t-il demandé.

Ce qu’il a fait, sans attendre ma réponse.

J’aurais bien aimé l’envoyer balader avec une cinglante repartie, mais

j’en suis incapable. Aucun répondant. Ou alors quand je suis seul, face à

mon écran, une vanne tapée en pesant chaque mot et relue dix fois en mode

Aperçu avant de la balancer sur les forums. Et encore, bien souvent je

l’efface, car j’ai trop peur des réactions. Là, je me suis contenté d’un :

– Euh, on se connaît ?

L’inconnu m’a adressé un sourire de pub, façon : « Eh, je vaux quand

même mieux que le programme télé que vous étiez en train de regarder ! » Il avait l’air très sûr de lui, le genre d’individu à décider ce qui, dans la vie,

doit le concerner ou pas. Mon parfait opposé, en somme. J’avais

l’impression de me trouver face à un miroir qui me renverrait le reflet de

quelqu’un d’autre. Comme il ne m’avait pas répondu je l’ai relancé, histoire

d’en finir :

– On s’est déjà rencontrés ?

– Bien sûr, David. Et plus d’une fois.

Il m’avait appelé par mon prénom, donc ce mec me connaissait. J’ai

supposé que ça lui donnait le droit de m’aborder. Quantité de gens adorent

évoquer le passé quand ils tombent sur une vieille connaissance. Ce devait

être son cas – encore un point qui nous différenciait. J’ai fait un effort et

suis passé en Recherche rapide sans parvenir à l’identifier.

– Non, désolé, je ne vois pas.

– Fais un effort, m’a répondu l’inconnu d’un ton parfaitement calme.

C’était une invitation mais qui n’acceptait pas de refus. Je l’ai compris

tout de suite, et ça m’a mis mal à l’aise. J’ai tenté :

– La fac ?

– Avant.

– Le lycée ?

– Avant, David. Avant, avant, avant…

Il avait l’air déçu. De la part d’un inconnu cela n’aurait pas dû

m’affecter, et pourtant j’ai senti la gêne augmenter en moi. Pas vraiment de

la peur, mais quelque chose qui y ressemblait. N’importe qui que l’on croise

dans la vie peut vous faire du mal, j’avais l’impression de me trouver

confronté à une telle situation. Et puis le tour que prenait la conversation

commençait à me déplaire. Je devais me focaliser sur un autre entretien,

bien plus important. En plus, ce type s’était imposé sans que je lui demande

quoi que ce soit.

– Excusez-moi mais j’ai un avion à prendre, lui ai-je dit en faisant mine

de se lever.

C’est alors qu’il m’a effleuré le poignet. En soi, ce n’était rien, mais ça

m’a déstabilisé.

– Il te reste du temps.

– Qu’est-ce que vous en savez ?

– Crois-moi, je sais ce que c’est que d’avoir tout le temps devant soi.

Ce mec parlait comme un magicien dans les jeux de quête. En général,

c’est là que commencent les ennuis. J’ai regardé autour de moi. Personne ne

nous prêtait attention. Les gens confirmaient leur billet auprès des hôtes-ses

d’accueil, ou patientaient en lisant des revues. Si, tout de même, une fillette

fixait notre table. En fait, elle n’avait d’yeux que pour l’inconnu. Il lui a fait

un signe de la main. Genre « Coucou, tu es mignonne ». La petite est partie

en courant rejoindre sa mère. J’ai estimé que c’était aussi ce qu’il y avait de

mieux à faire, encore que cela fait bien deux ans que je n’ai pas vu ma

mère. Mes parents, en fait.

– Écoutez, je n’aime pas trop vos airs de conspira…

Le type m’a interrompu :

– Je te donne un indice ? Tu as vingt ans, sept mois et quatre jours.

Rapide calcul mental : le compte y était. C’était précis à en devenir

flippant. Malgré moi, je suis retombé sur ma chaise.

Puisque l’autre n’avait pas l’intention de bouger, le mieux était

d’essayer de le satisfaire, afin de m’en débarrasser. J’ai fouillé dans les

archives de ma mémoire, en extrayant des séquences complètes que je

pensais ne plus jamais visionner. Cour de l’école, base-ball où on ne voulait

jamais de moi dans l’équipe, goûter d’anniversaire même si personne ne

répondait à mes invitations. Oui, mon passé est presque risible à force

d’être glauque, voilà pourquoi j’évite d’y penser. Aujourd’hui, il me fallait

songer à l’avenir, et ce mec ne m’y aidait pas.

– Même en ôtant le passage des ans, je ne parviens pas à vous identifier.

C’était la plus longue phrase que j’avais adressée à quelqu’un depuis

des semaines. Du moins, quelqu’un avec un corps de chair, occupant le

même espace que moi. Ce qui exclut tous les avatars qui font l’essentiel de

mon entourage.

– Vraiment pas ? a demandé l’inconnu.

– Non.

Il a affiché une mine désolée.

– Tu me fais de la peine, David. Sincèrement.

Sa tristesse ne semblait pas feinte, ce qui était encore plus déstabilisant.

J’aurais préféré sentir que le type jouait avec moi, alors qu’en fait il avait

l’air franc. Impasse complète, retour au début du jeu.

– Putain, mais qui vous êtes à la fin ?

Là, le mec a commencé à m’agiter son index manucuré sous le nez.

– Tss, tss, ne dis pas de gros mots. Jamais de grossièretés, David, c’est

très mal. On ne parle pas comme ça à la cour d’Avelion.

Avelion. Un nom surgit de l’enfance qui m’a fait sursauter, comme un

choc électrique. J’avais probablement mal entendu.

– Qu’est-ce que vous avez dit ?

– Tu m’as parfaitement compris.

Les souvenirs affluaient, déchirant la membrane de mon cerveau. J’ai

bafouillé :

– Pe… personne n’est au courant. Je veux dire, pour Avelion.

– Si, moi.

– Impossible, je n’en ai jamais parlé.

L’inconnu a haussé les épaules.

– Aux autres, mais à l’époque on partageait tout.

– Mais de quelle époque vous parlez ?

– Tu ne crois tout de même pas que je vais te faciliter la tâche ?

Mon désarroi semblait l’amuser. Il me faisait penser à un chat qui se

distrait en torturant une souris. Je me suis cramponné à la logique comme à

un garde-fou.

– J’ai dû forcément en parler à quelqu’un, et puis j’ai oublié l’avoir fait.

L’inconnu a hoché la tête.

– Je t’accorde que tu ne te souviens pas de tout. Mais il n’y a que nous

deux qui connaissons l’existence d’Avelion.

– Tu serais…

– Vas-y.

Je me suis entendu prononcer le prénom comme si quelqu’un s’était

emparé de ma bouche.

– Richard ?

L’autre a eu aussitôt l’air moins nerveux, délivré d’une énorme tension,

même s’il n’en avait jusqu’alors rien laissé paraître.

– Oui. Heureux que tu finisses par l’accepter.

Non, je n’avais rien accepté du tout. Ça ne pouvait être lui, parce que

Richard n’a jamais existé. Du moins pas comme on l’entend d’ordinaire. Le

type s’est penché vers moi et a murmuré :

– Nous venons de franchir une étape importante, David. Ensemble,

comme au bon vieux temps.

Richard avait toujours été là pour moi, un soutien dans les moments

difficiles, le plus fidèle compagnon que l’on puisse souhaiter. Seulement

voilà, il n’était précisément qu’un souhait.

Un ami imaginaire.

– Je suis très fier de toi.

Le stress de l’entretien me faisait complètement perdre la tête. Oui,

j’étais en train d’inventer tout ça, comme quand on se refait un film. Ou que

l’on se rejoue une scène péni-ble de la vraie vie, des heures ou des jours

après, en changeant les détails pour la rendre acceptable. C’est ce que je fais

toujours quand il m’est impossible d’ignorer le passé. Je le réinvente, cela

me réconforte. Il ne fallait pas chercher plus loin l’explication de ce qui

m’arrivait.

J’avais repensé à mon ami imaginaire parce que l’intérêt que

m’accordait Eidetic me collait la pression, et que j’avais besoin d’être

rassuré. Fin de l’histoire.

L’annonce de mon vol est tombée juste à point. C’était un excellent

prétexte pour me tirer de là. J’ai jeté quelques pièces sur la table et filé vers

l’aire d’embarquement. Au moment de m’engouffrer dans le hall, je n’ai

pas pu m’empêcher de tourner la tête.

Richard continuait de me fixer.

 

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