L'Ami de toujours
Chapitre 6
Cher Journal,
Eidetic a payé la chambre pour trois jours. Alors je reste à l’hôtel, car je
n’ai aucune envie de retourner dans mon trou. Ce sera un aveu d’échec que
j’aime autant reculer, même s’il est inévitable.
Voilà comment s’est passée ma matinée :
Lever.
Relevé des mails.
Douche.
Petit déj’ (plutôt mieux que d’habitude).
Web.
Jeu sur console.
Mise à jour de mon site.
Travail sur un projet d’anime, mais je n’ai pas trop le goût à ça.
Cet après-midi, j’ai un peu traîné dans les rues. Le centre de Manhattan
est chouette, parce qu’il y a quantité de touristes venus du monde entier et
que l’on peut se fondre dans la foule. Idéal pour moi. En fait, personne ne
fait attention à qui que ce soit. J’ai même vu un jogger sauter au-dessus
d’un clochard qui dormait sur le trottoir. Le type a poursuivi sa route sans
même ralentir. Je suppose que ce n’est pas franchement top du point de vue
des relations humaines, bien que je n’aie trop rien à dire là-dessus, vu que le
rapport aux autres est un thème qui me demeure assez étranger. Et puis à
New York, fais comme les New-Yorkais.
J’ai arpenté Broadway, une avenue qui devient de plus en plus crade à
mesure qu’on la descend, et me suis arrêté à Forbidden Planet. C’est une
boutique spécialisée en collectors de science-fiction. Une vraie caverne d’Ali Baba pour ceux qui aiment collectionner ce genre de choses. Ce n’est
pas mon cas. Au bout de quel-ques minutes, je me suis même senti assez
mal à l’aise. J’avais l’impression d’être dans un cimetière pour jouets. Les
machins sont soigneusement étiquetés et rangés sur des étagères, à la
manière des tiroirs de morgue, du moins l’idée qu’on s’en fait. Certaines
figurines ont plus de prix si elles sont vendues dans leur emballage
transparent, un peu comme les sacs où l’on met les cadavres, et il ne faut
surtout pas les en sortir sinon elles perdent de leur valeur. D’ailleurs, il n’y
avait que des adultes friqués dans le magasin, pas un seul enfant. C’est
dingue, avec leur argent de poche les gosses ne pourraient s’acheter ces
jouets. Il paraît qu’au Japon, certains robots et autres poupées (genre Astro
Boy) sont considérés un peu comme des petits dieux. Encore un truc qui
m’échappe, je crois n’avoir gardé aucune chose de quand j’étais petit. Je ne
m’attache pas facilement. Je compte limiter mes incursions dans la ville car
je ne veux pas m’y intéresser, puisqu’il va me falloir la quitter très vite.
J’ai acheté de quoi manger dans un 24/24. Les repas de l’hôtel sont
bons, mais je ne veux pas abuser en alourdissant la note d’Eidetic. Je passe
des heures assis sur le lit, que je n’ai pas défait, en ne pensant à rien de
précis. Encore que ce n’est pas vrai. J’ai beau varier mes réflexions, elles
me ramènent toutes à Avelion, comme à une destination inévitable mais
perdue de vue il y a très longtemps. Cela ne m’était plus arrivé depuis des
années. Et là, je ne peux carrément pas faire autrement.
Ça me rappelle un truc entendu à la fac. Le prof d’histoire de l’art nous
avait parlé d’une méthode pour se souvenir qu’employaient les gens de la
Renaissance. Bon, je suppose que tout le monde n’utilisait pas ce moyen,
plutôt les philosophes ou les peintres. Ils l’appelaient « l’architecture de la
Mémoire ». L’idée était d’imaginer un palais, en commençant par les
pièces, les couloirs, en gros tout ce qui se rapportait à la construction. Puis,
en se concentrant, il fallait placer dans les différents endroits quantité de
meubles, de sculptures, de tableaux, en associant à chaque chose un
souvenir. Ainsi, en déambulant par la suite dans cet environnement
imaginaire, on pouvait tout se rappeler, uniquement en fixant les objets.
Ceux qui employaient cette technique pouvaient reconstituer des véritables
chaînes mentales, rien qu’en se promenant, comme on le fait de nos jours
dans un jeu. Sauf que là il s’agissait d’un espace intérieur, sans support
concret. Le prof disait d’ailleurs que notre époque n’avait rien inventé dans le domaine des réalités virtuelles, que l’on avait même plutôt régressé
puisqu’il nous fallait maintenant un appareillage. Cela me semblait un peu
tiré par les cheveux, mais il n’empêche que c’est exactement ce qui se
produit aujourd’hui.
Je suis retourné en Avelion.
Durant des heures, au point que je n’ai pas vu la nuit tomber. Comme
dans un rêve, je me suis approché du château. Il était tel que dans mon
souvenir, une flèche rocheuse pointée vers le ciel. J’ai emprunté l’un des
grands escaliers de pierre qui mènent aux murs crénelés. Depuis le chemin
de garde, on distinguait parfaitement les quatre tours hexagonales ainsi que
le donjon et ses niches où vivent les aigles. On dit que tant qu’il y aura des
aigles au sommet de la sentinelle minérale, Avelion sera protégé. Je pouvais
voir en contrebas toute l’étendue du pays, une mosaïque de champs et de
vergers qui s’étendait jusqu’aux collines. Mon regard s’est porté vers la
forêt interdite. Elle est toujours aussi dense, une masse compacte d’ormes,
de chênes et de hêtres aux frondaisons entremêlées. Les arbres semblent y
vivre éternellement, et pourtant ils sont tous malades. Lorsqu’on incise leur
tronc, couvert d’humus comme une lèpre, il en coule une sève épaisse et
empoisonnée. Personne ne s’aventure jamais dans la forêt, nul n’ose
affronter ses buissons épineux qui interdisent l’accès aux marais.
Personne, à l’exception de Richard. Il prétendait se rendre
régulièrement dans la forêt. Longtemps je ne l’ai pas cru. Comment un
enfant oserait-il entreprendre ce que des adultes refusaient de faire ? C’était
pour moi de la fanfaronnade, ainsi qu’il en va souvent chez les petits
garçons en général, et plus encore de sa part. Mais un soir, il est rentré dans
ma cham-bre, les vêtements lacérés par les ronces, une estafilade sanglante
lui barrant la joue. Richard a écarté le pan de sa cape et m’a montré le
champignon. À la lueur de la lampe, on aurait dit une tête de bébé déformée
dont la bouche dégorgeait un suc vénéneux. Je l’ai jeté dans la cheminée où
brûlait un feu d’hiver, ce qui a fait rire mon ami. Richard disait souvent que
je n’étais qu’une poule mouillée, avant de redevenir sérieux. Cette nuit-là,
j’ai été bien obligé de le croire. Cela a renforcé nos liens, et augmenté
l’ascendant que mon compagnon imaginaire pouvait avoir sur moi. Suite à
quoi, je lui ai toujours obéi, sans jamais avoir à le regretter. Du moins, pas
vraiment.
Aujourd’hui, Richard n’était pas au château. Je l’ai cherché dans toutes
les salles aux murs couverts de tapisseries en brocart, jusqu’aux tréfonds
des cuisines, reléguées aux sous-sols où flotte en permanence un agréable
parfum de viande rôtie. Parfois, Richard la comparait en plissant le nez aux
relents de brûlé qui remontaient des décombres, là où se trouvait auparavant
la maison des Weston. La finesse n’a jamais été son point fort. D’ailleurs,
maintenant que j’y pense, il n’y avait aucune odeur à l’intérieur du château,
y compris de moisi ou de renfermé, alors que le temps a passé. En
s’éveillant de son sommeil de cent ans, la Belle au bois dormant a dû
s’étonner de la même chose.
Mon ami n’était pas non plus dans la salle d’armes. J’avais pourtant
l’espoir de l’y trouver car il s’y entraînait fréquemment. En fait, il n’y avait
personne, pas même dans le village bâti près des contreforts. Aucun
maraîcher ou colporteur, pas d’aubergiste vantant les mérites de son
établissement aux passants. Les vieilles rues, pourtant d’ordinaire si
animées, étaient vides. Les demeures aux façades sculptées de griffons ou
de salamandres n’abritaient pas de familles ou d’ateliers d’artisans. Mais à
la nuit tombée, quelqu’un a allumé les braseros qui éclairent chaque place.
Je m’en suis avisé en reprenant conscience sur mon lit d’hôtel, fixant la
lumière du néon qui brillait dans la salle de bains.
Même après être sorti de mon rêve éveillé, Avelion me paraît réel. Au
moins autant que cette ville où je ne fais que passer, et beaucoup plus que
Mount Pleasant, comme il en allait autrefois. Du coup, j’ai forcément pensé
à tout ce qui m’est arrivé en deux jours.
Le Richard que j’ai croisé à l’aéroport, si tant est que je l’ai vu, n’est
pas mon compagnon d’enfance. Il est plus grand, plus fort, alors que j’ai le
sentiment de n’avoir pas changé. Ce qui est idiot, car comme je l’ai dit, le
temps a passé. Sauf pour Avelion, semble-t-il. Bien que l’ayant imaginé
lorsque j’étais enfant, c’était une belle création qui tenait encore la route.
Pas très originale, une sorte de synthèse nourrie d’influences médiévales
telles qu’elles apparaissent dans les films et les jeux, mais qui demeure
intéressante. Après tout, Le Seigneur des anneaux con-tinue de faire un
tabac, et je ne parle même pas de la tendance Middle Ages toujours aussi
active auprès des joueurs. Il y aurait peut-être moyen d’en faire quelque
chose.
Cela dit, dans quel but ? En moins de temps qu’il suffit pour annoncer
« veuillez libérer la chambre », je vais me retrouver dans mon minuscule
appart, avec comme pic émotionnel de la journée le passage du facteur.
Courses parce qu’il faut bien se nourrir, piles de linge enfournées dans les
machines du Lavomatic, deux ou trois échanges par mails avec des losers
dans mon genre, et le reste de ma vie à glander.
Tu parles d’une perspective !
Finalement je regrette d’avoir retenu l’attention d’Eidetic. Si cela n’était
pas arrivé, j’aurais pu conserver l’espoir d’intégrer un jour la boîte.
Paradoxal, non ? Alors que maintenant, tout est perdu. Voilà probablement
pourquoi je suis retourné en Avelion. C’était chaque fois le cas, jadis, quand
tout allait mal. J’y trouvais refuge, et Richard était là pour me consoler.
Hélas, pas de Richard dans la version 2.0 d’Avelion.
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