L'Ami de toujours
Chapitre 24
Cher Journal,
La semaine est passée à la fois très vite et trop lentement, en fonction de
mon état d’esprit. J’avais hâte de présenter ma démo à Steven Banks, et
d’un autre côté le temps me manquait pour la peaufiner. Cela dit, je ne suis
jamais satisfait, et comme le rappelle souvent Li Wei, la perfection n’est pas
de ce monde. Heureusement, elle et Coleman m’ont été d’une aide
inestimable. Officiellement il s’agit d’un projet d’Eidetic, et je n’ai donc
plus rien à craindre de la part de Stuart Redcliffe, en admettant qu’il n’ait
pas retenu la leçon.
Nous avons pu travailler sur les bécanes de la boîte, beaucoup plus
performantes que mon matos personnel. Mieux, chaque soir j’envoyais les
séquences à la maison mère en Californie, qu’elle me retournait après les
avoir améliorées. Il n’y a pas à dire, leurs programmateurs sont des
pointures. Ça m’a fait bizarre d’avoir autant de pros à mon service et de
chapeauter un truc aussi gros.
– Ce n’est que le début, m’a dit l’Australien. Il va falloir t’habituer.
– Bientôt, tu seras notre superviseur, a renchéri Li.
Elle était contente pour moi, mais j’ai aussi senti une pointe de crainte
dans sa voix, comme si le succès allait m’éloigner d’eux.
– Ce n’est pas encore gagné, ai-je répondu pour la rassurer.
Le fait est que l’on est encore loin de ce que j’ai conçu dans ma tête. À
peine un brouillon, qui pourrait décevoir Steven Banks. J’ai eu un mal de
chien à quitter mon écran, et Cole m’a dit qu’il fallait savoir s’arrêter.
L’heure du rendez-vous approchait. J’avais prévu que le temps me
manquerait pour retourner à l’appartement. C’est pourquoi, le matin, j’avais pris un costume acheté chez Barney’s, et je me suis changé dans les toilettes
de la boîte. Avant que je ne rencontre pour la première fois mon boss, Li
m’avait suggéré de passer des fringues dans lesquelles je me sentais à l’aise.
Mais là, j’étais bien obligé d’assurer.
La limousine envoyée par Banks s’est pointée à l’heure, un engin pas
possible, noir et profilé comme un squale, qui me rappelait la Batmobile.
C’est sûr que les habitants du Queens ne doivent pas être trop habitués à
voir ce genre de caisses dans leurs rues. Coleman a poussé un long
sifflement appréciateur, et Li a pointé l’index, pouce levé comme s’il
s’agissait d’un pistolet, en me disant : « Mets-lui-en plein la vue, killer. »
J’aurais plutôt attendu cette vanne de la part de l’Australien, à croire qu’il
déteint sur elle. Le chauffeur m’a ouvert la porte et je me suis assis à
l’arrière, trop impressionné pour toucher à quoi que ce soit, du minibar à
l’écran tactile.
Durant le trajet, j’ai repensé à tout ce qui m’avait conduit jusque-là, les
plans foireux aussi bien que les coups de chance. Les colonnes « crédit » et
« débit » avaient l’air de s’équilibrer, et je devais maintenant investir dans
mon propre futur. Je n’oubliais évidemment pas Richard, sachant que
j’avais contracté une dette à son égard qu’il me faudrait bien un jour ou
l’autre rembourser. Sans trop savoir comment, ni même si mon ami me
ferait payer les intérêts. C’est ce qu’il aurait exigé quand nous étions
gamins : m’imposer un gage après m’avoir sorti du pétrin. Mais lors de
notre dernière entrevue, Richard avait affirmé vouloir jouer dorénavant
selon mes règles. J’aurais tout le temps d’aviser, le moment venu. Pour
l’instant, je devais relever un défi autrement plus redoutable : séduire le
maître des jeux, parvenir à le surprendre dans un domaine qui n’avait pour
lui aucun secret.
La limousine est remontée jusqu’à l’Upper West Side et s’est engagée
dans Central Park West. Autrement dit, là où demeure l’aristocratie de la
ville, l’équivalent d’une réserve pour espèce protégée. J’ai lu quelque part
qu’il ne reste plus que trois mille tigres dans le monde – ils doivent
probablement vivre ici. Le chauffeur a fait halte devant la façade d’un
immeuble en pierre grise. Un portier, avec casquette et uniforme, est venu
m’ouvrir et j’ai pénétré dans l’antre de Steven Banks. Hall en marbre
décoré d’une mosaïque, comptoir de réception, le tout sous l’observation
constante de caméras… je me sentais comme un intrus. Le concierge a relevé les yeux de ses écrans, puis a vérifié si je figurais parmi les gens
autorisés. C’était le cas, Banks avait prévenu de ma visite.
– Septième étage, monsieur Craig, a dit le gardien en m’indiquant
l’ascenseur.
Une dame âgée avec trois petits chiens est montée en même temps que
moi dans la cabine. Les clébards m’ont reniflé et j’ai bien vu que leur
propriétaire n’était pas loin de faire comme eux. En dépit de mon costume
griffé, elle a tout de suite senti que je n’étais pas à ma place ; à croire que
les nantis développent un sixième sens. La vieille peau est descendue avant
moi en tirant sur les laisses, comme si j’allais inoculer la rage à ses bébés.
Une fois seul, je me suis regardé dans la glace encadrée d’argent, et ce que
j’y ai vu ne m’a franchement pas déplu. Pour un peu, on aurait pu me
confondre avec Richard.
Un géant black aux traits fins m’attendait sur le seuil, super élégant
dans sa tenue d’un blanc immaculé. Il m’a invité à entrer. Et là, j’ai eu
l’impression de me retrouver dans la scène finale de 2001, l’odyssée de
l’espace. Rien que le vestibule avait la taille de notre appartement. Marbre,
verre et acier, quelques meubles français du XVIIIe siècle (j’en avais vu de
semblables dans un cours d’histoire de l’art à la fac), le tout dans un
environnement qui excluait à peu près toute couleur. Mon regard tentait
d’accommoder à la luminosité ambiante quand le maître des lieux est
apparu. Il s’est adressé au majordome.
– Merci, Terence. Je m’occupe de notre ami.
Steven Banks portait une tunique et un pantalon en coton, et il était
chaussé de sandales. Il s’est avancé vers moi et m’a tendu la main.
– Heureux que vous ayez accepté notre invitation, David.
Sa paume était glacée, tout comme le sourire qu’il m’adressait, un
simple masque de théâtre. J’ai immédiatement songé aux comiques qui se
produisent dans les bars de Greenwich Village. Banks m’accordait une
audition, sans me garantir que je pourrais aller jusqu’au bout de mon
sketch. Je m’apprêtais à ouvrir la sacoche qui contenait mon portable quand
le majordome a demandé :
– Puis-je faire servir les entrées ?
– Dans cinq minutes, a répondu le fondateur d’Eidetic en tournant la
tête vers le grand escalier.
J’ai supposé qu’il attendait l’arrivée de sa fille. Banks m’a proposé un
verre, que j’ai refusé.
– Parfait, David. Venons-en directement au fait. Qu’avez-vous à me
proposer ?
J’ai inspiré un grand coup et me suis lancé :
– Un système qui permet de donner vie au jeu, étendu à l’ensemble des
données.
– Qu’est-ce qui le différencie d’un simple moteur, même ultra
performant ?
– Le mieux, monsieur, est que je vous fasse une démonstration.
J’ai posé ma bécane sur une table design et ai lancé le programme. Il
était trop lourd et ça moulinait grave. Je m’y attendais, Li Wei et Coleman
l’avaient prévu, et on espérait juste que notre boss serait patient. Erreur
fatale. Son visage, déjà sévère, s’est durci davantage.
– Laissez-moi faire.
Il s’est emparé du clavier. Ses doigts semblaient à peine effleurer les
touches, tapant à une vitesse que je lui enviais. Puis il a pris son iPhone et a
appelé le siège d’Eidetic à Mountain View.
– Steven Banks à l’appareil. Je viens de vous transférer un fichier.
Combien de temps pour le convertir en Touchless ? Très bien, merci.
Je ne savais pas quelle heure il était en Cali-fornie, mais cela n’avait
visiblement aucune importance. Il a raccroché et je l’ai suivi jusqu’à une
immense pièce, occupée en son centre par une table qui avait la taille d’un
porte-avions. Trois couverts étaient mis, heureusement regroupés à une
extrémité. Je me voyais mal hurler les indications de jeu tandis que Steven
Banks savourait sa soupe froide au yaourt et à la menthe. Oui, parce que
c’est ça que deux domestiques nous ont servi, sous le regard approbateur de
Terence. Je me suis résigné à goûter au truc laiteux, et franchement ce
n’était pas mauvais. Puis nous avons eu droit à un carpaccio de lotte aux
pelures de truffe blanche. J’ai alors compris que mon hôte ne mangeait que
des aliments sans couleurs. Banks a paru deviner mes pensées car il a
précisé :
– Se nourrir est une contrainte qui ne doit réclamer qu’un minimum
d’attention. Ainsi, nous ne serons pas distraits.
Il en allait de même pour la boisson, du lait de coco frappé. C’est alors
qu’est apparue Mâyâ. Son kimono aux motifs jaune citron et bleu électrique sonnait comme une provocation.
– Tu es en retard, a relevé son père.
Sans un mot, elle s’est assise à la table. Le majordome l’a servie. Mâyâ
a tranché dans le blanc de poulet avant de reposer ses couverts.
– Banal, banal, banal, a-t-elle dit en accrochant mon regard.
Steven Banks a soupiré et s’est tourné vers moi :
– Voyez-vous, David, dans les religions hindouistes, Mâyâ est la déesse
de la création, de l’inventivité. C’est pourquoi je l’ai prénommée ainsi.
– Maman n’a pas eu son mot à dire ?
Je sentais la tension unir le père et la fille, comme un arc électrique.
– En fait, c’est elle qui a eu cette idée, a répondu Steven Banks.
– Mâyâ est aussi le principe de l’illusion, le voile qui recouvre la réalité.
Or tu as fait ta fortune sur les apparences, tout ce qui est virtuel. Je suis
donc l’enfant que tu souhaitais, cher papa.
Je ne savais pas où me mettre. Par chance, l’iPhone de Banks a sonné. Il
a répondu d’un « Parfait » avant de quitter la table. J’ai abandonné ma gelée
d’amandes pour le suivre. Mâyâ est venue avec nous jusqu’à une pièce
dépourvue de tout mobilier, à l’exception d’une sorte de plateforme
circulaire en acier, posée en son centre et munie d’un clavier. Le fondateur
d’Eidetic a rentré un code et Avelion est apparue.
La contrée de mon enfance flottait dans l’air. C’était incroyable, je
pouvais tourner autour de l’image, en admirer les moindres détails. Banks a
tendu la main. D’un simple frôlement, il a déplacé le paysage, en révélant
des éléments cachés.
– À votre tour, David.
J’ai posé mon index sur la surface éthérée. Un verger situé à l’arrière-
plan a occupé tout l’espace, au point que l’on pouvait distinguer les
moutons qui paissaient. Le moindre brin d’herbe apparaissait avec une
absolue netteté.
– Technologie Touchless, a précisé le fondateur d’Eidetic. Nous
sommes à la pointe de la recherche, mais tout cela n’est qu’un jouet s’il n’y
a rien à montrer. Étonnez-moi, David, c’est l’instant ou jamais.
J’étais incapable d’utiliser une telle technologie, et Banks le savait. Il
s’est tourné vers sa fille.
– Mâyâ ?
Contre toute attente, elle a hoché la tête et m’a dit :
– David, indique-moi ce que tu souhaites obtenir.
Je lui ai demandé de lancer la fonction « Entropie ». C’est à peine si elle
a tâtonné. Mâyâ est bien la fille de son père. J’ai commenté la séquence qui
défilait.
– C’est une démonstration en accéléré, mais la version commerciale se
déroulera en temps réel.
Les saisons se succédaient sur l’image sans support : rigueur de l’hiver,
bourrasques de neige, floraison des cerisiers au printemps, chaleur de l’été.
Au moment de l’automne, Steven Banks a concentré son attention sur la
chute des feuilles.
– Convaincant. Avez-vous quelque chose de semblable pour, disons, les
fleurs ?
– On peut les voir pousser, puis faner et mourir.
– Et pour les humains ?
Évidemment, je m’attendais à cette question. J’ai indiqué à Mâyâ la
procédure à suivre. Un bébé est apparu, qui est devenu un garçon avant
d’atteindre l’âge d’homme puis de se recroqueviller en vieillard.
J’ai précisé :
– Le système intègre le passage du temps réel pour tous les éléments de
jeu. C’est pourquoi je l’ai appelé Entropie, comme le phénomène naturel
qui veut que tout finisse par vieillir.
– Et qu’entendez-vous par « temps réel », David ?
– L’architecture se dégrade au fil du temps, le paysage ne cesse
d’évoluer, les gens changent. Par exemple, si on vous offre le jeu pour votre
huitième anniversaire, vous pourrez accompagner un personnage du même
âge tout au long de son existence. Vous vieillirez ensemble.
– Celui qui aura le jeu en profitera toute sa vie, a dit Mâyâ qui avait
parfaitement compris.
À son regard, j’ai vu qu’elle était conquise. Mais il n’en allait pas
encore de même pour son père.
– Et quelle est l’histoire ? Y a-t-il une quête, une mission ?
L’instant était venu. « Ça passe ou ça casse », ai-je pensé avant de
répondre :
– Non, monsieur. Il n’y a rien.
– Comment cela ?
– Je veux dire, aucun scénario préétabli. Vous pouvez choisir de devenir
quelqu’un, mais ce n’est pas sûr que le jeu vous l’accorde.
– Tout comme dans la réalité, a commenté Mâyâ.
Son père a approuvé.
– Je vois, intégration de l’imprévu. Système de logique floue, nous y
travaillons depuis quelques années. Est-ce que les personnages peuvent
mourir ?
– Je l’ai envisagé dans un premier temps, monsieur. Mais les utilisateurs
vont s’attacher à leurs personnages préférés, c’est pourquoi j’ai conçu une
fonction qui permet de bloquer la procédure d’entropie.
– Pas question, a lâché Steven Banks. Au contraire, il faut renforcer
l’effet de réel. Un programme aléatoire qui génère des catastrophes,
individuelles ou collectives. Tempête, famines, incendies, blessures par
accident, une mauvaise grippe…
– Cancer ? l’a interrompu sa fille. Tu veux dire qu’ainsi je pourrais
rejouer la mort de maman ?
Banks a accusé le coup. Il est devenu blême et a déclaré :
– David, considérez que ce jeu devient la priorité d’Eidetic. À partir
d’aujourd’hui, vous êtes le nouveau responsable du département
Recherches de New York.
Je m’attendais à ce que Mâyâ me lance un regard noir. Au lieu de quoi,
elle m’a adressé un sourire terne. Les couleurs de son kimono semblaient
tout à coup défraîchies.
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