L'Ami de toujours
Chapitre 34
Cher Journal,
J’ai fait ce que j’avais de mieux à faire : mettre de la distance entre
Richard et les gens que je connais. Ça n’a pas été facile, surtout vis-à-vis de
Li Wei et Coleman. Je leur ai causé de la peine, et ils doivent se sentir
trahis. Provoquer le vide autour de moi me semblait toutefois être la
meilleure stratégie.
Je suis donc retourné une dernière fois à notre appartement pour
récupérer mes affaires. Juste le nécessaire – j’enverrai plus tard quelqu’un
emballer le reste. En arrivant dans notre rue, d’ordinaire si tranquille, j’ai
tout de suite vu que quelque chose clochait. Deux bagnoles de flics étaient
garées face à notre immeuble, et il y avait un attroupement de badauds. Je
me suis rapproché, mais pas trop près en ayant l’intuition que je courais un
ris-que. Au dernier rang, j’ai remarqué une dame du quartier qui se
dévissait la tête pour mieux voir.
– Que se passe-t-il ?
Elle s’est retournée vers moi, l’air renfrogné. Je devais lui gâcher le
spectacle.
– Des jeunes, une histoire de drogue, m’a-t-elle répondu en me toisant.
Et ce n’est pas la première fois.
Sauf à compter la petite Sarah Weizmann qui vit chez ses grands-
parents au 3e, j’étais bien placé pour savoir qu’il n’y avait pas de jeunes
dans l’immeuble. À l’exception de Li Wei, Coleman et moi.
– Ils sortent ! s’est exclamé quelqu’un.
Des policiers en civil et en uniforme sont apparus, l’un d’eux tenant un
sachet en plastique bourré à raz bord de gélules et de petits sachets colorés. La dame hésitait entre suivre l’action et me fixer. Finalement, elle a
chuchoté à l’oreille d’un monsieur âgé qui, lui aussi, s’est mis à me mater. Il
fallait que je déguerpisse mais le couple ne m’en a pas laissé le temps :
– Hé, mais on vous connaît !
Je leur ai tourné le dos en secouant la tête.
– Mais si, vous êtes déjà venu ici plusieurs fois !
Plusieurs fois ? J’y habite, Ducon, et ça va m’attirer des problèmes. J’ai
accéléré le pas quand la vieille a attiré l’attention des flics. Alors j’ai foncé
droit devant moi. Le sang bouillonnait à mes tempes, mon cœur cognait, j’ai
couru en ayant l’impression que la ville se vidait de tous ses habitants pour
m’isoler, telle une cible. Il n’y avait plus personne dans New York, à part
les chasseurs et la proie. J’ai ralenti à trois pâtés de maisons, le flanc
déchiré par la douleur, au bord de la nausée. Il fallait que je reprenne mon
souffle, je me suis adossé à une cabine téléphonique. L’appareil s’est mis à
sonner. Une fois, deux fois… j’ai fini par décrocher.
– David ? Je ne t’ai jamais vu aussi pressé…
Richard. Par réflexe, j’ai éloigné le combiné avant de répondre :
– Com… comment savais-tu que j’allais m’arrêter ici ?
– Observe l’autre côté de la rue.
Richard me fixait, mobile en main, vêtu d’un magnifique manteau noir.
Autour de lui les silhouettes des passants semblaient floues. Toujours cette
impression que les gens disparaissaient. La traque se poursuivait dans
Manhattan, mais les flics avaient laissé place au maître chasseur. Il a repris :
– On peut dire que tu me fais courir, ces temps-ci.
J’étais hors d’haleine, il n’avait pas même l’air essoufflé.
– En fait, tu m’occasionnes beaucoup de travail. Pas de soucis, David,
comprends bien, mais quantité de boulot. Tu saisis la nuance ?
– Ce… c’est toi, pour la drogue.
– Ecstasy, amphétamines et du crack. Tss tss, c’est très mal d’avoir ça
chez soi. Surtout que Li Wei et Coleman avaient auparavant un dealer pour
colocataire. À mon avis, cette fois ils vont plonger. Soit c’est la prison, soit
on les renvoie chez eux, expulsés l’Ossie aux dreadlocks et la jolie
Chinoise. Dans les deux cas, c’en est fini du petit couple.
– Espèce de…
– Oh, je n’ai fait qu’accomplir notre devoir de citoyens. Nous nous
ressemblons tellement, David. Si je fais quelque chose qui te déplaît, tu ne peux pas complètement le désapprouver.
– Je vais raccrocher.
– J’espère bien, ce ne serait pas amusant de rester plantés là. La partie
ne fait que commencer.
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