L'Ami de toujours
Chapitre 2
Cher Journal,
J’ai pris place à bord de l’appareil. L’avion file dans le ciel comme un
missile à longue portée. Un Eradicator, cinq mille pièces à l’achat au niveau
2 de Global War. J’en ai un entrepôt entier, de quoi détruire toutes les
capitales de cet univers virtuel, alors que dans le vrai monde je n’ai jamais
quitté mon patelin.
Mount Pleasant, une gentille petite ville de Caroline du Nord gagnée
sur les marécages. Elle ressemble à une construction de poupées perdue au
beau milieu d’un jardin négligé. Pour la plupart de ses habitants, c’est un
véritable paradis, tout le monde se connaît. Je hais cet endroit. Les semaines
s’y succèdent, identiques, rythmées par l’ennui des week-ends. Barbecues
le dimanche quand il fait beau, chorales qui sonnent aux portes pour
entonner des cantiques durant les fêtes de fin d’année. Je dois reconnaître
que mes parents n’ont plus organisé depuis longtemps de barbecues, et
qu’ils n’ouvrent pratiquement jamais à leurs voisins. Si Papa et Maman
étaient des personnages de romans, ils seraient Robinson Crusoé, mais
chacun sur son île. Pas de doute, je suis bien leur fils. Les chiens ne font pas
des chats, bien que ce cas de figure existe dans un jeu que l’on peut
importer de Taïwan, un truc de naze qui veut imiter Pokémon. Inutile de le
télécharger, en plus il est saturé de virus, pire qu’une grippe mutante. C’est
fou, j’ai dans la tête quantité de références qui ne me servent à rien. C’était
déjà le cas à l’école, puis au collège. Mais le pire a été le lycée.
J’ai vécu mes trois ans dans l’établissement de Mount Pleasant comme
une authentique épreuve. Le genre de défi qui ferait baisser les bras au plus
entreprenant des gamers. Qu’est-ce que j’ai pu m’y faire suer. S’il avait fallu rebaptiser l’ennui, on l’aurait appelé David. Tous les jours la même
chose, du rien que l’on empile sur du rien pour combler un vide. Les
enseignants n’étaient pas franchement responsables, ils faisaient leur taf
avec plus ou moins d’entrain et de talent. Ce n’était pas non plus la faute
des garçons et filles de mon âge, parce que dans l’ensemble ils m’ont
accordé une paix royale. Qui aurais-je pu intéresser, y compris comme
souffre-douleur ? Je comprends que l’on s’en prenne au rat de bibliothèque
qui a toujours le nez plongé dans ses livres. Moi, je ne lis rien d’autre que
ce qui apparaît sur mon écran. J’admets aussi qu’on puisse charrier une
personne laide, ou quelqu’un qui a la face ravagée de boutons, du style
surface lunaire criblée de cratères. Je ne dis pas que je l’excuse, mais c’est
dans l’ordre des choses. En ce qui me concerne, je ne laissais pas prise aux
vannes. Trop terne, pas de détail physique ou de manie dont on puisse se
moquer. Rien qui ne me fasse remarquer. Cette transparence m’a isolé au
sein du bahut. J’ai vécu dans un exil intérieur.
De toute façon, les autres avaient bien mieux à faire, comme assister à
des matchs, traîner tous les vendredis soir dans le centre-ville, ou se peloter
dans la voiture achetée avec le fric d’un job d’été. Une fois leur diplôme en
poche, ils ont repris l’entreprise familiale ou ont été embauchés dans une
banque. Les plus aventureux vendent des polices d’assurance en sillonnant
l’État dans un vieux break. Et je ne parle même pas des filles. Elles ont
rangé dans un placard leur tenue de pom-pom girls en attendant de devenir
mères au foyer.
On pourrait trouver mes propos méprisants. Du style : « Oh, David, tu
n’as pas l’impression de te la jouer à regarder les gens de haut, alors qu’ils
ne t’ont jamais remarqué ? » La vérité est que je m’en fiche. Des autres, de
ce qu’ils peu-vent penser de moi. De tout. Cela tient à mon trait de
caractère. Je m’ennuie très vite. Un événement qui va bluffer tout le monde
retiendra à peine mon attention. Guerres dans le monde, famine, crise
boursière, ou même tragédie locale qui devrait me concerner. Comme la
fois où la maison de Tim Weston a brûlé.
J’étais enfant à l’époque, et Tim était un garçon que je fréquentais à
l’occasion. Enfin, c’est plutôt lui qui me cherchait. L’une des rares fois où
quelqu’un s’est avisé de ma présence. Cela tient peut-être au fait que nous
étions tous les deux très jeunes. Les petits développent une autre perception
de ceux qui les entourent, je le crois sincèrement. Bref, Tim n’arrêtait pas de me pourrir la vie. Du genre extra large. Si on pouvait verser les ennuis
dans une coupe de fiel, ceux que me causait Tim auraient débordé d’un
Maxi-Coca. À l’école, il s’arrangeait pour que je sois puni à sa place, et m’a
même un jour bousillé mon vélo. Un super V.T.T., idéal pour les
randonnées, auquel je tenais comme à la prunelle de mes yeux. Plus encore
que le Netbook sur lequel je tape ces lignes, cher Journal. Les sales tours de
Tim Wes-ton avaient fini par m’ôter le sommeil. En voyant l’aube poindre à
travers les stores de ma chambre, j’appréhendais le jour à venir.
Alors j’ai fini par en parler à Richard, au cœur de la nuit – mais mon
compagnon invisible était toujours éveillé quand j’avais besoin de lui.
Comme à son habitude, il m’a dit de ne plus m’inquiéter.
– Je vais arranger les choses.
– Comment ?
Richard m’a posé un doigt sur les lèvres.
– Ne me demande rien, car tu pourrais ne pas aimer la réponse. Il te
suffit de savoir que tu n’as plus à t’inquiéter.
Deux jours après, la maison des Weston a pris feu, carbonisée des
fondations au toit. Tout y est passé. Meubles, vêtements, tout le nécessaire
quotidien et, pire encore, jouets des enfants et photographies auxquelles on
tient par-dessus tout. La famille a déménagé. Pas simplement changé de
maison, mais quitté la ville. Je ne sais pas pourquoi ils sont partis, mais les
gens ont dit que c’était en rapport avec des factures impayées et tout un tas
de trucs importants auxquels monsieur Weston ne répondait plus, même s’il
affirmait n’avoir rien reçu. À l’entendre, quelqu’un s’était débrouillé pour
lui faucher son courrier, histoire de l’enfoncer davantage. Il aurait fallu que
ce quelqu’un soit drôlement habile, voire invisible, parce que monsieur
Weston a fini par camper nuit et jour pas loin de sa boîte aux lettres, les
yeux rougis et explosés de fatigue. Les voisins ont dit que ses propos étaient
ceux d’un homme diminué, et qu’il n’avait plus toute sa tête. Toujours est-il
que Tim a dégagé de ma vie.
Merci Richard.
Ce qui nous ramène à l’épisode de l’aéroport. Cela m’a fait bizarre
d’imaginer Richard aujourd’hui. Oui, j’insiste sur « imaginer » parce
qu’autrement ça ne présente aucun sens. Je dois stresser un max à l’idée de
découvrir une grande ville, d’affronter ses enjeux. Pourtant, j’ai cru étouffer
à Mount Pleasant, comme si mon âme se noyait dans l’aquarium du salon. Très vite, j’ai trouvé refuge dans ma chambre. Quand on m’a offert mon
premier ordinateur, je pouvais passer des heures à fixer l’écran qui
scintillait dans la pénombre. Je ne l’éteignais jamais malgré les ordres de
mes parents. J’avais trop peur de couper les ponts qui menaient à un autre
monde, virtuel mais ô combien plus riche que la réalité.
Et avant, il y avait Avelion.
Une contrée riche, aux plaines s’étendant bien au-delà de l’horizon,
dont je n’ai jamais fait le tour. Pour être précis, Avelion était limité dans sa
partie orientale par la terrifiante Forêt Noire. Ses arbres tordus en
marquaient la frontière comme une plaie est bordée par des lèvres. Je ne
m’y suis jamais aventuré, contrairement à Richard. Il pouvait disparaître
durant des jours avant que je ne le revoie pour des sorties moins risquées.
Combien de fois, en sa compagnie, ai-je emprunté la voie royale, ornée de
part et d’autre de statues d’antiques héros, qui menaient au château. J’y
habitais, tout comme mon ami. En temps ordinaire, nous n’avions pas les
mêmes occupations et nos journées étaient bien remplies. Mais l’on se
retrouvait chaque soir et parfois même durant l’après-midi, lorsque nous
avions accompli nos nombreuses corvées. Dans la cour d’enceinte, où
s’entraînaient les écuyers, Richard m’apprenait à me défendre, sans
parvenir à de grands résultats, et je lui montrais quelques tours de magie
enseignés par mon maître enchanteur. J’étais un très bon apprenti.
Tout cela est si loin.
Comment le type de l’aéroport peut-il être au courant ? Il faut que j’y
réfléchisse. Voyons. Il connaissait mon prénom et a prononcé le nom
d’Avelion. Déjà, ça réduit de beaucoup les faits impossibles. Il ne m’a pas
dit ce qu’était la contrée, ni ce que l’on y a fait. Peut-être en ai-je parlé à
quelqu’un, encore que cela m’étonne. Je ne suis pas du genre à pleurer sur
une épaule, vu que j’évite le contact des gens. Même enfant je ne me suis
jamais épanché. Sauf avec Richard, ce qui nous renvoie une fois de plus à
l’incident de l’aéroport. Soyons clair :
C’est moi qui ai prononcé « Richard ».
C’est moi qui ai prononcé « Richard ».
C’est moi qui ai prononcé « Richard ».
Il a suffi au type de confirmer. Autrement dit, inutile de se prendre la
tête. À l’évidence il me connaît, mais sans plus.
Et si l’inconnu de l’aéroport était Tim Weston ? Non, je plaisante. Tim
avait un goût de chiotte dans tous les domaines, et même avec le temps qui
passe, il ne se serait jamais habillé avec autant d’élégance. Alors, j’ai
rencontré le Richard d’aujourd’hui ou bien l’ai-je inventé ? Après tout,
n’importe qui peut être victime d’illusions passagères, sans compter les
phénomènes collectifs. Ce n’est pas comme si j’avais assisté à l’atterrissage
d’une soucoupe volante en plein New York, là où, pour le coup, je ne vais
pas tarder à arriver.
Cher Journal, l’hôtesse vient de me prier d’éteindre le Netbook et
d’attacher ma ceinture.
Bye.
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