L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 38 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 39

 

Cher Journal,

 

Je suis dans le donjon du château, au département Création d’Eidetic.

Pénétrer dans la boîte n’a posé aucune difficulté, mon passe est toujours

valide. C’est une fois à l’intérieur des locaux que les problèmes ont

commencé. À partir du premier niveau, il n’y a plus d’éclairage. Richard a

dû faire sauter le système électrique. Putain, on est dans une ancienne usine

de cogénération qui est censée produire sa pro-pre énergie, comment a-t-il

fait ? Du coup, les bécanes sont mortes, et je n’ai pas pu balancer mes

démos sur le Net à partir de mon site personnel. L’embryon du programme,

les tout premiers travaux que je voulais proposer en « open ». Ainsi, toute la

communauté des joueurs aurait pu se faire une idée de ce qu’était pour moi

Avelion. Richard en a décidé autrement.

Je l’entends marcher dans les couloirs. Il ne fait rien pour se dissimuler

et trouve son chemin facilement, à croire qu’il connaît les lieux. Ou, tout

simplement, est-il avantagé par ses longues années d’emprisonnement dans

les ténèbres. L’obscurité est son alliée, elle cherche à m’engloutir. Chacun

son tour, je suppose. En attendant, j’écris ces lignes à la lueur de mon

Netbook. Je sais à quoi tu penses, cher Journal. Non, il n’a pas de

connexion Net qui m’aurait permis de lancer la démo, et puis il n’a pas

assez de puissance, et de toute façon sa batterie est faible. Il ne lui reste plus

beaucoup d’autonomie, et moi aussi je commence à me sentir fatigué. C’est

bientôt fini.

Richard se rapproche, j’ai presque envie qu’il me rejoigne. Comme du

temps où nous jouions dans les couloirs du château. À l’époque, je

l’attendais caché dans un recoin, avec ce sentiment d’excitation mêlée d’inquiétude que tous les enfants ressentent lorsqu’ils jouent à cache-cache.

Il finissait pas me trouver. Moi, j’échouais à chaque fois, probablement

pour n’avoir jamais osé m’aventurer jusqu’à la région obscure qui lui

servait à la fois de cellule et d’abri. Tout cela, je le comprends à mesure que

se déroule notre dernière partie. Richard s’arrange pour me donner

l’impression d’être toujours dans le jeu. Il cherche à me faire croire que j’ai

encore du temps. Mais je sais que le temps m’est compté. En fait, j’en ai eu

plus que ma part. Largement plus, peut-être trop. Pourtant je ne suis pas

disposé à laisser la place.

Cela dit, je ne fais trop rien pour assurer. Si j’étais Bruce Willis dans

Piège de cristal, Richard m’aurait traqué d’étage en étage, à travers les

conduits d’aération et jusqu’à la fosse d’ascenseur. Il ne faut pas rêver. Je ne

suis que David, et mes points de bonus sont depuis longtemps épuisés.

Du bruit dans l’escalier, Richard n’est plus très loin. Contrairement à

moi, il semble avoir la grande forme. Sa voix est claire, parfaitement

distincte, je ne peux faire autrement que de l’entendre évoquer nos

souvenirs d’antan. Mais ils semblent flétris, approximatifs, j’ai du mal à les

reconnaître. Ce n’est pas du tout ce que ma mémoire retient. N’importe

quoi, à l’écouter, c’est moi qui suis venu à lui !

Je distingue son reflet à travers la paroi de verre. La porte s’ouvre,

Richard pénètre dans la pièce, vêtu de cuir sombre, on dirait un chevalier

noir, prêt à m’affronter dans la forêt. Je distingue plus ou moins ses traits, il

est à nouveau magnifique.

– Tu es transparent, David, et je le dis au sens littéral.

Cela paraît le contrarier, comme s’il avait trop de choses à me dire pour

une durée limitée.

– C’est vrai que je ne me sens pas bien.

– Aucun souci, je t’accorde un check point.

Autrement dit, il me laisse le temps de souffler. Richard est beau joueur,

et c’est un gamer qui l’affirme. Je me surprends à rire, à la façon d’un No

Life qui se marre de ses propres bla-gues. Parce qu’il n’a personne à qui

parler, ou n’en aura plus jamais l’occasion.

Richard soupire et me lance :

– Bon, j’espère que tu as compris.

– Ce que tu essayes de me faire avaler ?

– Crois-moi, c’est la vérité. Finalement, il n’y a rien de plus simple.

– Je suis David.

– Nous l’avons toujours admis. À ceci près que tu te trompes sur un

point. C’est toi l’ami imaginaire.

Je fais mine d’applaudir, sachant que ça va l’énerver. Mais j’arrête assez

vite : le moindre geste me réclame un effort.

 

– Bien tenté, Richard. Tu débloques à plein tube mais, pour le plaisir de

la conversation, pourrais-tu m’exposer ton point de vue ?

– Nos parents n’ont jamais eu deux fils prénommés pareil. Il n’y a eu

qu’un seul David. Toi, qui as péri dans un accident. Le garçon plein de

promesses dont on me rebattait les oreilles lorsque j’étais petit. Celui que la

mort avait rendu parfait aux yeux de Papa et Maman, alors que je ne

pourrais que les décevoir.

– Pas cool.

Richard se pince l’arête du nez et poursuit :

– David, je m’efforce d’être patient. En fait, je prends sur moi depuis

des années. Alors, s’il te plaît, écoute ce que j’ai à te dire.

– Tu me laisses le choix ?

– Pas vraiment. Te souviens-tu de notre rencontre ?

– Non, et ce n’est pas faute d’avoir essayé.

– C’était un mardi, en novembre, j’avais à peine quatre ans. Je t’ai

imaginé dans un moment de tristesse, de chagrin et de culpabilité, parce que

je savais que je ne pourrais jamais te remplacer.

– Mon enfance est réelle, Richard.

– Oui, environ pour moitié. Le reste du temps, je me débrouillais seul,

et plutôt bien jusqu’à ce que tu viennes chaque fois tout gâcher.

J’ai secoué la tête, ça ne tenait pas debout.

– Si je te compliquais la vie, pourquoi m’appelais-tu ?

– Parce que je ne pouvais faire autrement. Je te l’ai dit, le poids de la

culpabilité, jusqu’à ce mot que je n’arrivais pas à prononcer.

– Avion.

– Oui, David, et j’en ai fait un jeu. Ainsi, je pouvais te sauver des périls

d’Avelion, t’éloigner de la forêt interdite. Ç’a tellement bien marché que tu

as fini par prendre le pas sur moi. Il m’a fallu des années pour revenir.

Nous restons un long moment silencieux. Je sais que Richard est

sincère, il n’est pas loin de me convaincre. J’ai presque envie de le suivre,

par lassitude, afin d’en finir une bonne fois. Mais au bout il y a la pièce

noire, et je ne peux m’y laisser enfermer.

– J’existe, Richard.

Il affiche un sourire triste.

– De quelle façon ? Dès que nous sommes ensemble, c’est moi que l’on

remarque. Je commande au restaurant, tu ne payes jamais rien, que ce soit

des vêtements ou un simple café.

J’en prends soudain conscience. Afin de garder contenance, je

m’efforce de plaisanter :

– Tu parles d’une preuve ! Ça fait peut-être de moi un parasite, mais

sans plus. Et tu sem-bles oublier que je connais des gens.

– Qui, David, quelles sont les personnes qui te sont proches ?

– Li Wei et Coleman, on partageait un appart.

Richard croise les bras et récite :

– Crescent Street, salon assez grand si j’ai bonne mémoire, du moins

pour ce type de location. Crépi sur les murs décorés d’affiches, un beau

paravent Jay East, boomerang sur la porte des toilettes et, cet instrument

aborigène dont le nom m’échappe…

– Un didjeridoo, dis-je, à moitié suffoqué. Comment sais-tu tout cela ?

Mais j’ai déjà compris. Le couple âgé, devant l’immeuble, quand la

police a fait sa perquisition. Je ne sais plus lequel de l’homme ou de la

femme a dit : « Vous êtes déjà venu ici plusieurs fois. » En fait, il s’agissait

de Richard, ce qu’il confirme aussitôt :

– Li Wei et Coleman m’ont invité une paire de fois, rien de plus normal

entre collègues de travail. Mes souvenirs t’ont permis de t’inventer une vie

commune.

– Attends, tu veux bien répéter ?

– Quoi ?

– Des collègues de travail ?

Richard hoche la tête.

– Oui, je ne t’ai jamais menti, concernant Eidetic. C’est moi qui ai

passé l’entretien d’embauche.

Tout semble s’enchaîner. Trop bien même, comme un délire parano qui

n’est logique qu’en apparence. Je le lui fais remarquer :

– Si c’est toi qui bosses dans la boîte, pourquoi avoir développé Avelion

pour ensuite me le reprocher ?

Son ton devient glacial :

– Précisément par ta faute, David. Il a fallu que tu me forces à ressortir

toute cette peine, un poids qui m’a trop longtemps freiné. Per-sonne ne

m’arrêtera plus, que ce soit un minable comme Redcliffe ou le spectre d’un

frère mort. Beaucoup de choses vont changer, je ne veux plus vivre dans ton

ombre.

– Va dire ça au professeur Mesic.

Richard égrène un rire.

– S’il te plaît, David, épargne-moi ta caricature d’intello, faite de bric et

de broc. Je suis sûr que le vrai Dragan Mesic ne lui ressemble pas. Mais

pour en être certain, il faudrait consulter Mâyâ.

Je craignais que l’on en arrive à elle. Jusqu’à ces dernières heures,

Mâyâ était le dernier point fiable dans mon existence, l’ultime garde-fou

qui m’empêchait de basculer dans les ténèbres. Richard l’a compris.

– Je ne te cache pas qu’il y a eu de la casse.

– Que lui as-tu dit ?

– Rien qui ne puisse être réparé.

– Par toi, je suppose ?

– Si cela peut te faire du bien, David, nous l’avons fréquentée

ensemble. Je pense même que Mâyâ appréciait une partie de toi. Mais elle

n’est pas non plus indifférente à ce que je lui offre.

Probablement. Qui pourrait résister à Richard, le protecteur, qui

dispense autour de lui la lumière ? Il appuie sur le commutateur, l’éclairage

revient d’un coup.

– C’était ton idée, la pénombre, David, d’être resté dans le noir. Tant

mieux, car il va falloir t’y faire.

– Que proposes-tu ?

– Finis d’écrire tes lignes, je ne suis plus à quelques minutes près. Puis

la vie appartiendra à celui qui la mérite.

D’une façon ou d’une autre, je pense que mon frère a raison.

 

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