L'Ami de toujours
Chapitre 4
Cher Journal,
Eidetic a vraiment bien fait les choses. Le hall d’accueil de l’hôtel est
presque aussi grand qu’un stade de football. Grooms et bagagistes exécutent
un ballet parfaitement réglé au service des clients. Ils les frôlent sans jamais
les toucher. Je me suis tout de suite senti parfaitement à l’aise. Arrivé à la
réception, je suis tombé sur une charmante jeune femme. Jenny, si l’on en
croit son badge. Le carré de plastique indiquait qu’elle parlait trois langues.
Je ne sais trop quoi penser de cette ouverture d’esprit. Comment peut-on
s’intéresser aux autres cultures jusqu’à adopter leur langage ? J’ai déjà du
mal à vivre en société. Je suppose qu’il faut y voir quelque chose
d’admirable, mais c’est en tout cas hors de ma portée.
J’ai tendu ma réservation à la réceptionniste. Elle a tapoté sur son
clavier, assez vite je dois dire, ce qui en ferait une véritable bête en
programmation. À condition d’avoir l’esprit conçu pour. Toute son attention
m’était consacrée et j’ai apprécié la manière qu’elle avait de s’adresser à
moi, sa façon de me faire paraître important. Pour Jenny, j’étais quelqu’un.
Un client, autrement dit la raison d’être de son métier. Elle m’a demandé si
j’avais une carte de crédit, ce à quoi j’ai répondu non. Aucun changement
sur son beau visage, pas de suspicion ou même de léger agacement. La
réceptionniste m’a dit que tout était en ordre.
– Bon séjour chez nous, monsieur Craig.
« Monsieur » ? Je crois que personne ne m’a jamais appelé ainsi. On se
serait cru dans Palla-dium, le jeu où il faut franchir un à un tous les niveaux
du palace avant d’accéder à la suite royale qui surplombe la mer de Kaitar. Et Jenny était comme les gardiennes aux clefs d’or du Palladium. Belle,
attentionnée et inaccessible. Ce séjour à New York commençait plutôt bien.
Je suis monté dans l’ascenseur, direction le quinzième étage. J’adore les
ascenseurs. Depuis petit, j’en raffole. Je sais que pas mal de gens s’y sentent
mal à l’aise, que l’on peut y souffrir de claustrophobie. Moi, c’est le
contraire. L’espace étroit de la cage est aux bonnes proportions, et on n’y
côtoie des gens que durant un temps limité. Si j’avais un super pouvoir, je
transformerais le monde en ascenseur. Je plaisante. Enfin, je crois.
Passe magnétique dans la serrure, hop ! j’entre dans la chambre.
Boiseries aux murs, cuir des fauteuils, lit king size et une moquette en
fourrure de Muppet. Minibar soigneusement garni. Cacahuètes, barres
chocolatées, sodas, la base du régime alimentaire d’un hacker. De l’alcool
aussi, vodka, gin et whisky en mignonnettes, mais je n’y touche pas.
L’alcool n’est pas pour moi, c’était plutôt le truc de Richard. Un jour il m’a
obligé à ouvrir le réfrigérateur pour… bref, sans commentaire. J’ai été
obligé de ramasser son vomi. Après quoi je lui ai fait la tête durant quatre
jours, autant d’heu-res qu’il a mal vécues. Mon compagnon invisible me
suppliait d’arrêter, mais il a enduré toute sa peine, jusqu’au bout. Cela n’a
pas été facile pour moi non plus, et j’avais bien envie de l’écouter. Mais j’ai
tenu bon. Il faut savoir être ferme, surtout avec ses amis. Qui aime bien
châtie bien. Bon, à vrai dire, c’est moi qui avais bu le punch que Maman
avait mis dans le frigo. Mais ça, je ne l’ai compris qu’après, lorsque
Richard a disparu de ma vie. Sur le moment, je l’ai vraiment traité en
coupable. Je n’ai jamais plus bu d’alcool.
Pour faire le tour complet des vices, du moins ceux que l’on tolère
publiquement, il y a un petit panneau sur la table de nuit qui indi-que
« Défense de fumer ». Évidemment, cela ne me concerne en rien. Je ne
fume pas, en premier lieu pour conserver ma santé, et puis parce que la
clope est mauvaise pour les ordinateurs, consoles, etc. Enfin, il y a les gens.
Cela peut sembler bizarre que je fasse cas des autres, mais c’est au contraire
très cohérent. Si je n’aime pas qu’ils m’approchent, je ne vais pas aller vers
eux via la fumée que j’exhale. Je repense à l’interdiction de fumer, le cercle
rouge barré en diagonale sur fond de tige allumée. Un jour, l’humanité ne
saura tout simplement plus ce qu’il signifie. On prendra peut-être ce logo
pour un symbole religieux. Un truc tabou.
J’ai lu sur un site consacré au nucléaire que les responsables des déchets
pensent déjà aux hommes du futur. Imaginons qu’il y ait une apocalypse,
disons une guerre mondiale. Le massacre en règle, bien ordonné, d’une
froideur clinique qui caractérise les scientifiques travaillant pour l’armée.
La fin de toutes choses, sans possibilité de prolongation. Le match est fini,
désolé, aucune équipé n’a gagné. Mais disons que les spectateurs qui se
trouvaient au sommet des gradins aient survécu. Pas en super forme, mais
vivants. Eh bien leurs descendants retourneraient rapidement à l’état
primitif. Du coup, comment les avertir de ne pas approcher des lieux
irradiés ? Des graphistes y travaillent actuellement, et l’un des projets qui
retient l’attention est de maquiller les zones concernées en territoires
maudits. Avec des sculptures en béton effrayantes, voire un ou deux pièges
dissuasifs, le tout à la façon d’un temple qui leur collera les jetons, comme
dans Doomquest. Je trouve ça assez sympa.
Bon, il me reste cinq heures à attendre avant le rendez-vous. Je vais
peut-être commander quelque chose à manger au service d’étage. Rien de
trop riche ni d’agressif, histoire de n’avoir pas de ballonnements ou
l’estomac qui gazouille au moment de l’entretien. En réalité, je n’ai pas très
faim. Le stress que j’estimais maîtriser commence à regagner en force.
Soyons honnête, je flippe à fond. J’ai carrément la trouille à l’idée de me
retrouver face aux chasseurs de têtes d’Eidetic. Gorge qui se serre, boule
dans le ventre. Pourtant, j’avais pris des cachets en montant dans l’avion.
Pas à cause du mal de l’air, mais par peur du crash. Ça m’est arrivé
plusieurs fois d’être victime d’accidents d’avion. Panne de moteurs ou actes
terroristes. Bon, d’accord, ce n’étaient que des simulations de jeu, il
n’empêche que l’expérience est traumatisante. Alors ce matin, en montant
dans l’appareil de Delta Airlines, j’ai pris des relaxants. Deux cachets. Là,
j’ai des gouttes pour favoriser le sommeil.
Cinq heures, cela me laisse tout le temps d’un petit somme. Je règle le
réveil digital, clignotement phosphorescent dans le noir, parfaitement en
harmonie avec la lueur d’écran de ma console. Je vais peut-être entamer une
partie de Sunnycake. Si les gouttes font vite effet, ça n’ira pas très loin. Par
contre, autant profiter de cette sieste pour recharger la batterie de mon
Netbook.
Fais de beaux rêves, cher Journal.
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