L'Ami de toujours
Chapitre 22
Cher Journal,
Il fallait s’y attendre, le temps de la sérénité est révolu. Les emmerdes,
c’est comme les pixels, ça se présente par paquet. Stuart Redcliffe, pour
commencer. Je ne sais pas, ce type doit être le résultat d’un programme
expérimental sauce british, envoyé dans les anciennes colonies pour y
mettre le souk. Et le plan prévoit qu’il commence par s’en prendre à moi.
Quelqu’un a dû implanter un virus dans les séquences dormantes de son
ADN, qui lui ordonne de me pourrir la vie. Une sorte de routine
informationnelle que Stuart s’emploie à suivre sans passion : « Rien de
personnel là-dedans, David. » Je ne vois pas d’autre explication, hormis la
possibilité qu’il soit tout simplement un sale con.
En gros, le deal est que soit je lui laisse s’attribuer mes idées, soit il
s’arrange pour me faire lourder d’Eidetic. Auquel cas, je te parie que
Redcliffe s’occupera de faire ma pub auprès de mes éventuels futurs
employeurs.
Comme si cela ne suffisait pas, Richard a fini par se rappeler à mon bon
souvenir.
Il m’a donné rendez-vous pas très loin de son appartement, chez
Bubby’s, un restaurant bruyant mais sympa sur Hudson Street. À peine
arrivé, j’ai tout de suite remarqué que quelque chose n’allait pas. Richard
affichait une barbe de plusieurs jours, il semblait avoir beaucoup maigri et
sa mise était négligée. Son costume, d’ordinaire impeccable, était froissé et
sa chemise aurait eu besoin d’un bon nettoyage. Richard n’avait plus rien
du fier écuyer d’Avelion, comme si le fait d’être loin de moi sapait son
énergie.
Je me suis assis sans qu’il relève la tête. J’ai senti alors son odeur, pas
tant celle d’un corps mal lavé que le relent douceâtre et écœurant de fleurs
décomposées. Le serveur s’est rapproché et a aussitôt froncé le nez. Il a pris
notre commande, œufs brouillés au saumon fumé pour Richard, et des
macaronis au fromage auxquels je n’ai pas touché. Comme le temps
s’étirait et que je devais retourner à la boîte, j’ai fini par dire :
– Richard, je suis là.
Ses yeux se sont à peine posés sur moi lorsqu’il a répondu :
– Moi aussi j’aimerais un peu plus d’attention.
Le ton de reproche et l’air vaguement condescendant m’ont tout de
suite mis en boule.
– Pourtant, j’ai l’impression que, l’autre soir, tu t’es assez fait
remarquer.
Richard a souri tristement, comme s’il se rappelait une fête
d’anniversaire gâchée.
– Oh, ça.
– Oui, ça. Je ne sais pas si tu t’en es rendu compte, Richard, mais
autour de toi il y a un monde et des gens.
Il a haussé les épaules.
– Venant de ta part, cela pourrait presque être drôle.
Il commençait sérieusement à m’énerver.
– Peut-être avant, mais figure-toi que j’ai changé.
– Tu veux parler de ta nouvelle vie ? a-t-il dit d’une voix douce.
Je n’ai pas du tout aimé son air. En apparence il semblait très calme,
mais je pouvais flairer le danger.
– Oui, et je te prierais de ne…
Richard m’a interrompu :
– Moi aussi j’ai bien employé ces quelques jours de séparation.
J’ai ressenti une boule dans l’estomac.
– Ah, et comment ?
Il a balayé l’air de sa main.
– Rien de spectaculaire, David, rassure-toi. En fait, je te dois un fier
service.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Te souviens-tu de notre conversation sur Pixar ?
Oui, je m’en souvenais, et il le savait. Sa question n’appelait aucune
réponse, alors je l’ai laissé poursuivre :
– Tu as dû me trouver largué, David, probablement même assez
ridicule. Non, non, laisse-moi continuer. Il y a à peine trois minutes, tu me
rappelais qu’autour de moi il y a un monde et des gens. C’est vrai, et je ne
peux faire semblant de l’ignorer. Parce que cela pourrait me nuire. Alors je
me suis documenté.
Où voulait-il en venir ? Richard s’est servi un verre de Perrier avant de
me demander :
– Connais-tu Foster, la maison des amis imaginaires ?
J’avoue que ça m’a bloqué net.
– Quoi, le truc qui passe sur Cartoon Network ?
Richard s’est aussitôt rembruni.
– David, je te serais infiniment reconnaissant de ne pas en parler
comme d’un truc. Crois-moi, ce dessin animé est une véritable métaphore
de la vie.
Peut-être n’es-tu pas au courant, cher Journal, de ce dont il s’agit. La
série raconte comment Mac, un gamin d’environ huit ans, doit se
débarrasser de son compagnon inventé, à la demande de sa mère. Alors il
dépose Bloo chez Madame Foster qui tient une pension pour les créatures
délaissées. Là, elles attendent qu’un enfant vienne éventuellement les
adopter.
J’ai longuement observé Richard ; son visage était dépourvu
d’expression. Comme la gêne s’installait, je me suis entendu rire bêtement
avant de lâcher :
– Attends, tu ne te prends tout de même pas pour l’ami bleu de Mac ?
Ou Coco, l’espèce de poule géante qui pond des œufs en plastique ?
La veine battait à sa tempe droite mais il s’est retenu :
– Non, David, parce qu’eux bénéficient au moins de l’affection de
Madame Foster et de sa petite-fille. Sans parler de Mac qui n’a jamais
vraiment abandonné son ami. Moi, j’ai passé plus de dix ans dans le noir.
J’ai senti une sueur glacée couler le long de ma colonne vertébrale.
Pour la première fois depuis que je le connaissais, Richard allait se confier,
et je n’étais pas certain de vouloir entendre ce qu’il tenait à me dire. Mais je
ne pouvais faire autrement que de le laisser continuer :
– Je me suis retrouvé seul, David, si désespérément seul dans les
ténèbres. C’était vraiment atroce. Mais le pire est que, durant tout ce temps-
là, tu te trouvais à côté. Combien de fois ai-je hurlé en pleurant afin d’attirer
ton attention. Tu ne m’as jamais répondu.
À cet instant, j’ai ressenti sa douleur, comme si nous ne faisions qu’un.
– Richard, je… je ne sais pas quoi dire.
Ses yeux étaient embués de larmes lorsqu’il a déclaré :
– Dans l’ombre, je ne pouvais entendre mes propres cris, alors je
suppose que ce n’est pas de ta faute. Et puis, comment pourrais-je t’en
vouloir ? Toi, tu as eu des copains après mon départ, des amis de rechange,
quelques relations qui ont plus ou moins duré. Mais tu es resté mon seul
ami.
Je commençais à me sentir coupable, et même si sa tristesse n’était pas
feinte, je sentais que c’était aussi le but recherché. Alors, pour ne pas nous
engager plus loin dans ce qui ne pourrait être qu’une impasse, je lui ai
demandé :
– Qu’est-ce que l’on va faire, Richard ?
Il a hésité avant de répondre :
– J’aimerais que l’on recommence à jouer.
Exactement comme lorsque nous étions enfants.
– D’où sors-tu que la vie est un jeu ?
Richard a aussitôt recouvré son assurance :
– Tu l’as dit toi-même, on ne peut faire n’importe quoi. S’il y a des
règles, je suis prêt à disputer une partie !
J’ai repensé à la soirée, quand il a fracassé le type, et lui ai dit qu’il
mettait la barre trop haut. Sans discuter, Richard a hoché la tête.
– On fera comme tu le sens, David.
Mes pensées se sont alors tournées vers Stuart Redcliffe. En voilà un
qui n’hésitait pas à truquer le jeu, détournant les règles à son unique
bénéfice. Mon ami de toujours, au moins, ne me voulait que du bien. J’ai
fini par donner mon accord :
– Problème réglé, ai-je dit sans trop forcer ma bonne humeur.
Le visage de Richard s’est illuminé, l’écuyer d’Avelion se tenait de
nouveau face à moi. Mais je devais encore avoir l’air soucieux, ce qui ne lui
a pas échappé.
– On dirait qu’il y a autre chose, David.
– Non, rien, je n’ai pas envie de flinguer l’ambiance.
Il s’est penché vers moi.
– Tu sais que tu peux tout me confier.
– C’est mon supérieur, je t’en ai déjà parlé.
– Redcliffe ?
Bien sûr, il s’en souvenait. Mon ami n’oublie rien de ce qui me
concerne.
– Et ? m’a-t-il relancé.
Alors je lui ai tout déballé.
En sortant de chez Bubby’s, j’ai fait un bout de chemin avec Richard qui
retournait à son appartement. J’ai entendu du bruit provenant d’une rue
latérale, et des cris d’enfant. Je me suis arrêté pour jeter un coup d’œil.
Deux adolescents s’en prenaient à un gamin qui ne devait pas avoir plus de
dix ans. Ils le giflaient, tranquillement, l’un après l’autre. Le petit encaissait
comme si ce n’était pas important. J’ai observé plus attentivement : il tentait
de protéger quelque chose. Un coup de poing sur son bras lui a fait lâcher
ce qui ressemblait à une petite boule de poils. C’était un chaton. L’un des
grands l’a frappé du pied. Le petit a ouvert la bouche sans pouvoir proférer
un son, puis a tourné son regard terrorisé dans notre direction. Richard
observait la scène, mais impossible de lire quoi que ce soit sur son visage. Il
a fini par me demander :
– Tu souhaites que j’intervienne, n’est-ce pas ?
Les bourreaux avaient beau être des ados, ils étaient grands et forts.
Oui, c’est ce que j’espérais.
– Non, David, désolé. Son ami imaginaire n’a qu’à protéger le chaton.
Les coups de pieds redoublaient, l’animal allait certainement y rester.
– Richard, il n’a peut-être pas d’ami imaginaire, ou il n’en a plus…
– Dans ce cas, il n’avait qu’à pas l’abandonner chez Madame Foster.
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