L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 22 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 23

 

 

Cher Journal,

 

Comme tu l’imagines, la journée a été plutôt space, et ça pour tout le

monde. Enfin, pour le staff d’Eidetic qui recevait son dieu en personne.

Cela n’arrive pas souvent et, quand Steven Banks débarque, c’est un

mélange de joie, de fierté et d’une incroyable quantité de stress. Le dosage

varie en fonction des personnes, je te laisse deviner le mien.

Pour être franc, tout le monde était à la fête quand le réveil a sonné,

deux heures plus tôt qu’à l’ordinaire. Il y a eu un peu de tiraillement entre

Li Wei et Coleman pour savoir qui occupait en premier la salle de bains,

sans que je sache lequel l’a emporté parce que j’attendais mon tour, l’air de

rien (façon de parler). Après avoir pris une douche, j’ai eu un moment

d’hésitation concernant les vêtements que je devais mettre. Li m’a dit de

choisir des fringues cool, auxquelles je suis habitué, car il ne fallait pas que

je me sente mal à l’aise.

– Il faudra que tu sois concentré uniquement sur ta présentation, David.

Rien d’autre ne devra compter.

Oui, merci Li. L’Australien a renchéri tandis qu’il coiffait ses nattes

avec une sorte de mini-trident en bois :

– De toute façon, mec, en sa présence on a l’impression d’être à poil.

Ou pire.

– Et c’est quoi, pire ?

– Tu verras.

Il a fait une grimace à Li qui a levé les yeux au plafond. Ensuite on a

expédié le petit déj’, et je serais incapable de te dire ce que j’ai pris, ni

même si j’ai avalé quoi que ce soit. Mon estomac produisait de l’acide à la cadence du monstre dans Alien. Li a sorti son Yi King, je n’étais pas trop

pour, mais tous deux ont insisté pour que l’on ne change en rien nos

habitudes. Quelque chose à voir avec l’ordre cosmique qui était déjà

suffisamment chamboulé.

– Au moins en ce qui concerne nos petites existences, a précisé Cole en

lançant la pièce.

Mon oracle du jour a été : « Avancez sans hésiter ». Li a applaudi et

l’Australien a poussé un grognement satisfait. Puis nous sommes sortis de

l’appart et avons remonté Crescent Street, avant d’obliquer à droite pour

gagner le siège d’Eidetic. C’était notre parcours habituel, et pourtant j’avais

l’impression de m’enfoncer dans un territoire hostile, où le moindre

incident risquait de me faire louper ma rencontre avec Steven Banks. Rien

de malencontreux n’est toutefois arrivé, et j’ai ressenti du soulagement en

même temps qu’une pointe de contrariété. Je suppose que ma face sombre

de loser aurait souhaité qu’il m’arrive quelque chose, un truc pas trop grave

mais qui m’empêche d’assurer.

– Pas de bol pour toi, mec, t’as trop de chance ! a dit Cole en

m’adressant un clin d’œil.

À croire qu’il devinait mes pensées. Et c’est probablement le cas parce

que je suis quelqu’un d’assez prévisible, sans vouloir diminuer les mérites

de l’Australien.

Lorsque nous sommes entrés dans la boîte, Susan Gowen s’est

précipitée à notre rencontre. Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, rien dans

son apparence impeccable ne laissait filtrer quoi que ce soit. Mais nous

avons tout de suite compris que quelque chose ne tournait pas rond.

– Il est arrivé une tragédie, a déclaré la responsable des ressources

humaines. Stuart Red-cliffe s’est fait agresser la nuit dernière.

« Eh merde », a dit Cole tandis que Li demeurait impassible. Je me suis

calqué sur son attitude afin de dissimuler ma joie. C’était forcément

Richard. Mon ami de toujours avait fait en sorte que Redcliffe ne s’attribue

pas mes idées. Oui, on peut trouver que c’est franchement moyen comme

attitude, voire carrément dégueulasse, et en totale contradiction avec ce que

j’avais reproché à Richard l’autre soir. Sauf que le malheureux qu’il avait

tabassé n’y était pour rien, alors que le superviseur cherchait à me

démonter.

– Comment va-t-il ? a demandé Li.

– Il est aux urgences.

– Et qu’est-ce qu’on va faire ? est intervenu Coleman.

Susan a alors piqué sa crise de nerfs.

– Nous enverrons des fleurs et une boîte de bonbons à Mr Redcliffe le

moment venu. En attendant, il faut trouver une solution, parce que sinon

l’unité de New York fonce tout droit à la cata !

Le siège d’Eidetic se trouve à Mountain View, Californie. Nous

travaillons dans la principale unité de recherches et de développement, celle

que Banks préfère et surveille de près. Mais si l’on venait à le décevoir, nul

doute qu’il nous effacerait de la carte. Après tout, la firme a généré trois

milliards de bénéfices l’année dernière. Je parle d’euros, pas de dollars. Son

fondateur ne peut se permettre qu’une quelconque contrariété nuise à ses

intérêts. Steven Banks prévoit tout, jusqu’à l’imprévisible. Ce type a nié le

hasard pour façonner son destin. Il n’hésiterait pas à nous écraser comme

des fourmis. Richard avait peut-être trop bien fait les choses.

Soudain, Li Wei a déclaré :

– Je peux présenter notre département.

Susan l’a regardé comme si elle venait de se matérialiser dans le hall.

– Vous êtes sûre ?

– Totale transparence dans l’équipe, a certifié Coleman. Aucun

problème.

J’ai cru que la responsable des ressources humaines allait s’effondrer en

pleurs. Le contrecoup, probablement. Elle nous a proposé des boissons, des

viennoiseries, avant de décider que, finalement non, il fallait rester

concentré.

Steven Banks est arrivé exactement à l’heure, politesse des puissants.

C’est un trait de caractère chez lui – on prétend même qu’il est possible de

régler une horloge nucléaire sur son agenda. Bien sûr, j’avais maintes fois

effectué des recherches sur Google pour savoir à quoi il ressemblait. Mais

la plupart des photos remontent à il y a au moins cinq ans. Le pape des jeux

fait très attention à son image, au point d’engager à plein temps des

nettoyeurs de sites. Et surtout il cherche à préserver sa vie privée depuis que

son épouse est morte. C’est pourquoi j’ai été très étonné de voir qu’il était

venu avec sa fille. Parce qu’à ce moment-là je n’ai eu aucun doute, il ne

pouvait s’agir que de Mâyâ.

Quantité de nanas super belles existent ; aucune ne rivalise pourtant

avec elle. Ce n’est pas à proprement parler un canon, on pourrait même la

trouver un peu trop maigre (les tabloïds ont parlé à une époque d’anorexie),

mais elle dégage quelque chose d’unique, avec ses cheveux blonds coiffés

en pétard et ses vêtements hyper colorés. Ah, et elle est très grande, comme

son père. La ressemblance s’arrête là. Steven Banks a tout de l’oiseau de

proie. Yeux profondément enfoncés dans les orbites, nez en bec d’aigle, son

crâne est entièrement rasé et il porte une barbe courte, gris fer, parfaitement

entretenue. On dirait qu’il s’est pris un coup de vieux par rapport aux rares

photos de lui qui circulent sur le Net. Mon boss portait un costume de lin

clair sur une chemise sans col couleur ivoire, contrairement au staff qui

l’accompagnait, entièrement vêtu de noir. Mon regard s’est reporté sur

Mâyâ et ses vêtements flashy : elle jouait clairement le contraste.

Cole m’a filé un coup de coude avant de lâcher entre ses dents :

– Houston ? Ici la Terre…

J’ai focalisé mon attention sur la scène. Susan Gowen s’est répandue en

salamalecs qui n’ont suscité de la part du patron qu’un sourire poli,

vaguement ennuyé. Le reste des Californiens demeurait impassible, à

l’exception de Mâyâ qui faisait mine de bâiller. Ça m’a donné confiance en

moi. Enfin, un peu. Bon, j’étais carrément mort de trouille, mais le fait que

la fille de Ste-ven Banks n’adhère pas complètement à la grande messe m’a

laissé croire que tout n’était pas forcément joué. OK, je ne vais pas essayer

de me la raconter, j’étais à la fois effrayé par mon boss et attiré par sa fille,

d’où toutes ces idées bizarres qui me passaient par la tête alors que mon

cerveau tournait en purée.

Heureusement, Li Wei a pris la situation en main. On a grimpé les

niveaux jusqu’à parvenir au département. Susan Gowen avait eu la

malheureuse idée de faire ranger nos locaux. On aurait dit un appartement

témoin que ferait visiter un agent immobilièr. Du coup, j’avais l’impression

de me retrouver dans un environnement factice, aseptisé, impression que

me semblait partager Coleman.

Li ne s’est pas démontée et a balancé son topo. Contrairement à moi qui

n’ai pas trop écouté, tellement j’étais stressé, Banks lui accordait toute son

attention. Mâyâ n’avait d’yeux que pour la collection de poupées Peter

Fowler. Son père l’a remarqué, ce qui l’a fait sourire.

– Cet endroit me plaît. Moi aussi j’aimais bien m’entourer d’éléments

créatifs. Les figurines Mego, des piles entières de comics, ce genre de

choses…

Son groupe de cadres s’est détendu et Mâyâ a aussitôt détourné la tête.

Devant sa réaction, le sourire de Steven Banks s’est effacé. C’est hélas

l’instant que Li Wei a choisi pour annoncer :

– David Craig, notre nouveau concepteur, aimerait vous présenter un

projet.

En m’attendant bafouiller, je me suis trouvé nul, au-dessous de tout.

Bref, égal à moi-même. Le flop complet. Mon boss m’a regardé comme si

j’étais une amibe prête à baver sur ses mocassins. Il a haussé un sourcil

avant de porter l’estocade :

– Original et intéressant. Mais ce qui est intéressant n’est pas original,

et ce qui est original n’est pas intéressant.

Rictus des requins habillés en sombre. J’étais mort, il ne me restait plus

qu’à m’enterrer dans le square d’à côté. C’est alors que Mâyâ a dit :

– Moi, j’aime bien.

Sans même m’adresser un regard. J’ai compris qu’un duel s’engageait

entre la fille et le père, un affrontement souvent reconduit où chacun à son

tour gagnait puis perdait.

– Elle vient de te sauver la mise, m’a murmuré Coleman à l’oreille.

Li Wei s’est portée en renfort :

– David a d’abord souhaité vous présenter un concept classique : une

contrée médiévale, le château, la forêt. Mais tout cela est géré par un

système révolutionnaire. Il va vous en parler.

Je me suis lancé, sachant que l’on ne m’accorderait pas une seconde

chance : conditions en temps réel, environnement intelligent, réactivité du

climat, entropie appliquée à tous les paramètres, y compris l’élément

humain.

Lorsque j’en ai eu fini, Steven Banks est resté un long moment

silencieux. Ceux qui l’accompagnaient paraissaient nerveux et certains

cherchaient à croiser son regard. J’avais mis dans le mille, la maison mère

en Californie travaillait sur quelque chose d’approchant, d’où l’air ennuyé

du staff.

– Intéressant, a fini par concéder son fondateur.

D’un seul mouvement son staff a hoché la tête, comme un chien sur la

plage arrière du bolide d’Eidetic. Steven Banks a poursuivi :

– C’est prometteur, David. Très prometteur. Mais nous savons ce qu’il

en va des promesses. J’ai beau avoir bâti ma fortune sur les univers

imaginaires, je ne puis me contenter d’un simple souhait comme ceux que

l’on adresse aux fées.

Mon boss émettait des réserves, mais j’avais surtout imprimé qu’il se

souvenait de mon prénom. Coleman souriait aux anges et Li faisait

semblant de rien. Mâyâ les a rejoints. En passant devant son père, elle lui a

dit :

– Pourquoi tu ne l’inviterais pas à la maison ?

Elle avait accentué le dernier mot, et j’ai tout de suite pensé à Richard.

– C’est une bonne idée, a approuvé Steven Banks. Nous avons un pied-

à-terre pour nos séjours à New York. Disons jeudi prochain, pour le dîner ?

Tu parles si ça m’allait !

En rentrant, avec Li et Cole, nous avons acheté un tas de bonnes choses,

dont du champagne, afin de fêter l’événement. On a même porté un toast à

la santé de Stuart Redcliffe. La directrice des ressources humaines avait

laissé un message sur notre répondeur : il semblait sorti d’affaire. J’ai levé

mon verre, comme les autres.

Ce n’était pas trop le moment d’être rancunier.

 

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