L'Ami de toujours
Chapitre 23
Cher Journal,
Comme tu l’imagines, la journée a été plutôt space, et ça pour tout le
monde. Enfin, pour le staff d’Eidetic qui recevait son dieu en personne.
Cela n’arrive pas souvent et, quand Steven Banks débarque, c’est un
mélange de joie, de fierté et d’une incroyable quantité de stress. Le dosage
varie en fonction des personnes, je te laisse deviner le mien.
Pour être franc, tout le monde était à la fête quand le réveil a sonné,
deux heures plus tôt qu’à l’ordinaire. Il y a eu un peu de tiraillement entre
Li Wei et Coleman pour savoir qui occupait en premier la salle de bains,
sans que je sache lequel l’a emporté parce que j’attendais mon tour, l’air de
rien (façon de parler). Après avoir pris une douche, j’ai eu un moment
d’hésitation concernant les vêtements que je devais mettre. Li m’a dit de
choisir des fringues cool, auxquelles je suis habitué, car il ne fallait pas que
je me sente mal à l’aise.
– Il faudra que tu sois concentré uniquement sur ta présentation, David.
Rien d’autre ne devra compter.
Oui, merci Li. L’Australien a renchéri tandis qu’il coiffait ses nattes
avec une sorte de mini-trident en bois :
– De toute façon, mec, en sa présence on a l’impression d’être à poil.
Ou pire.
– Et c’est quoi, pire ?
– Tu verras.
Il a fait une grimace à Li qui a levé les yeux au plafond. Ensuite on a
expédié le petit déj’, et je serais incapable de te dire ce que j’ai pris, ni
même si j’ai avalé quoi que ce soit. Mon estomac produisait de l’acide à la cadence du monstre dans Alien. Li a sorti son Yi King, je n’étais pas trop
pour, mais tous deux ont insisté pour que l’on ne change en rien nos
habitudes. Quelque chose à voir avec l’ordre cosmique qui était déjà
suffisamment chamboulé.
– Au moins en ce qui concerne nos petites existences, a précisé Cole en
lançant la pièce.
Mon oracle du jour a été : « Avancez sans hésiter ». Li a applaudi et
l’Australien a poussé un grognement satisfait. Puis nous sommes sortis de
l’appart et avons remonté Crescent Street, avant d’obliquer à droite pour
gagner le siège d’Eidetic. C’était notre parcours habituel, et pourtant j’avais
l’impression de m’enfoncer dans un territoire hostile, où le moindre
incident risquait de me faire louper ma rencontre avec Steven Banks. Rien
de malencontreux n’est toutefois arrivé, et j’ai ressenti du soulagement en
même temps qu’une pointe de contrariété. Je suppose que ma face sombre
de loser aurait souhaité qu’il m’arrive quelque chose, un truc pas trop grave
mais qui m’empêche d’assurer.
– Pas de bol pour toi, mec, t’as trop de chance ! a dit Cole en
m’adressant un clin d’œil.
À croire qu’il devinait mes pensées. Et c’est probablement le cas parce
que je suis quelqu’un d’assez prévisible, sans vouloir diminuer les mérites
de l’Australien.
Lorsque nous sommes entrés dans la boîte, Susan Gowen s’est
précipitée à notre rencontre. Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, rien dans
son apparence impeccable ne laissait filtrer quoi que ce soit. Mais nous
avons tout de suite compris que quelque chose ne tournait pas rond.
– Il est arrivé une tragédie, a déclaré la responsable des ressources
humaines. Stuart Red-cliffe s’est fait agresser la nuit dernière.
« Eh merde », a dit Cole tandis que Li demeurait impassible. Je me suis
calqué sur son attitude afin de dissimuler ma joie. C’était forcément
Richard. Mon ami de toujours avait fait en sorte que Redcliffe ne s’attribue
pas mes idées. Oui, on peut trouver que c’est franchement moyen comme
attitude, voire carrément dégueulasse, et en totale contradiction avec ce que
j’avais reproché à Richard l’autre soir. Sauf que le malheureux qu’il avait
tabassé n’y était pour rien, alors que le superviseur cherchait à me
démonter.
– Comment va-t-il ? a demandé Li.
– Il est aux urgences.
– Et qu’est-ce qu’on va faire ? est intervenu Coleman.
Susan a alors piqué sa crise de nerfs.
– Nous enverrons des fleurs et une boîte de bonbons à Mr Redcliffe le
moment venu. En attendant, il faut trouver une solution, parce que sinon
l’unité de New York fonce tout droit à la cata !
Le siège d’Eidetic se trouve à Mountain View, Californie. Nous
travaillons dans la principale unité de recherches et de développement, celle
que Banks préfère et surveille de près. Mais si l’on venait à le décevoir, nul
doute qu’il nous effacerait de la carte. Après tout, la firme a généré trois
milliards de bénéfices l’année dernière. Je parle d’euros, pas de dollars. Son
fondateur ne peut se permettre qu’une quelconque contrariété nuise à ses
intérêts. Steven Banks prévoit tout, jusqu’à l’imprévisible. Ce type a nié le
hasard pour façonner son destin. Il n’hésiterait pas à nous écraser comme
des fourmis. Richard avait peut-être trop bien fait les choses.
Soudain, Li Wei a déclaré :
– Je peux présenter notre département.
Susan l’a regardé comme si elle venait de se matérialiser dans le hall.
– Vous êtes sûre ?
– Totale transparence dans l’équipe, a certifié Coleman. Aucun
problème.
J’ai cru que la responsable des ressources humaines allait s’effondrer en
pleurs. Le contrecoup, probablement. Elle nous a proposé des boissons, des
viennoiseries, avant de décider que, finalement non, il fallait rester
concentré.
Steven Banks est arrivé exactement à l’heure, politesse des puissants.
C’est un trait de caractère chez lui – on prétend même qu’il est possible de
régler une horloge nucléaire sur son agenda. Bien sûr, j’avais maintes fois
effectué des recherches sur Google pour savoir à quoi il ressemblait. Mais
la plupart des photos remontent à il y a au moins cinq ans. Le pape des jeux
fait très attention à son image, au point d’engager à plein temps des
nettoyeurs de sites. Et surtout il cherche à préserver sa vie privée depuis que
son épouse est morte. C’est pourquoi j’ai été très étonné de voir qu’il était
venu avec sa fille. Parce qu’à ce moment-là je n’ai eu aucun doute, il ne
pouvait s’agir que de Mâyâ.
Quantité de nanas super belles existent ; aucune ne rivalise pourtant
avec elle. Ce n’est pas à proprement parler un canon, on pourrait même la
trouver un peu trop maigre (les tabloïds ont parlé à une époque d’anorexie),
mais elle dégage quelque chose d’unique, avec ses cheveux blonds coiffés
en pétard et ses vêtements hyper colorés. Ah, et elle est très grande, comme
son père. La ressemblance s’arrête là. Steven Banks a tout de l’oiseau de
proie. Yeux profondément enfoncés dans les orbites, nez en bec d’aigle, son
crâne est entièrement rasé et il porte une barbe courte, gris fer, parfaitement
entretenue. On dirait qu’il s’est pris un coup de vieux par rapport aux rares
photos de lui qui circulent sur le Net. Mon boss portait un costume de lin
clair sur une chemise sans col couleur ivoire, contrairement au staff qui
l’accompagnait, entièrement vêtu de noir. Mon regard s’est reporté sur
Mâyâ et ses vêtements flashy : elle jouait clairement le contraste.
Cole m’a filé un coup de coude avant de lâcher entre ses dents :
– Houston ? Ici la Terre…
J’ai focalisé mon attention sur la scène. Susan Gowen s’est répandue en
salamalecs qui n’ont suscité de la part du patron qu’un sourire poli,
vaguement ennuyé. Le reste des Californiens demeurait impassible, à
l’exception de Mâyâ qui faisait mine de bâiller. Ça m’a donné confiance en
moi. Enfin, un peu. Bon, j’étais carrément mort de trouille, mais le fait que
la fille de Ste-ven Banks n’adhère pas complètement à la grande messe m’a
laissé croire que tout n’était pas forcément joué. OK, je ne vais pas essayer
de me la raconter, j’étais à la fois effrayé par mon boss et attiré par sa fille,
d’où toutes ces idées bizarres qui me passaient par la tête alors que mon
cerveau tournait en purée.
Heureusement, Li Wei a pris la situation en main. On a grimpé les
niveaux jusqu’à parvenir au département. Susan Gowen avait eu la
malheureuse idée de faire ranger nos locaux. On aurait dit un appartement
témoin que ferait visiter un agent immobilièr. Du coup, j’avais l’impression
de me retrouver dans un environnement factice, aseptisé, impression que
me semblait partager Coleman.
Li ne s’est pas démontée et a balancé son topo. Contrairement à moi qui
n’ai pas trop écouté, tellement j’étais stressé, Banks lui accordait toute son
attention. Mâyâ n’avait d’yeux que pour la collection de poupées Peter
Fowler. Son père l’a remarqué, ce qui l’a fait sourire.
– Cet endroit me plaît. Moi aussi j’aimais bien m’entourer d’éléments
créatifs. Les figurines Mego, des piles entières de comics, ce genre de
choses…
Son groupe de cadres s’est détendu et Mâyâ a aussitôt détourné la tête.
Devant sa réaction, le sourire de Steven Banks s’est effacé. C’est hélas
l’instant que Li Wei a choisi pour annoncer :
– David Craig, notre nouveau concepteur, aimerait vous présenter un
projet.
En m’attendant bafouiller, je me suis trouvé nul, au-dessous de tout.
Bref, égal à moi-même. Le flop complet. Mon boss m’a regardé comme si
j’étais une amibe prête à baver sur ses mocassins. Il a haussé un sourcil
avant de porter l’estocade :
– Original et intéressant. Mais ce qui est intéressant n’est pas original,
et ce qui est original n’est pas intéressant.
Rictus des requins habillés en sombre. J’étais mort, il ne me restait plus
qu’à m’enterrer dans le square d’à côté. C’est alors que Mâyâ a dit :
– Moi, j’aime bien.
Sans même m’adresser un regard. J’ai compris qu’un duel s’engageait
entre la fille et le père, un affrontement souvent reconduit où chacun à son
tour gagnait puis perdait.
– Elle vient de te sauver la mise, m’a murmuré Coleman à l’oreille.
Li Wei s’est portée en renfort :
– David a d’abord souhaité vous présenter un concept classique : une
contrée médiévale, le château, la forêt. Mais tout cela est géré par un
système révolutionnaire. Il va vous en parler.
Je me suis lancé, sachant que l’on ne m’accorderait pas une seconde
chance : conditions en temps réel, environnement intelligent, réactivité du
climat, entropie appliquée à tous les paramètres, y compris l’élément
humain.
Lorsque j’en ai eu fini, Steven Banks est resté un long moment
silencieux. Ceux qui l’accompagnaient paraissaient nerveux et certains
cherchaient à croiser son regard. J’avais mis dans le mille, la maison mère
en Californie travaillait sur quelque chose d’approchant, d’où l’air ennuyé
du staff.
– Intéressant, a fini par concéder son fondateur.
D’un seul mouvement son staff a hoché la tête, comme un chien sur la
plage arrière du bolide d’Eidetic. Steven Banks a poursuivi :
– C’est prometteur, David. Très prometteur. Mais nous savons ce qu’il
en va des promesses. J’ai beau avoir bâti ma fortune sur les univers
imaginaires, je ne puis me contenter d’un simple souhait comme ceux que
l’on adresse aux fées.
Mon boss émettait des réserves, mais j’avais surtout imprimé qu’il se
souvenait de mon prénom. Coleman souriait aux anges et Li faisait
semblant de rien. Mâyâ les a rejoints. En passant devant son père, elle lui a
dit :
– Pourquoi tu ne l’inviterais pas à la maison ?
Elle avait accentué le dernier mot, et j’ai tout de suite pensé à Richard.
– C’est une bonne idée, a approuvé Steven Banks. Nous avons un pied-
à-terre pour nos séjours à New York. Disons jeudi prochain, pour le dîner ?
Tu parles si ça m’allait !
En rentrant, avec Li et Cole, nous avons acheté un tas de bonnes choses,
dont du champagne, afin de fêter l’événement. On a même porté un toast à
la santé de Stuart Redcliffe. La directrice des ressources humaines avait
laissé un message sur notre répondeur : il semblait sorti d’affaire. J’ai levé
mon verre, comme les autres.
Ce n’était pas trop le moment d’être rancunier.
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