L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 31 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 32

 

Cher Journal,

 

Richard m’attendait à l’aéroport. Il était accoudé au comptoir de la

cafétéria, comme au jour de nos retrouvailles. Mais, cette fois, c’est moi qui

suis allé vers lui. J’ai tout de suite vu à son sourire qu’il allait bien, en dépit

d’une allure complètement déchirée. Il semblait sorti d’un conteneur à

ordures. Moi, c’était tout le contraire. Je devais avoir belle apparence, mais

mon moral était au-dessous de zéro. Richard s’est abstenu d’un : « Ça n’a

pas l’air d’être la grande forme » et a préféré plaisanter :

– Ton père a failli t’en coller une !

J’ai haussé les épaules.

– Pas besoin, ma mère s’en était chargée. Ses paroles valaient n’importe

quel coup de poing.

– Tu prends quelque chose ?

– Un café.

Je suis resté un long moment silencieux avant d’exploser :

– Merde, comment pourrais-je être traumatisé par le souvenir d’un frère

que je n’ai jamais connu !

Richard m’a répondu d’une voix douce :

– Tu sais, il y a des gens dont on sent la présence surtout quand ils ne

sont pas là.

– Comme qui ?

– Les personnes que l’on aime.

– Sans blague, et comment aurais-je pu l’aimer ? Je viens de te dire que

l’on ne s’est jamais vus. Il est mort avant ma naissance !

Mon ton agressif ne l’a pas empêché de poursuivre :

– Je pensais à tes parents. Ils en ont forcément beaucoup parlé, et leur

chagrin devait être difficile à supporter, pour un petit garçon. C’est

d’ailleurs pour cela que l’on a commencé à se fréquenter.

– À cause de David ?

Richard a hoché la tête. Il semblait en savoir plus que moi et je

n’arrivais pas à le supporter.

– Et puis pourquoi m’appeler aussi David ? Me coller le prénom du fils

mort, tu parles d’une sacrée bonne idée pour débuter dans la vie ! Putain,

c’est franchement malsain, je ne sais même pas si c’est légal !

– Arrête, tu te fais du mal.

Richard avait l’air calme, prévenant, sincèrement peiné. Et ça m’a

gonflé, tout comme le fait de le trouver à côté de moi, en Caroline du Nord.

Ce qui voulait dire qu’il avait anticipé mes plans.

– Et puis, d’abord, qu’est-ce que tu fais là ?

Il a paru surpris par ma question.

– Mais c’est toi qui me l’as demandé !

C’était à mon tour de ne rien comprendre.

– Je te demande pardon ?

Richard a soupiré, comme si devoir tout expliquer lui réclamait un

effort.

– Bon, d’accord, pas avec des mots. Tu appréhendais le retour chez les

parents, alors je t’ai accompagné. Pour faire front à deux, comme autrefois.

J’ai alors pris conscience de sa vanne, quand je l’avais rejoint au

comptoir.

– Au fait, comment sais-tu que mon père a failli m’en coller une ?

Richard s’est fendu d’un sourire.

– Oh, je pourrais prétendre l’avoir deviné, puisque c’est en général la

réaction que tu suscites en lui. Colère, tristesse… En réalité, j’étais tout

simplement là.

Je l’ai observé, avec de la peur dans le regard.

– Richard, je te le demande une dernière fois : qu’est-ce que tu veux ?

Il a répondu sans hésiter :

– Que l’on efface tout, je suis même disposé à te pardonner.

– Me pardonner de quoi ?

– De n’avoir pas compris quelle était ta place, David, de n’avoir pas su

y rester.

Pour lui, cela allait de soi. Richard paraissait même soulagé.

– Ma place, il n’y a que moi qui puisse l’occuper. Personne d’autre.

– Nous sommes entièrement d’accord.

Il a hoché plusieurs fois la tête comme si, enfin, on se comprenait.

Richard semblait toutefois attendre autre chose. Alors j’ai continué :

– Pourrais-tu me rendre un service ?

Ses yeux étaient remplis d’espoir.

– Tout ce que tu veux, David, du moment que c’est à ma portée.

– Dégage, fous le camp de ma vie.

Richard s’est aussitôt raidi ; son sourire s’est transformé en rictus.

– Ce n’est pas dans mes moyens.

– Je m’attendais à cette réponse. Et quels sont, au juste, tes moyens ?

Il a fait mine d’adopter un ton badin, mais son visage était blême.

– Vois-tu, David, j’ai moi aussi l’intention de mener une vie heureuse.

– Je n’ai aucun problème avec ça.

– Hélas, je crains que si. Car pour que mon bonheur soit complet, il faut

que mon meilleur ami échoue.

Nous devions aller jusqu’au bout, en tirer les ultimes conséquences.

– Et ton meilleur ami, c’est moi.

– Bien vu, David, tu as tout compris. Et n’oublie pas qu’il n’y a rien de

mieux qu’un ami de toujours pour toucher là où ça fait mal.

 

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