L'Ami de toujours
Chapitre 17
Cher Journal,
Je suis arrivé pile à l’heure, ce qui n’a pas empêché Richard d’y aller de
sa remarque :
– J’ai failli attendre.
Visage fermé, il se tenait debout sur le trottoir, les bras croisés, genre
urban warrior prêt à tabasser tous les passants à la moindre contrariété.
– Désolé, le Queens n’est pas la porte à côté.
– Tu aurais dû en tenir compte, David.
– Eh, du calme. D’abord je ne suis pas en retard, et ce n’est pas comme
si on devait me faire quitter le pays.
Je pensais à ces vieux films d’espionnage, où le héros est traqué par une
agence gouvernementale pour un truc qu’il n’a pas commis. En général, il
se colle une fausse moustache, ou relève la capuche de son sweater pour
passer inaperçu. Mon ami s’est brusquement détendu et a affiché son
sourire.
– Oui et non. Il s’agit même plutôt du contraire, nous allons te rendre
visible.
La façon dont Richard a appuyé sur le dernier mot ne m’a pas
franchement plu.
– Ça y est, tu recommences…
– Bien obligé, dans la mesure où je ne constate aucun changement
depuis la dernière fois…
Mon ami faisait allusion à notre sortie en boîte. Je ne t’en ai pas parlé
plus tôt, cher Jour-nal, parce que c’était franchement la cata. L’idée venait
de lui, tu te doutes bien, et il m’a presque traîné de force jusqu’au Happy Ending. Imagine un ancien salon de massage érotique reconverti en machin
tendance, avec carrelage en céramique sur les murs et douches de sauna. Le
videur a laissé entrer Richard sans problème, et je me faisais l’impression
d’être son cousin péquenot tout droit sorti d’un mobile-home perdu dans la
cambrousse. À l’intérieur les nanas avaient l’air super chaud, mais je n’en
parle que d’un point de vue théorique. Par contre Richard était carrément à
l’aise au milieu de son essaim de bombasses. Ce qu’il a fait nourrirait les
fantasmes du geek moyen pendant un mois. D’ailleurs, je m’étonne que
Richard soit aussi soucieux de n’être jamais grossier en paroles, et qu’il
puisse ainsi se donner en spectacle. Fin du commentaire audio, retour au
menu.
– Qu’est-ce que tu proposes ? lui ai-je demandé.
– Je vais aider la larve à se transformer en papillon.
Bon, c’est sûr que je pouvais prendre son commentaire pour une insulte
et le planter là, mais le fait est que j’étais tenté. Richard est meilleur que
moi en tout, et j’avais donné mon accord pour qu’il m’enseigne ses talents.
Alors j’ai laissé courir.
– Par quoi allons-nous commencer ?
– Ton apparence, David. Le premier contact que nous avons avec les
autres, c’est le corps. Te rends-tu compte que la seule chose que nous
voyons de nous-mêmes, sans se pencher ou recourir à un miroir, ce sont nos
mains ?
J’ai regardé les siennes : elles étaient parfaitement soignées. Il doit
avoir la même manucure que Susan Gowen.
– Arrive un moment, a repris mon ami, où les gens voient davantage
notre physique que ce que l’on peut en percevoir.
– Sûr, mais ça reste superficiel. Tu ne peux tout de même pas baser une
relation sur le look des gens.
Richard a écarquillé les yeux, en prenant l’air étonné.
– Ah non ? Pour l’amour du ciel, David, tu ne vas pas me sortir une
platitude du style « la beauté véritable, c’est la beauté intérieure » ?
– Pourquoi pas ?
– Arrête, c’est le genre de phrase rassurante inventée par les moches.
Comme de dire que l’argent ne fait pas le bonheur. À tout prendre, je
préfère mourir d’un cancer généralisé dans une clinique privée où on me shootera aux antidouleurs, plutôt que de crever comme une bête dans mon
logement social !
Je me suis entendu rire sans être vraiment dans l’ambiance. Des fois, le
cynisme de Richard a quelque chose d’abrasif, comme s’il vous décapait le
cerveau. Après on ne sait plus trop quoi penser, tout en n’étant pas vraiment
disposé à accepter ses vues.
– Comme tu veux. On commence par quoi ?
Richard m’a amené chez son coiffeur, un salon hype fréquenté par les
stars de ciné. J’en suis ressorti avec une nouvelle tête, littéralement, comme
ces poupées japonaises que l’on décapite pour leur changer le visage. La
coupe de cheveux m’allait nickel, mais j’avais l’impression d’un fake, de
n’être rien d’autre qu’un imposteur. Mon compagnon s’en est rendu compte
car il s’est empressé d’ajouter :
– Ta mutation n’est pas complète, il faut une tenue au super-héros.
Là, j’ai compris pourquoi les justiciers met-tent toujours leur slip au-
dessus des collants. Un boxer-short Calvin Klein coûte près de vingt
dollars, et Richard en a pris une dizaine !
– Il faut que tu sois impeccable.
– Attends, personne ne les verra, je ne suis pas du genre à me balader
avec le pantalon sous la raie du cul !
Richard a tiqué avant de répondre :
– Toi, tu le sauras. Et puis il faut espérer qu’un jour quelqu’un s’en
avise. David, tu ne comptes tout de même pas rester puceau toute ta vie ?
Jeu, set et match.
On a continué les emplettes dans la boutique Kenneth Cole, où le gérant
était trop content de nous voir sortir avec une veste en cuir à six cents
dollars. Puis nous sommes allés chez Barney’s, sur Madison Avenue. À
l’évidence, Richard était un habitué. Pas moins de trois vendeurs ont fondu
sur lui en lui proposant un café et même du champagne. Mon compagnon
s’est installé dans un fauteuil design tandis que je filais en cabine
d’essayage. J’ai essayé différents costumes qui me tombaient très bien, mais
Richard ne semblait pas satisfait.
– Nous avons tout le temps, a-t-il déclaré à l’assistance.
J’étais assez gêné. J’avais l’impression d’être à poil, ce qui du reste
n’était pas totalement faux. Et puis surtout je me demandais ce qu’en pensaient les vendeurs. Ils devaient nous prendre pour un couple gay.
Évidemment, Richard a lu dans mes pensées :
– Et alors ?
Oui, sauf qu’il faut avoir son assurance pour être à l’aise dans toutes les
situations. Finalement, Richard a opté pour deux costumes, un gris et l’autre
crème, puis la virée s’est poursuivie chez Banana Republic où j’ai constitué
un lot de pulls.
– Merci pour tout.
– De rien, David, c’est moi qui te remercie pour ta gratitude.
Encore un mot désuet, appuyé comme si de rien n’était. On dit que la
gratitude est une dépendance ; j’espérais ne pas devenir trop vite accro à
mon ami. L’air radieux, heureux de me faire plaisir, il a ensuite proposé de
finir chez Paul Smith :
– Qualité anglaise, chic et décontractée.
Ce qui m’a fait penser à Stuart.
– On peut éviter ?
Richard a ralenti le pas.
– Pourquoi donc, David ? Entre s’habiller et se vêtir, il y a la même
différence qu’entre se nourrir et déguster. D’un côté, tu as les gens qui ne
pensent qu’à calmer leur faim et à se protéger du froid, de l’autre il y a ceux
qui réclament le meilleur. Tu as commencé un régime, David, il faut aller
jusqu’au bout.
– Merci pour la tirade mais cela n’a rien à voir. Non, simplement il y a
un type au boulot qui m’en fait voir de toutes les couleurs, et ce mec est
anglais. Ça me ferait suer qu’il croit que je cherche à le copier.
Richard s’est arrêté au milieu du trottoir, en tenant à bout de bras les
sacs griffés.
– Tu veux que l’on en parle ?
– Je viens de le faire.
– Non, je veux dire, cette personne te crée des problèmes ? Comment
s’appelle-t-elle ?
En repensant à Tim Weston et sa maison incendiée, j’ai rapidement fait
machine arrière.
– Stuart Redcliffe, mais peu importe, je peux gérer tout seul.
Au retour, Richard m’a raccompagné en taxi. Il n’a pas dit un mot et a
refusé que je lui fasse visiter les locaux. C’était juste une proposition polie de ma part et j’espérais qu’il la déclinerait.
En ce moment, Stuart travaille tard.
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