L'Ami de toujours
Chapitre 28
Cher Journal,
Avec Richard, je suis allé au clash sans pren-dre la peine de réfléchir.
J’ai l’impression d’être un Leeroy Jenkins, le bourrin de World of Warcraft,
qui fonce dans le tas sans plan ni préparation, avec la garantie de me
prendre une tôle et de mettre en péril tous mes amis. Sauf que là, c’est dans
la vraie vie.
Il s’est passé cinq jours depuis notre mise au point et, pour l’instant,
Richard se tient tranquille. Enfin, façon de parler. Je sens continuellement
sa présence. Il me suit, dès que j’ai quitté l’appart. Exemple, cet après-midi.
Avec Mâyâ, nous sommes allés faire un tour à Chel-sea. Son père est parti
en voyage d’affaires à Singapour et, du coup, elle se sent plus libre de sortir.
Ce n’est pas que Steven Banks l’en empêche, mais disons que c’est un peu
compliqué. Bref, j’ai quitté la boîte après le déjeuner et l’on s’est retrouvés
face à la galerie Tony Shafrazi, l’un des plus grands spécialistes d’art
contemporain à New York, voire dans le monde. Mâyâ m’a expliqué
qu’Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat ont exposé chez lui, et qu’il a
découvert Keith Haring, le peintre qui fait des petits bonshommes sympas.
C’était très chouette, surtout d’être avec elle. Je lui ai donné la main et nous
sommes entrés dans la galerie.
Immédiatement, le personnel s’est précipité sur Mâyâ. Ces gens ont
beau être cultivés, ils se conduisent comme des vendeurs de fringues : la
seule chose qui comptait à leurs yeux est que l’héritière d’Eidetic allait
peut-être acheter un tableau. Autant dire que personne ne faisait attention à
moi. Mâyâ n’était pas à l’aise, je me suis éloigné un peu. J’ai regardé un ou deux trucs exposés puis me suis tourné vers la rue. Et à travers la vitrine,
j’ai vu Richard.
Pas de doute, il s’agissait bien de lui, tout comme ce matin, près de la
boulangerie, et hier soir, sortant d’une station de métro. Richard fait du
clipping : il surgit dans le décor puis disparaît. Je le vois, mais j’essaye de
ne pas y penser. En me persuadant qu’il ne vit que dans ma tête, peut-être
parviendrai-je à l’oublier. Ou au moins à le repousser tout au fond de mon
esprit, de manière à ce qu’il croupisse dans sa prison de ténèbres. Mais d’un
autre côté, je me dis que la menace peut venir de l’intérieur. On dit qu’un
cancer peut demeurer plusieurs années en sommeil avant de se déclarer. La
question est de savoir quand Richard va passer à l’action.
En sortant de la galerie, nous sommes allés prendre un verre. Comme il
faisait beau, on s’est installés en terrasse. Des gens ont commencé à
photographier Mâyâ avec leur téléphone. J’ai senti son stress, même si elle
essayait de ne pas le montrer.
– Ce n’est rien, a-t-elle dit. J’ai l’habitude. Tu n’as qu’à faire comme si
nous étions seuls.
J’apercevais Richard en vision latérale, une image parasitaire dans le
coin de mon écran.
– David ?
– Oui, désolé.
– Tout va bien ?
– Ça me gave que l’on ne puisse pas être tranquilles.
Mâyâ m’a alors embrassé. Il y a des gens qui ont le coup pour saisir
l’occasion. Tel type place sa réplique exactement quand il faut, telle nana va
avoir le geste adéquat. Ce n’est évidemment pas mon cas. Aussi la réaction
de Mâyâ m’a surpris, et je lui en ai été reconnaissant. J’ai senti le goût de
ses lèvres, à ce moment-là il n’y avait que nous deux. Jusqu’à ce que je
pense à Richard, à la tête qu’il devait faire. Sans réfléchir, j’ai regardé dans
sa direction, avant de me rendre compte qu’il était parvenu à me voler cet
instant.
Je me suis écarté de Mâyâ et lui ai dit :
– Et si on allait à mon appart ?
– Tu n’as pas plus direct ? a-t-elle répondu en faisant mine de regarder
ma braguette.
J’ai piqué un fard.
– Non, ce n’est pas ce que tu crois…
– Je plaisante, David. C’est une bonne idée, allons-y.
Deux gros sacs en papier brun emplis de provisions étaient posés sur le
passe-plat du coin cuisine. Mes colocs venaient à peine d’arriver et ils
n’avaient pas eu le temps de ranger. J’ai fait les présentations.
– Nous nous sommes déjà rencontrés, a dit Mâyâ.
– Oui, mais la première fois ne comptait pas, a répondu Coleman.
C’était dans le cadre du boulot. Là, c’est pour le plaisir.
– Merci, c’est gentil. J’apprécie que l’on ne lise pas « Eidetic » sur mon
front.
L’Australien a souri.
– Vous restez pour dîner ? a demandé Li.
Mâyâ s’est tournée vers moi, j’ai hoché la tête.
– Avec plaisir, a-t-elle répondu.
– Cuisine thaï, OK pour tout le monde ?
La soirée s’annonçait extra. Cole a proposé des bières mais les filles
n’ont pas suivi. En dehors du thé, elles se sont découvert quantité de points
communs. J’étais aux anges. Personne n’essayait de s’y croire, Mâyâ n’était
pas la fille du patron devant qui il faut faire gaffe, et de son côté elle était
simplement naturelle, juste heureuse d’être là. Nous formions deux couples
en train de savourer l’instant, quatre amis qui semblaient se connaître
depuis toujours. La conversation roulait sans problème, et fatalement nous
en sommes venus à parler de cinéma. Autour de la table, tout le monde
avait vu et adoré Avatar (top 3 dans mon classement des cinq meilleurs
films). Je parlais de la qualité d’image avec Li Wei et Coleman quand Mâyâ
a lancé :
– Cela doit faire bizarre d’avoir un double.
J’ai cru me prendre un coup de batte en pleine face. Heureusement,
personne ne s’est avisé de ma réaction.
– Ça dépend pour qui, a répondu l’Australien. Chez nous, dans la tribu
Aranda, tout être humain existe sous deux formes. La forme que l’on
connaît vit normalement, tandis qu’une autre forme demeure dans une
caverne où elle reste éternellement jeune et passe son temps à se distraire.
Mâyâ a eu l’air vraiment intéressé. Bien sûr, je me souvenais
qu’autrefois elle s’était inventé une amie imaginaire, mais j’ignorais jusqu’à quel point ce que racontait Coleman pouvait la concerner. Pour ma part, je
le vivais franchement mal.
– Et ce double souterrain ne fait que s’amuser ? a-t-elle relancé.
– Non, des fois il sort de sa caverne pour avertir d’un danger son double
humain, ou lui filer un coup de main. En se présentant à son jumeau, il lui
déclare : « Tjoananga. »
Richard avait réussi son coup.
– Ce qui signifie ? a demandé Mâyâ.
– « Nous deux sommes amis. »
Jusqu’alors, l’appartement constituait un abri, mais Richard venait d’en
forcer l’entrée. Les ténèbres de sa cellule semblaient s’insinuer sous la porte
et j’appréhendais leur contact.
– Ça ne va pas ? m’a demandé Li.
– Si, j’ai juste besoin de prendre un peu l’air.
Coleman s’est efforcé de plaisanter :
– Notre David n’a pas l’habitude de boire, il a voulu t’impressionner.
– Ça doit être ça…, ai-je dit, trop content de la diversion, même si elle
ne me mettait pas en valeur.
– De toute façon, je dois rentrer, a répondu Mâyâ en m’adressant un
sourire.
Nous avons appelé un taxi et je suis descendu avec elle pour l’attendre.
– J’ai passé une excellente soirée, David.
Mâyâ s’est blottie contre moi.
– À refaire.
Je me sentais mieux, mais pas totalement bien. Dorénavant, aucun
endroit n’était sûr. Le taxi prenait son temps, et j’ai eu tout à coup une idée.
– Mâyâ, tu pourrais m’indiquer le nom du spécialiste ?
Elle a haussé un sourcil.
– Si, celui qui t’a aidée. Enfin, tu sais, pour ton amie imaginaire…
– Le professeur Mesic ? Bien-sûr, mais pour quoi faire ?
J’ai improvisé :
– Les histoires de Coleman m’intéressent. J’aimerais bien en savoir plus
sur les doubles, ce genre de choses…
– Dans ce cas, il n’y a pas mieux que lui. Mais ça va te coûter cher !
– T’inquiète, je ferai passer la note sur le budget recherches…
Mâyâ est repartie vers le centre. Je suis resté un long moment dans la
rue, à réfléchir. Lorsqu’on me demande ce que je fais, il m’arrive de
répondre que je crée des objets, et que je joue en leur disant ce qu’ils ont le
droit de faire et de ne pas faire. Cela ne s’applique pas à Richard. Son
comportement est imprévisible, bien plus performant que le programme
aléatoire sur lequel je travaille. Tout seul, je n’ai aucune chance. Il me faut
de l’aide, un point de vue extérieur qui lui soit étranger. À mon tour
d’intégrer la part d’imprévu.
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