L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 34 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 35

 

Cher Journal,

 

J’ai voulu voir Mâyâ, pour la convaincre de ne pas écouter ce que l’on

pourrait lui dire à mon sujet. D’accord, il y a un problème chez Eidetic.

Mais rien que je ne puisse régler, à condition qu’on m’en laisse le temps. Et

puis je n’ai jamais touché à la drogue. Je lui ai téléphoné sur son mobile.

Pas de tonalité. J’ai essayé sur le fixe de la résidence. Le majordome a fini

par décrocher. Je me suis présenté, il n’a pas eu l’air de me reconnaître, ou

plutôt mon nom lui disait quelque chose, mais sans plus. Après tout, cela

n’a rien de surprenant. Steven Banks ne lui a probablement pas confié ce

que je représentais pour la boîte, je le vois mal s’épancher auprès des

domestiques. De plus, le majordome n’était probablement pas au courant

pour Mâyâ et moi. Je veux dire, que nous sortions ensemble. J’ai tenté de

vider mon esprit, afin de faire refluer les vagues de panique. Il fallait que je

le convainque. Je me souvenais avoir entendu son prénom durant le dîner,

mais impossible de le retrouver, quand bien même ma vie en aurait

dépendu. Et c’était peut-être bien le cas. Alors je me suis rabattu sur

l’environnement sans couleurs, la nourriture blanche. L’employé au bout du

fil a écouté ma description, sans m’interrompre une seule fois. Puis il a dit

que ce n’était un secret pour personne, n’importe quel lecteur de magazine

people en savait autant que moi, et il a raccroché. Ça m’est revenu par la

suite. Le majordome se prénomme Terence, mais je suppose qu’on peut

aussi l’apprendre par les journaux.

Je me suis senti dépossédé d’une part de ma vie. La partie s’annonçait

mal. Je pouvais pres-que lire, en surimpression sur ma rétine, le « head up

display » affichant mon statut. J’étais seul, sans nul endroit où aller. C’est alors que Richard m’a rejoint, comme chaque fois que j’ai le moral au plus

bas. Ma première réaction a été de le cogner, mais mon poing est retombé.

J’aurais eu l’impression de me frapper moi-même. Au fil des semaines,

nous avions fini par nous ressembler. Ma propre mère aurait eu du mal à

faire la différence.

– Troublant, n’est-ce pas ? a deviné Richard.

Il m’a proposé de marcher et je l’ai suivi. Nous avons remonté la

Cinquième Avenue qui se transformait au fur et à mesure. Les trottoirs

devenaient sales, les façades des maisons étaient négligées et couvertes de

tags. Cela me faisait penser à Richard, d’ordinaire impeccable mais dont la

peau flétrissait et dégageait une mauvaise odeur quand je ne me trouvais

pas près de lui. Pour l’heure, c’était plutôt le contraire. Il avait belle allure

et je devais ressembler à un clochard.

Richard a fait halte à l’angle de la 128e Rue. J’ai attendu un long

moment avant qu’il ne rompe le silence :

– Jadis, il y avait ici un magnifique hôtel particulier, appartenant aux

frères Collyer. Connais-tu leur histoire ?

Ça me disait vaguement quelque chose, un truc lu dans un manga

d’Hirohiko Araki.

– Un fait-divers en rapport avec des jumeaux ?

– Non, David, pas exactement, même s’ils ont fini par se ressembler

beaucoup.

– Comme toi et moi ?

Richard a esquissé un sourire.

– C’est toi qui l’as dit. Homer Collyer était de quatre ans l’aîné de

Langley. Grosse fortune familiale, père gynécologue, ils étaient jeunes,

beaux, et avaient tout pour réussir. Jusqu’au jour où leurs parents ont

disparu.

– Ils sont morts ?

– Non, pff, envolés, a fait Richard en soufflant sur ses doigts. Durant

quarante ans, Homer n’a plus jamais quitté leur demeure, et Langley n’en

sortait que la nuit, pour trouver de la nourriture dans les poubelles, ou de

l’eau tirée aux fontaines publiques. Bien sûr ils n’avaient plus de chauffage,

mais Langley avait un diplôme d’ingénieur. Ses connaissances lui ont

permis de produire de l’électricité.

– Comment ?

– À partir d’un moteur de voiture. En fait, ils avaient installé une Ford

T dans le salon. Et quantité d’autres choses dans toutes les pièces, comme

des pianos, des mannequins de couturières, un assortiment de bicyclettes,

une mâchoire de cheval, et des milliers de journaux.

Pour souligner son effet, Richard a marqué une pause. Il a toujours eu

l’art de captiver mon attention. Malgré moi, j’étais fasciné.

– Et ?

– En mars 1947, les voisins se sont plaints auprès de la mairie. Une

odeur de charogne s’échappait de l’hôtel et commençait à se répandre dans

tout le quartier. Les services de la voirie se sont présentés au domicile des

Col-lyer. Comme personne ne répondait, la police a fini par intervenir. Ils

ont été obligés de se forer un passage, littéralement. Un mur de détritus

interdisait l’entrée, et Langley avait disposé des pièges à destination des

rôdeurs. Des colonnes de journaux liés ensemble par de la ficelle, en

équilibre plus ou moins stable.

– Ils ont retrouvé les frères ?

– Morts. Homer était couché sur son lit, vêtu uniquement d’un peignoir

crasseux. Le médecin légiste a déclaré que la malnutrition était

probablement la cause du décès.

– Et Langley ?

– Les employés chargés de vider l’hôtel l’ont découvert un mois après,

à quelques mètres à peine de son frère. Écrasé par l’un de ses pro-pres

pièges.

– Un mois, alors qu’ils étaient l’un à côté de l’autre ?

– Ensevelis sous les déchets… il y en avait cent quarante tonnes. Fin de

l’histoire.

Et de la trêve, je l’ai tout de suite vu dans les yeux de Richard. Il me

restait toutefois à lui poser une question :

– Pourquoi m’avoir raconté ça ?

– Parce que cela aurait pu nous arriver, David. Toi, le geek

éternellement enfermé dans sa chambre, et moi retenu captif des ténèbres.

– Oui, sauf que les frères ont toujours vécu ensemble, ce qui n’est pas

notre cas.

Richard a pris le temps de méditer mes paro-les, un sourire triste au

visage.

– Tu veux dire qu’il ne peut y avoir qu’un seul habitant dans notre

maison ?

J’ai baissé la tête sous le poids de la fatigue, ce qui pouvait passer pour

de l’approbation. Lorsque j’ai relevé les yeux, Richard avait disparu.

 

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