L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 28 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 29

 

 

Cher Journal,

 

J’ai obtenu un rendez-vous avec le professeur Mesic. Assez vite, ce qui

m’a surpris au vu de ce que Mâyâ avait laissé entendre concernant ses

honoraires. Je m’attendais à ce qu’il soit très demandé, et me voyais faire la

queue derrière des stars déprimées et des courtiers de Wall Street rendus

moroses par la crise. En fait, pas du tout. Je l’ai eu directement au

téléphone, et il m’a pris dès que le nom de Mâyâ a été prononcé. L’utiliser

comme passe-droit n’était peut-être pas très correct de ma part, mais avec

ce que Richard est susceptible de faire, je ne peux pas me permettre de

traîner. D’autant que Dragan Mesic semblait être l’homme de la situation.

Bien sûr, avant de le contacter, j’avais effectué des recherches, histoire

de cerner son profil. Né dans les années quarante dans l’ex Yougoslavie, il

devient très vite une pointure en anthropologie, spécialisé dans les mythes.

Il quitte son pays pendant la guerre de 1991 et trouve refuge aux États-Unis.

Mesic enseigne à l’université de New York avant de prendre sa retraite.

Aucun bouquin à son actif, juste une poignée d’articles que les

commentateurs qualifient de « remarquables, bien que remettant en cause

nos explications rationnelles ». Tout de même un bémol qui vient nuancer

cette belle unanimité : un ponte du département psychologie de Harvard qui

taxe ses travaux « d’excentriques, un délire sans fondements scientifiques ».

Probablement un jaloux. Pour ma part, il avait su aider Mâyâ et cela valait

toutes les recommandations.

Je me suis pointé chez lui à l’heure dite. Le professeur vit dans une

petite rue tranquille bordée d’arbres, pas loin du Jewish Museum. C’est lui

qui m’a ouvert. Petit mais bâti comme un taureau, Dragan Mesic a la peau mate, un visage couvert de rides et mangé par une barbe blanche aux

boucles emmêlées. Ses cheveux sont trop longs et coiffés en arrière. Il porte

un pantalon de velours, un pull défraîchi et une veste en tweed avec des

renforts de cuir aux coudes. Exactement l’idée que l’on se fait de

l’universitaire dans les films ou les séries télé. Le genre père d’Indiana

Jones, mais en brut de décoffrage. Carrément inquiétant même dès que l’on

fixe son regard noir. Il m’a fait penser aux tueurs dans Hostel. En me

voyant, il a affiché un air renfrogné.

– Monsieur Craig ?

– Bonjour, professeur.

Il a paru hésiter avant de lâcher :

– Je vous en prie, entrez.

Son accent d’Europe de l’Est est à couper au couteau. Mesic m’a

précédé dans une pièce. Le foutoir intégral. Un mur est décoré de masques

africains, japonais ou aztèques, et de poupées cérémonielles. Les trois

autres sont couverts d’étagères du sol au plafond, garnies de livres et de

revues. D’autres sont empilés sur les tapis ou les sièges, sans ordre

apparent. Visiblement, il en faudra beaucoup avant de convertir le

professeur à l’e-book.

Il s’est installé derrière son bureau.

– Veuillez vous asseoir.

Ç’avait tout d’un commandement. J’ai voulu libérer un fauteuil quand il

s’est écrié :

– Non, laissez-moi faire, vous allez déranger mon classement !

Il s’est emparé d’une liasse de papiers annotés au crayon avant de la

déposer soigneusement sur le sol. OK, Dragan Mesic vivait en reclus dans

sa tanière et il n’aimait pas qu’on perturbe son quotidien. Bref, c’était un

geek de la vieille école, ce qui m’a mis en confiance. Nous avons fini par

prendre place. Avant que je dise un seul mot, le professeur a précisé :

– Sachez avant tout, monsieur Craig, que je ne suis pas un thérapeute.

– Pourtant, vous avez soigné mon amie.

– La jeune Mâyâ Banks ? Non, je lui suis venu en aide, par amitié pour

la famille. Je connaissais très bien sa mère. Mais c’est elle qui a pris seule

conscience de sa situation.

– Avec tout mon respect, professeur, je n’espère pas autre chose.

– Soit. Veuillez m’exposer votre cas.

J’ai commencé en douceur par mon enfance et les premières années

avec Richard. Le professeur m’a écouté sans manifester d’émotions.

– Voilà pour l’essentiel.

Il a balayé l’air de sa main avant de déclarer :

– Tout cela est on ne peut plus banal. Bien souvent, l’ami imaginaire

permet de ne pas obéir aux parents. Enfreindre le règlement, refuser

d’absorber certains aliments ou de s’endormir à l’heure, ce genre de choses.

Jusqu’à lui faire endosser des bêtises, de manière à ne pas se sentir

coupable.

– Quel genre de bêtises ? ai-je demandé en pensant à la maison

incendiée des Weston.

Dragan Mesic a saisi aussitôt la portée de ma question.

– Parfois des faits graves, qui pourraient retenir l’attention de la justice

et des services sociaux. Cependant, la situation n’a rien d’exceptionnel. On

peut la déplorer, mais elle n’est pas rare.

J’ai hoché la tête.

– D’accord, professeur. Dans ce cas, écoutez la suite, elle pourrait vous

intéresser.

Je lui ai alors parlé de nos retrouvailles à l’aéroport et de tout ce qui a

suivi.

– Et vous affirmez que d’autres personnes le voient ?

– Oui, professeur, que ce soit dans les boutiques ou les restaurants. Mais

il y a plus grave.

Cela me coûtait, mais je devais lui décrire les actes de violence

perpétrés par Richard. Tout y est passé, de Redcliffe au type massacré dans

la rue. Le fait d’en parler commençait à me faire du bien, mais je craignais

en même temps d’entendre l’avis de Mesic.

– Intéressant. Permettez-vous que je fume ?

J’ai alors remarqué ses doigts jaunis par la nicotine. Sans attendre ma

réponse, il a prélevé une cigarette dans un étui et l’a allumée. L’odeur de

son tabac âcre m’a saisi à la gorge, une véritable infection, façon arme

chimique. Le bâtiment des Nations unies se trouve dans la ville, et je

m’étonne qu’aucune résolution n’ait été prononcée contre le professeur. Je

me suis dit alors que c’était une mauvaise manie d’Européen, que j’étais

chez lui, et qu’il valait mieux prendre sur moi, d’autant que j’attendais son aide. Dragan Mesic a tiré pensivement sur sa clope, le regard perdu en

direction du plafond, avant de se lancer :

– Je pense que votre structure mentale était prête à accueillir une telle

violence. Au fond, vous l’avez toujours souhaitée.

C’était une approche directe et je me suis senti déstabilisé.

– Que voulez-vous dire ?

– Voyez-vous, jeune homme, les profondeurs de l’esprit sont animées

par des forces primaires, inconscientes. La raison n’y a pas sa place.

Parfois, cette pure brutalité ressurgit. Un peu comme les bébés.

Je ne voyais tout simplement pas où il voulait en venir.

– Comment ça ?

– Les nouveau-nés sont incapables de réflexion. Ils libèrent

complètement leurs sentiments, leur joie aussi bien que leur rage ne

connaissent aucune limite. Mais, je vous l’accorde, ce n’est plus de votre

âge. À ce propos, vous souvenez-vous de votre première rencontre avec ce

Richard ?

– Bien sûr, ai-je dit en cherchant dans ma mémoire.

Je suis resté silencieux durant de longues minutes. C’était incroyable,

j’avais beau fouiller, impossible de me rappeler cette première fois. Je

pouvais aligner quantité d’anecdotes, mais sans parvenir à évoquer notre

rencontre. J’ai tourné les yeux vers Mesic.

– Je vois. Savez-vous ce qu’est un souvenir-écran ?

Je n’en avais aucune idée. Le professeur m’a expliqué qu’il s’agissait

d’un souvenir fictif que l’on s’invente pour masquer un événement trop dur

qui pourrait nous griller le cerveau.

– En gros, ça nous permet d’oublier.

– Non, jeune homme. D’avoir l’illusion d’oublier, mais le vécu finit

toujours par remonter.

Ce que sous-entendait le professeur me faisait flipper.

– Vous êtes en train de me dire que j’ai inventé Richard ?

Dragan Mesic a hoché la tête.

– Et que j’ai effacé les circonstances de son apparition ?

– Quelque part, c’est vous.

Il avait beau être un spécialiste, ça ne tenait pas debout, et je

commençais sérieusement à m’énerver.

– Attendez, professeur, je ne suis pas un pro en dingologie, mais il n’y a

aucune raison d’insinuer que je sois parano ou schizo…

– Comme j’ai bien pris soin de le préciser, je ne suis pas thérapeute.

Mais l’explication est forcément en vous.

Ma voix a grimpé de plusieurs tons :

– Pourquoi en moi ? Richard a un appartement, il a de l’argent, parle

italien – ce dont je suis incapable. Lorsqu’il a massacré le type, je me

trouvais éloigné de plusieurs mètres. Et vous semblez oublier que, quand il

s’en est pris à Redcliffe, je n’étais carrément pas là ! Merde, je me passerais

bien de cette muse !

Dragan Mesic a aussitôt pali :

– Qu’avez-vous dit ?

– Que j’étais ailleurs au moment où…

– Non, concernant la muse ! m’a-t-il coupé d’un ton sec.

– Oh, c’est un truc que Richard m’a balancé alors qu’il était en colère.

Le professeur s’est penché au-dessus de son bureau.

– Essayez de vous remémorer ses paroles, les propos exacts.

À nouveau j’ai fait un effort.

– Quelque chose du style : « Je suis ta muse, David. C’est moi qui

décide quand ça commence et quand ça finit. »

Mesic affichait un air grave. Soudain, il a laissé filer un rire amer.

– En arrivant dans votre pays, une nation jeune, sans véritable passé ni

traditions, j’ai dû renoncer à certaines de mes recherches. Trop éloignées de

la logique que les Américains aiment tant, tellement rassurante…

J’ai repensé alors au commentaire du professeur de Harvard qui trouvait

les travaux de Mesic sans valeur scientifique.

– Et sur quoi portaient-elles ?

Le professeur m’a fixé longuement. Il semblait hésiter mais a fini par

poursuivre :

– De tout temps, l’être humain a vécu avec des doubles positifs : le

daemon grec, l’ange gardien, le génie de la lampe. Ou simplement la muse.

Forcément, l’histoire des Aborigènes de Coleman m’est revenue à

l’esprit, le double qui vit sous terre et se fait reconnaitre en disant « Nous

deux sommes amis ». Partout dans le monde on inventait ce genre de

créatures. Au moins je n’étais pas le seul.

– Et les gens croient qu’ils existent ?

– Non, il s’agit du contraire. Ces doubles existent parce que l’on y croit.

En général, ils sont dévoués à leurs protégés, et ceux-ci bénéficient de leur

aide. Tout va bien un temps. Mais si jamais on les repousse, ces amis

cherchent à se venger. Vous êtes peut-être sain d’esprit, David, mais je ne

sais pas s’il faut s’en réjouir.

– Pourquoi ?

– La folie est ordinaire. Bien souvent, nous pouvons la soigner. Mais si

Richard est réel, personne ne peut rien pour vous. Au final, il faudra payer.

 

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