L'Ami de toujours
Chapitre 31
Cher Journal,
Dans l’avion qui me ramenait à Mount Pleasant, je repensais à un vieil
épisode de Twilight Zone. C’est l’histoire d’un type qui travaille dans la
pub. Il vit de l’image, un peu l’équivalent à l’époque de ce je fais
aujourd’hui. Son boulot lui colle la pression, et sa femme le considère
comme un nul. Tous les soirs, il rentre chez lui par le train. Et là, il s’endort
sur la banquette et rêve d’une petite ville de l’ancien temps où tout est
calme, le genre d’endroit où il pourrait refaire sa vie. À la fin de l’histoire,
on le retrouve mort, mais le sourire aux lèvres, comme s’il était parvenu
enfin à trouver la paix. C’est tout le contraire pour moi. Je suis vivant et en
plein cauchemar à mesure que je me rapproche de mon passé.
À l’aéroport de Charleston, je prends un bus pour Mount Pleasant. Le
trajet est morne, sans surprise. Parvenu à destination, je remonte l’avenue
bordée d’arbres. Arroseurs automatiques sur les pelouses parfaitement
entretenues, paniers de basket, ici et là un drapeau, tout est exactement
comme dans mon souvenir. J’arrive à la maison de mes parents et sonne à la
porte. Impossible de retrouver ma clef, il faut dire que je n’ai pas trop
cherché. Ma mère ouvre. Elle essuie ses mains sur son tablier et écarquille
les yeux.
– C… c’est toi ?
Un petit malin répondrait : « Non, c’est Brad Pitt », mais sa question
n’est pas sotte. Je suppose qu’elle a le droit de la poser. Ça fait un bail que
je ne suis pas revenu. On hésite, comme s’il y avait plusieurs options, avant
de s’embrasser parce que c’est la seule chose à faire. Ma mère n’a pas
changé. Elle est coiffée pareil, une permanente entretenue tous les samedis par Mrs Brown, dans son salon du centre-ville, à côté du lavomatic. Ma
mère me regarde, ouvre la bouche, se ravise, et opte finalement pour un truc
simple, qui n’entraînera aucune conséquence :
– Tu as mangé ? J’ai fait du poulet au citron.
– T’inquiète, j’ai avalé un sandwich.
Elle hoche plusieurs fois la tête, comme si au moins un problème était
réglé. Mais il y en a quantité d’autres :
– Je peux t’offrir quelque chose à boire ?
– Un thé glacé, si tu en as.
J’ai demandé ça histoire de la mettre à l’aise, parce qu’elle en garde
toujours dans le frigo.
– Je te l’apporte dans le salon.
On ne va jamais dans le salon, c’est la pièce réservée aux invités. Ça me
donne instantanément une idée de mon statut, et j’avoue ne l’avoir pas volé.
Je rentre dans la pièce, fauteuils et canapé sont couverts de housses.
J’observe le grand aquarium aux reflets violets, avec sa pompe qui fait des
bulles, son château en plastique et le bateau pirate échoué par le fond. Je me
dis que les poissons ont toujours vécu là, et qu’ils doivent considérer mes
parents comme des sortes de dieux protecteurs et nourriciers. J’aurais pu
avoir la même existence, me satisfaire d’une vie de routine : manger, faire
un tour, puis chier avant de songer à manger. Pas de mémoire, juste la brève
nouveauté du banal qui revient encore et encore. C’est peut-être un sort
enviable, à condition de renoncer au bonheur pour n’être juste pas
malheureux.
Ma mère rentre, elle pose le verre embué par la condensation sur un
napperon qui recouvre la table basse.
– Assieds-toi.
Ce que je fais sans prendre la peine de retirer la housse. On reste un
long moment à fixer le verre. Je finis par le prendre et dis :
– P’pa va bien ?
« P’pa »… on se croirait dans un épisode de La Petite Maison dans la
prairie. Je m’entends parler avec l’accent local. C’est terrible, il ne va pas
me falloir traîner trop longtemps dans le coin sous peine de m’y engluer.
– Oui, il est à sa réunion.
Mon père appartient à un groupe d’historiens amateurs. Guerre de
Sécession, ce genre de choses, typique de Caroline du Nord.
– Tu vas rester pour l’attendre ?
– Je ne crois pas, M’man, je ne fais que passer.
– Et pourquoi es-tu revenu ?
Je vois bien que cette question lui coûte. Il y a moins d’une demi-heure,
j’étais juste une petite parcelle de tristesse qui tâchait de se faire oublier.
Maintenant, ma mère va se taper des nuits d’insomnie suite à cette visite.
– Je dois vérifier des trucs dans ma chambre.
– Ah. Tu connais le chemin.
Elle aurait pu dire un truc cynique comme : « Depuis le temps, tu as dû
oublier où se trouve ta chambre, laisse-moi t’indiquer la route », mais ce
n’est pas le style de ma mère. Je sors du salon et grimpe l’escalier moquetté
de gris qui mène à l’étage. Deuxième porte au fond, je pénètre dans la
réserve protégée, le mausolée dédié à mon enfance. Tout est exactement à
sa place, du poster X-Men dessiné par Alex Ross qui côtoie sur les murs
deux fanions de base-ball (cadeaux de mon père, sans intérêt), au coffre à
jouets renfermant de vieux Gi-Joe. Mon bureau sur lequel est posé une
bécane tellement ringue qu’elle en devient collector, une belle boîte de
pastels Crayola, tout cela devrait m’évoquer quelque chose. Pourtant, rien
ne me fait penser à Richard, du moins à sa première apparition.
Ce n’est pas normal, l’arrivée d’un compagnon imaginaire a dû
suffisamment impressionner le gamin que j’étais pour qu’il en reste une
trace. Je regarde sous le lit et en tire mon carton à dessins. Il ne contient
aucune œuvre antérieure à mon adolescence. D’un autre côté, ce n’est pas
étonnant, personne ne conserve ses crobars d’enfance. Personne, sauf les
parents.
Je redescends et trouve ma mère dans la cuisine. Elle est assise à la
table, devant le panneau en liège sur lequel sont fixés des Post-it et des
recettes de cuisine découpées dans les magazines. Je fais bien gaffe de n’y
pas accorder d’attention, craignant que ce soient les mêmes recettes et
billets depuis toutes ces années.
– M’man ?
Ma mère relève la tête, elle vient de finir son déjeuner.
– Oui ?
– Est-ce que tu as conservé mes dessins ? Je veux dire, ceux de quand
j’étais petit.
Son visage devient subitement grave.
– Pourquoi me demandes-tu cela ?
– J’aimerais y jeter un œil.
Ma mère regarde autour d’elle, comme si une présence invisible pouvait
lui venir en aide. Mais ça se saurait si la cuisine était un lieu empreint de
magie. C’est juste un endroit où l’on mange des plats ordinaires, et jamais
les préparations que l’on trouve dans les magazines.
– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, finit-elle par répondre.
– J’ai besoin de vérifier un truc, M’man. Crois-moi, c’est important.
Ma mère soupire, se lève et ouvre un tiroir. Elle pose sur la toile cirée
de la table une chemise cartonnée. J’y trouve ce que je suis venu chercher.
Richard aux bras et jambes dessinés comme des spaghettis, probablement
l’un de mes premiers dessins ; Richard debout face à un soleil d’or qui lui
sourit ; Richard en tenue d’écuyer, une épée flamboyante à la main.
Et puis l’accident.
Un Boeing 747 qui s’écrase dans une forêt ravagée par les flammes. Je
me sens tout à coup aspiré par le dessin, brutalement privé de mes forces.
Mes jambes fléchissent, je suis obligé de m’asseoir. Dans l’appartement de
Richard, sur le manteau de la cheminée, il y avait un petit jouet en forme de
747, et un morceau de bois calciné. La sueur me trempe des pieds à la tête.
Je relève les yeux vers ma mère. Elle me répond sans que j’aie besoin de
dire un seul mot.
– L’accident, le décès de ton frère, faut-il vraiment en reparler ? Chaque
fois c’est la même chose, tu vas encore avoir mal et ça va nous faire
souffrir.
Le voile de ma mémoire commence à se déchirer, comme une
membrane dans le cerveau. Une sorte de tenture interdisant l’accès à une
petite pièce emplie de ténèbres.
– Mon frère…
– Oui, il est mort avant que tu naisses. Nous en avons parlé mille fois,
on dirait pourtant que tu ne cesses d’oublier.
Les yeux de ma mère sont emplis de larmes. Elle fouille dans les
poches de son tablier pour y trouver un mouchoir et finit par prélever deux
feuilles sur le rouleau de papier absorbant. Tous ces détails m’apparaissent
en surimpression, avec pour fond d’images des souvenirs empruntés. Je
n’étais pas né, ma mémoire puise dans le récit de mes parents qui se dévide comme un film. Un voyage organisé par l’école, à destination de l’Italie.
Vingt minutes après le décollage, l’appareil s’écrase dans une forêt.
– Mon frère était dans…
Je n’arrive pas à prononcer le mot ; ma mère s’en avise. Son rire est de
ceux qu’un fils ne devrait jamais entendre.
– Tout recommence, comme quand tu étais petit. Où se trouvait ton
frère ?
– Il était à bord de l’av…
– Dis-le, au moins une fois dans ta vie !
Je ne sais si elle me supplie ou m’ordonne. J’entends le mot sortir de
ma bouche :
– L’Avelion.
– Tu n’as jamais su le dire correctement !
Ma mère s’effondre sur sa chaise. Elle pleure, mais je n’ai pas fini.
Avelion, la forêt, tout ça n’était que l’effet d’un traumatisme, ce que le
professeur Mesic appelle un souvenir-écran. Je me sens vidé et sale, mais il
me reste une chose à éclaircir. Je prends sa main et lui demande d’une voix
douce :
– M’man, comment s’appelait mon frère ?
Elle écarte violemment le bras et me crie à travers ses larmes :
– Personne ne peut oublier le prénom de son frère ! Tu le fais exprès,
pourquoi être revenu pour me torturer ?
– M’man, s’il te plaît… Il s’appelait Richard ?
J’entends du bruit dans l’allée. Mon père se gare puis il ouvre la porte.
Le ton de ma mère est chargé de colère quand elle me répond :
– Ne dis pas n’importe quoi. Nous l’avions prénommé David.
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