L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 30 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 31

 

 

Cher Journal,

 

Dans l’avion qui me ramenait à Mount Pleasant, je repensais à un vieil

épisode de Twilight Zone. C’est l’histoire d’un type qui travaille dans la

pub. Il vit de l’image, un peu l’équivalent à l’époque de ce je fais

aujourd’hui. Son boulot lui colle la pression, et sa femme le considère

comme un nul. Tous les soirs, il rentre chez lui par le train. Et là, il s’endort

sur la banquette et rêve d’une petite ville de l’ancien temps où tout est

calme, le genre d’endroit où il pourrait refaire sa vie. À la fin de l’histoire,

on le retrouve mort, mais le sourire aux lèvres, comme s’il était parvenu

enfin à trouver la paix. C’est tout le contraire pour moi. Je suis vivant et en

plein cauchemar à mesure que je me rapproche de mon passé.

À l’aéroport de Charleston, je prends un bus pour Mount Pleasant. Le

trajet est morne, sans surprise. Parvenu à destination, je remonte l’avenue

bordée d’arbres. Arroseurs automatiques sur les pelouses parfaitement

entretenues, paniers de basket, ici et là un drapeau, tout est exactement

comme dans mon souvenir. J’arrive à la maison de mes parents et sonne à la

porte. Impossible de retrouver ma clef, il faut dire que je n’ai pas trop

cherché. Ma mère ouvre. Elle essuie ses mains sur son tablier et écarquille

les yeux.

– C… c’est toi ?

Un petit malin répondrait : « Non, c’est Brad Pitt », mais sa question

n’est pas sotte. Je suppose qu’elle a le droit de la poser. Ça fait un bail que

je ne suis pas revenu. On hésite, comme s’il y avait plusieurs options, avant

de s’embrasser parce que c’est la seule chose à faire. Ma mère n’a pas

changé. Elle est coiffée pareil, une permanente entretenue tous les samedis par Mrs Brown, dans son salon du centre-ville, à côté du lavomatic. Ma

mère me regarde, ouvre la bouche, se ravise, et opte finalement pour un truc

simple, qui n’entraînera aucune conséquence :

– Tu as mangé ? J’ai fait du poulet au citron.

– T’inquiète, j’ai avalé un sandwich.

Elle hoche plusieurs fois la tête, comme si au moins un problème était

réglé. Mais il y en a quantité d’autres :

– Je peux t’offrir quelque chose à boire ?

– Un thé glacé, si tu en as.

J’ai demandé ça histoire de la mettre à l’aise, parce qu’elle en garde

toujours dans le frigo.

– Je te l’apporte dans le salon.

On ne va jamais dans le salon, c’est la pièce réservée aux invités. Ça me

donne instantanément une idée de mon statut, et j’avoue ne l’avoir pas volé.

Je rentre dans la pièce, fauteuils et canapé sont couverts de housses.

J’observe le grand aquarium aux reflets violets, avec sa pompe qui fait des

bulles, son château en plastique et le bateau pirate échoué par le fond. Je me

dis que les poissons ont toujours vécu là, et qu’ils doivent considérer mes

parents comme des sortes de dieux protecteurs et nourriciers. J’aurais pu

avoir la même existence, me satisfaire d’une vie de routine : manger, faire

un tour, puis chier avant de songer à manger. Pas de mémoire, juste la brève

nouveauté du banal qui revient encore et encore. C’est peut-être un sort

enviable, à condition de renoncer au bonheur pour n’être juste pas

malheureux.

Ma mère rentre, elle pose le verre embué par la condensation sur un

napperon qui recouvre la table basse.

– Assieds-toi.

Ce que je fais sans prendre la peine de retirer la housse. On reste un

long moment à fixer le verre. Je finis par le prendre et dis :

– P’pa va bien ?

« P’pa »… on se croirait dans un épisode de La Petite Maison dans la

prairie. Je m’entends parler avec l’accent local. C’est terrible, il ne va pas

me falloir traîner trop longtemps dans le coin sous peine de m’y engluer.

– Oui, il est à sa réunion.

Mon père appartient à un groupe d’historiens amateurs. Guerre de

Sécession, ce genre de choses, typique de Caroline du Nord.

– Tu vas rester pour l’attendre ?

– Je ne crois pas, M’man, je ne fais que passer.

– Et pourquoi es-tu revenu ?

Je vois bien que cette question lui coûte. Il y a moins d’une demi-heure,

j’étais juste une petite parcelle de tristesse qui tâchait de se faire oublier.

Maintenant, ma mère va se taper des nuits d’insomnie suite à cette visite.

– Je dois vérifier des trucs dans ma chambre.

– Ah. Tu connais le chemin.

Elle aurait pu dire un truc cynique comme : « Depuis le temps, tu as dû

oublier où se trouve ta chambre, laisse-moi t’indiquer la route », mais ce

n’est pas le style de ma mère. Je sors du salon et grimpe l’escalier moquetté

de gris qui mène à l’étage. Deuxième porte au fond, je pénètre dans la

réserve protégée, le mausolée dédié à mon enfance. Tout est exactement à

sa place, du poster X-Men dessiné par Alex Ross qui côtoie sur les murs

deux fanions de base-ball (cadeaux de mon père, sans intérêt), au coffre à

jouets renfermant de vieux Gi-Joe. Mon bureau sur lequel est posé une

bécane tellement ringue qu’elle en devient collector, une belle boîte de

pastels Crayola, tout cela devrait m’évoquer quelque chose. Pourtant, rien

ne me fait penser à Richard, du moins à sa première apparition.

Ce n’est pas normal, l’arrivée d’un compagnon imaginaire a dû

suffisamment impressionner le gamin que j’étais pour qu’il en reste une

trace. Je regarde sous le lit et en tire mon carton à dessins. Il ne contient

aucune œuvre antérieure à mon adolescence. D’un autre côté, ce n’est pas

étonnant, personne ne conserve ses crobars d’enfance. Personne, sauf les

parents.

Je redescends et trouve ma mère dans la cuisine. Elle est assise à la

table, devant le panneau en liège sur lequel sont fixés des Post-it et des

recettes de cuisine découpées dans les magazines. Je fais bien gaffe de n’y

pas accorder d’attention, craignant que ce soient les mêmes recettes et

billets depuis toutes ces années.

– M’man ?

Ma mère relève la tête, elle vient de finir son déjeuner.

– Oui ?

– Est-ce que tu as conservé mes dessins ? Je veux dire, ceux de quand

j’étais petit.

Son visage devient subitement grave.

– Pourquoi me demandes-tu cela ?

– J’aimerais y jeter un œil.

Ma mère regarde autour d’elle, comme si une présence invisible pouvait

lui venir en aide. Mais ça se saurait si la cuisine était un lieu empreint de

magie. C’est juste un endroit où l’on mange des plats ordinaires, et jamais

les préparations que l’on trouve dans les magazines.

– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, finit-elle par répondre.

– J’ai besoin de vérifier un truc, M’man. Crois-moi, c’est important.

Ma mère soupire, se lève et ouvre un tiroir. Elle pose sur la toile cirée

de la table une chemise cartonnée. J’y trouve ce que je suis venu chercher.

Richard aux bras et jambes dessinés comme des spaghettis, probablement

l’un de mes premiers dessins ; Richard debout face à un soleil d’or qui lui

sourit ; Richard en tenue d’écuyer, une épée flamboyante à la main.

Et puis l’accident.

Un Boeing 747 qui s’écrase dans une forêt ravagée par les flammes. Je

me sens tout à coup aspiré par le dessin, brutalement privé de mes forces.

Mes jambes fléchissent, je suis obligé de m’asseoir. Dans l’appartement de

Richard, sur le manteau de la cheminée, il y avait un petit jouet en forme de

747, et un morceau de bois calciné. La sueur me trempe des pieds à la tête.

Je relève les yeux vers ma mère. Elle me répond sans que j’aie besoin de

dire un seul mot.

– L’accident, le décès de ton frère, faut-il vraiment en reparler ? Chaque

fois c’est la même chose, tu vas encore avoir mal et ça va nous faire

souffrir.

Le voile de ma mémoire commence à se déchirer, comme une

membrane dans le cerveau. Une sorte de tenture interdisant l’accès à une

petite pièce emplie de ténèbres.

– Mon frère…

– Oui, il est mort avant que tu naisses. Nous en avons parlé mille fois,

on dirait pourtant que tu ne cesses d’oublier.

Les yeux de ma mère sont emplis de larmes. Elle fouille dans les

poches de son tablier pour y trouver un mouchoir et finit par prélever deux

feuilles sur le rouleau de papier absorbant. Tous ces détails m’apparaissent

en surimpression, avec pour fond d’images des souvenirs empruntés. Je

n’étais pas né, ma mémoire puise dans le récit de mes parents qui se dévide comme un film. Un voyage organisé par l’école, à destination de l’Italie.

Vingt minutes après le décollage, l’appareil s’écrase dans une forêt.

– Mon frère était dans…

Je n’arrive pas à prononcer le mot ; ma mère s’en avise. Son rire est de

ceux qu’un fils ne devrait jamais entendre.

– Tout recommence, comme quand tu étais petit. Où se trouvait ton

frère ?

– Il était à bord de l’av…

– Dis-le, au moins une fois dans ta vie !

Je ne sais si elle me supplie ou m’ordonne. J’entends le mot sortir de

ma bouche :

– L’Avelion.

– Tu n’as jamais su le dire correctement !

Ma mère s’effondre sur sa chaise. Elle pleure, mais je n’ai pas fini.

Avelion, la forêt, tout ça n’était que l’effet d’un traumatisme, ce que le

professeur Mesic appelle un souvenir-écran. Je me sens vidé et sale, mais il

me reste une chose à éclaircir. Je prends sa main et lui demande d’une voix

douce :

– M’man, comment s’appelait mon frère ?

Elle écarte violemment le bras et me crie à travers ses larmes :

– Personne ne peut oublier le prénom de son frère ! Tu le fais exprès,

pourquoi être revenu pour me torturer ?

– M’man, s’il te plaît… Il s’appelait Richard ?

J’entends du bruit dans l’allée. Mon père se gare puis il ouvre la porte.

Le ton de ma mère est chargé de colère quand elle me répond :

– Ne dis pas n’importe quoi. Nous l’avions prénommé David.

 

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