L'Ami de toujours
Chapitre 27
Cher Journal,
J’avais donné rendez-vous à Richard dans un bar discret du Queens. Au
début, j’avais hésité à le faire venir sur mes terres, trop près de la boîte et de
l’appart. Mais la convocation de Susan Gowen m’était restée en travers de
la gorge, et puis il n’y avait aucune raison que ce soit toujours moi qui fasse
le trajet. Reste que sur le fond ça n’a rien changé, puisque Richard est arrivé
le premier. Je n’ai pas apprécié. C’était une façon de me narguer, de
rappeler qu’il me devançait en tout. Alors avant même de m’asseoir je lui ai
balancé :
– Non mais c’est quoi ce plan tordu, tu te prends pour Freddy Krueger ?
Il a déployé ses doigts comme des griffes et m’a répondu :
– Moi aussi je suis heureux de te revoir, David.
– Inutile de te la jouer cool, tu sais très bien de…
– Je suis calme. Toi, par contre…
Ça m’a carrément mis les nerfs.
– Qu’est-ce qui t’a pris avec Redcliffe ? Je m’attendais à une correction,
pas à ce que tu veuilles le cramer, comme la maison de Tim Weston !
– Seul le résultat compte, et je n’ai pas enflammé l’essence.
C’est alors que je me suis avisé d’un truc. Depuis que j’étais arrivé, une
odeur me gênait. Je l’avais mise sur le compte de l’endroit, assez miteux,
mais elle venait en fait de Richard. La dernière fois que l’on s’était
rencontrés, il sentait les fleurs pourries. Là, ça fouettait carrément la vase,
un peu comme le relent qui se dégage en permanence des docks. Et puis il y
avait autre chose. Ses cheveux étaient gras, ternes, et la peau de son visage
semblait peler par endroits. Richard s’est avisé que je le détaillais et il a dit :
– Tu connais la blague du type qui entre dans un bar ?
Le genre de sortie improbable, destinée j’imagine à détourner mon
attention. Plutôt réussie, parce que je me suis entendu répondre :
– Celle avec le canard et le pompier ?
– Non, une autre. C’est un type qui entre dans un bar. Et là, il demande
au serveur des cacahuètes. Il en mange une, fait la grimace, en prélève une
autre, n’apprécie pas plus, avale la troisième…
– OK, c’est bon Richard, je crois avoir saisi l’idée. Si tu pouvais
m’éviter la version longue du director’s cut.
– Bref, le client vide consciencieusement sa coupelle et finit par dire au
barman : « Non seulement vos cacahuètes ont mauvais goût, mais il n’y en
a pas beaucoup. »
– Fini ?
– Oui.
J’ai applaudi lentement.
– Trop fort. Sérieux, Richard, je suis secoué par un tsunami de rire
intérieur. C’est quoi au juste ta vanne, un genre de parabole zen ?
Il a souri, et j’ai eu l’impression que la peau de sa joue se craquelait.
– Quelque chose comme cela, en effet. Vois-tu, David, depuis que nous
nous connaissons, tu recherches les situations déplaisantes. Et, lorsqu’elles
se réalisent, tu es chaque fois mécontent.
Peut-être avant, mais ma vie avait radicalement évolué, ce que je me
suis empressé de lui dire, comme s’il n’en savait rien.
– Heureux d’avoir contribué à ton ascension sociale avec mes faibles
moyens, a-t-il commenté.
Le pire est que Richard semblait parfaitement sincère. Le modeste
écuyer pourfendeur de dragons qui se porte au secours de l’orphelin.
Seulement voilà, c’est moi qui avais conquis le cœur de la princesse, il y
avait maintenant un autre champion en Avelion. J’ai pris un air détaché
avant de lui décocher en pleine face :
– Ah, et je vois une fille.
C’est à peine s’il a réagi, mais j’ai vu la veine pulser à sa tempe droite.
– Vraiment, David ? Tu veux dire une vraie fille, pas une simple icône
sur un site porno ?
Je me suis senti rougir. Toutes les blagues vulgos des geeks me sont
revenues à l’esprit, du style : « Tu dois être une bête du clavier pour taper d’une seule main ! » De la part de Richard, c’était vraiment un coup bas.
– Inutile de te montrer agressif, ça ne te mènera à rien.
Il a aussitôt fait machine arrière.
– Tu as raison, je te prie de m’excuser. Et… et comment est-elle ?
Je lui ai parlé de Mâyâ, de nos balades et de tous ces moments que l’on
partageait, en ayant toutefois l’impression qu’il n’en ignorait rien. Pourtant
sa stupeur était palpable, comme s’il venait juste de prendre conscience
combien c’était important pour moi. La réaction de Richard a été d’une
naïveté incroyable :
– M… mais, quand nous étions enfants, les filles ne comptaient pas !
– Tu sais, j’ai grandi depuis. Toi aussi, d’ailleurs, il me semble t’avoir
vu draguer en boîte pas mal de nanas.
Il était décontenancé au point de ne pas trouver ses mots.
– Oui, d’accord et… et alors ?
Son désarroi avait quelque chose de touchant. J’aurais pu en rester là,
mais l’envie de lui montrer qui de nous deux s’en sortait vraiment était trop
forte, alors j’ai porté le coup de grâce :
– Il faut aussi que je te dise, pour Avelion.
Richard s’est aussitôt raidi.
– Que tu me dises quoi ?
– Tôt ou tard, il aurait fallu en parler, alors autant que tu le saches tout
de suite. Je compte développer son univers en jeu.
Le changement a été fulgurant. Les marques sur son visage se sont
atténuées, tout comme l’horrible odeur. Il s’est redressé et a murmuré entre
ses dents :
– Ne fais pas cela.
– Trop tard.
– Évite de jouer ce jeu avec moi, Craig.
Richard m’avait appelé par mon nom. Cela n’était pas arrivé depuis
longtemps, et je me rappelais les rares fois où il l’avait fait, sous le coup de
la colère. Pourtant, je ne me suis pas laissé décontenancer :
– Écoute-toi, tu en parles aussi comme d’un jeu.
– Notre jeu, certainement pas destiné à être vendu à tout le monde. Tu
n’as pas le droit de brader Avelion, David. Ce monde m’appartient au moins
autant qu’à toi, je ne te laisserai pas faire.
Richard soufflait comme un félin en colère. C’est sûr que j’avais voulu
l’énerver, mais pas autant. D’accord, c’était débile de ma part, un peu
comme d’exciter un tigre au zoo. Il n’empêche que chaque année des gens
tombent dans la fosse. J’avais conscience de m’être trop penché, il fallait
que je me rétablisse.
– Attends au moins de voir comment je le développe…
– Inutile, ce sera un wargame, un jeu de stratégie où il faut bâtir des
cités et rassembler une armée pour conquérir les terres.
Là, il faisait erreur. Au contraire, j’ai l’intention de rester dans l’esprit
d’Avelion, une ambiance qu’il a contribué à façonner. C’est sûr que Richard
y est pour beaucoup, prétendre le contraire serait mentir. J’ai voulu le lui
dire mais il ne m’a pas laissé terminer :
– Justement, pas du tout, laisse-moi…
– Tu vas salir la nature que nous avions inventée !
Les traces sur sa peau avaient complètement disparu, à croire que la
fureur le régénérait. La veine cognait à tout rompre sur sa tempe. Elle se
déployait en réseau, comme une toile d’araignée. Richard irradiait la
puissance, une rage prête à exploser. Pourtant, au lieu de prendre peur, j’ai
compris. D’un coup, l’évidence m’a sauté au visage. Mon ami imaginaire
ne vivait que dans mon imagination. Celui qui était mon compagnon de
toujours avait peur que je l’en fasse disparaître, qu’il retourne dans sa
cellule sombre, cette fois-ci à tout jamais. Sous ses airs intimidants, Richard
était terrorisé.
Songeant à ce qu’il avait fait pour moi, je lui ai demandé d’une voix
calme :
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Tu sais très bien ce que je veux. Uniquement ce qui m’est dû, et je
suis prêt à tout pour l’obtenir.
– Et ça veut dire quoi ?
Richard s’est penché au-dessus de la table.
– Je suis ta muse, David. C’est moi qui décide quand tout commence et
quand tout s’arrête.
Sachant qu’il est incapable de me mentir, j’ai mesuré le poids de chaque
mot. Je ne pouvais distinguer le blanc de ses yeux. Ils semblaient noyés
dans l’encre, emplis des ténèbres trop longtemps contemplées. Richard
avait passé plus de dix ans dans le noir. De mon côté, je ne goûtais que depuis peu la lumière du soleil. Le temps où l’univers se limitait à l’espace
de ma chambre était révolu. J’avais trouvé le chemin de la sortie, à lui d’en
faire autant.
– Désolé, je ne peux plus te suivre.
Richard m’a fixé un long moment sans rien dire. Puis il a soupiré,
comme pour se délivrer de la tension, a jeté un billet sur la table avant de se
lever et me dire :
– Très bien, David, comme tu veux. Mais quel dommage d’en arriver là.
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