L'Ami de toujours
Chapitre 18
Cher Journal,
Cela devait arriver.
Je me retrouve dans une histoire complètement glauque à cause de
Richard.
Pourtant la journée avait bien commencé. Je me suis pointé à la boîte,
habillé comme d’habitude pour ne pas faire le cake, mais en ayant tout de
même enfilé ma nouvelle veste en cuir. Coleman a sifflé entre ses dents
d’un air appréciateur, et Li Wei m’a dit que j’étais méga élégant et que ma
coupe de cheveux m’allait drôlement bien. Ça m’a fait bizarre d’être
perméable au regard des autres, qu’ils voient quelque chose de moi-même
que je ne soupçonnais pas. C’était un sentiment nouveau, et plutôt agréable.
Du coup j’étais gonflé à bloc pour attaquer le boulot.
Après le marathon du Scrum, nous sommes passés aujourd’hui en bêta
ouverte. Autrement dit, quantité de joueurs tests ont expérimenté notre
projet. La montée en charge était plutôt cool, pas de problèmes du côté des
serveurs. Li évaluait les ajustements nécessaires, notamment les possibilités
d’évolution d’un niveau à l’autre en conditions réelles. Avec Coleman, on
s’occupait de réévaluer la table de loot, les items des pêcheurs polynésiens
et les bonus en fonction de l’avancée de leur quête.
Stuart nous fichait une paix royale, parce qu’il accueillait les décideurs
de la boîte, ainsi que les créatifs de chez MacManus, la célèbre agence de
pub installée sur Lexington Avenue qui va faire la promo du jeu. À un
moment, j’ai entendu Redcliffe glousser d’aise. Pour se faire mousser, il n’a
pu s’empêcher de nous annoncer que Steven Banks a prévu de venir visiter
nos locaux. Oui, le fondateur d’Eidetic en personne. Stuart doit s’imaginer qu’il se déplace uniquement pour le voir. En tout cas ça l’a mis d’excellente
humeur. Du coup, avec Li et Coleman, nous avons pu bavarder
tranquillement tout en assurant le taf.
– Décide-toi, David.
– Li a raison, tu ne vas pas rester toute ta vie dans la chambre que te
prête Eidetic.
L’Australien a rabattu ses dreadlocks sur son visage en crispant les
doigts comme des griffes.
– David Craig est bien décidé à hanter les locaux. C’est le nouveau
fantôme de l’Opéra dont on ne reconnaît pas le génie, brrr !
J’ai ri et suis rentré dans la partie.
– Notez bien que ça pourrait me plaire, mais ici il y a le jacuzzi !
– On a une baignoire, mec. Tu n’auras qu’à faire comme Homer
Simpson et péter dans l’eau !
– Arrête, Cole, tu es lourd ! s’est écriée Li.
Sa remarque l’a fait rire. Coleman pratique volontiers l’humour geek,
genre : « Quand un geek meurt, il va dans la corbeille », mais avec distance.
De même pour ses manières bourrues ou la façon qu’il a de passer pour plus
bête qu’il n’est. Je pense qu’ainsi il évalue la réaction des gens. Mais
lorsque Coleman vous donne son affection, elle est entière. Pareil pour Li
Wei.
Et j’ai fini par me laisser convaincre.
Oui, je vais emménager avec eux. « Le temps que tu trouves un appart !
» se sont-ils exclamés en chœur, devançant ce que j’allais répéter pour la
millième fois. C’est fou, j’ai l’impression de les connaître depuis toujours,
si par ce mot on entend le début de ma nouvelle vie. Je ne dis pas que le
changement va être facile, loin de là, mais l’expérience mérite d’être tentée.
Dans l’ensemble, la bêta ouverte a été concluante. Comme tout le
monde semblait satisfait, je me suis esquivé. J’ai coupé à la réunion de
prod, ce qui a parfaitement convenu à Stuart. Il était trop content d’étaler
ses trouvailles, une liste d’éventuels noms pour le jeu qu’il lisait avec son
accent affecté aux types de la promo. En entendant « Taboo Navigators »,
Coleman a fait mine de s’enfoncer deux doigts dans la gorge pour vomir, et
Li m’a salué d’un petit signe de la main.
Je suis arrivé largement en avance au Blue Water Grill, un restaurant de
poisson sur Union Square. Bien sûr, Richard était déjà là. Il m’a scanné d’un seul regard avant de lâcher :
– Tu n’as pas mis tes nouveaux vêtements.
– Si, la veste.
Mon ami n’a pas donné suite mais j’ai bien vu qu’il était contrarié. Tant
pis, ses sautes d’humeur n’allaient pas me gâcher l’instant. J’avais
l’intention de passer une bonne soirée. Nous avons dégusté chacun une sole
grillée tandis que les musiciens jouaient du jazz. À un moment, il s’est
produit un truc bizarre. Je ne me souviens pas comment la société de films
d’animation Pixar est arrivée dans la conversation, quand Richard a
déclaré :
– Je n’ai pas du tout aimé le dernier.
– Il est plutôt chouette.
– Le précédent était pourtant très bien. Je trouve que Buzz l’Éclair et
Woody faisaient un bon duo de copains. Pourquoi avoir voulu les séparer en
faisant entrer cette poupée dans l’histoire ?
Ma main qui tenait le verre d’eau gazeuse s’est arrêtée à mi-chemin.
– Richard, de quoi tu parles ?
– Mais si, tu sais bien, l’espèce de cowgirl. Comment s’appelle-t-elle
déjà ? Ah, oui, Jessie !
J’ai cru n’avoir pas bien entendu. Mon compagnon a alors détaillé le
deuxième Toy Story, sorti en 1999. C’était carrément dingue, Richard
semblait ignorer que Pixar avait produit depuis quantité d’autres films, dont
le troisième Toy Story. Pour une fois, j’arrivais à le prendre en défaut.
Honnêtement, ça me faisait jubiler, alors j’ai attaqué bille en tête :
– Sérieux, toute la planète est au courant, et pas toi ?
Mon compagnon s’est tapoté les lèvres avec sa serviette avant de la
déposer sur la table. Il mesurait chacun de ses gestes, comme lorsqu’il fait
effort sur soi afin de se contrôler. Mais je n’y ai pas vraiment prêté
attention, trop heureux d’avoir le dessus.
– Il semble effectivement que j’ignore bien des choses, David. Quel a
été le film suivant ?
En vrai fondu de Pixar, j’ai répondu à toute vitesse, comme si je
participais à un jeu :
– Monstres et Compagnie, en 2001. Là aussi, il y a une super paire de
potes et…
– En 2001, David, tu m’avais déjà exilé loin de toi.
Ma bonne humeur est retombée d’un coup. J’ai observé Richard. Il
avait les yeux mi-clos et un pli amer marquait sa bouche.
– Tu veux dire que…
– Je n’ai aucun souvenir de ce qui a pu suivre mon départ forcé.
Entre nous, le malaise était palpable. J’aurais peut-être dû la boucler
concernant mon emménagement chez Coleman et Li Wei. Au lieu de quoi,
je lui ai annoncé la nouvelle. Parce que c’était un deuxième coup porté à
l’assurance de Richard. Et puis parce qu’en cet instant, mon invincible
compagnon semblait dépendre de moi.
J’ai vu la veine pulser à sa tempe droite. Il a fait signe à la serveuse
d’apporter l’addition avant de dire :
– Excellente chose, David. Sincèrement.
Sa réaction m’a surpris.
– C’est sûr ?
– Évidemment, pourquoi ?
– Non, je pensais que tu le prendrais autrement.
Richard a forcé son rire.
– Allons, Richard, tu l’as dit toi-même, nous ne sommes plus des
enfants. Comment s’appellent-ils ?
– Tu veux parler de Coleman et Li Wei ? Ce sont avant tout des potes
du boulot.
Je recommençais à me justifier. Mon compagnon a hoché la tête.
– Des potes ? Dans ce cas, dès lors que je reste ton seul véritable ami…
Toujours cette manière d’accentuer le dernier mot. Je me suis dépêché
d’approuver :
– Bien sûr, Richard, je fais la différence.
– Si tu le souhaites, n’hésite pas à leur parler de moi.
– Vraiment ?
– Aucun problème. Et puisque tu emménages dans leur appartement,
veux-tu découvrir le mien ?
J’en suis resté bouche bée. Jusqu’alors, je n’avais pas envisagé qu’il
puisse vivre quelque part. En dépit de ces derniers jours, Richard restait
mon compagnon imaginaire, celui qui surgit quand j’ai besoin de lui.
C’était stupide de ma part.
– Avec plaisir !
– Cool. Prenons un taxi.
Il nous a déposés à TriBeCa, un quartier top de la ville, face à un
immeuble résidentiel. Le concierge a ouvert la porte et salué mon ami. En
pénétrant chez Richard, j’ai ressenti une étrange impression. L’intérieur
était mortel, largement éclairé par des baies vitrées, mais totalement
impersonnel. Déco intégralement blanche, juste le minimum de meubles
perdus dans un espace laiteux, et une cuisine tout en chrome et inox qui
ressemblait à un laboratoire. J’ai remarqué une superbe panoplie de
couteaux, ainsi qu’un wok, signe que Richard devait cuisiner diététique.
Mais il n’y avait absolument rien dans le réfrigérateur. De même, je n’ai vu
aucun miroir dans la salle de bains ou la chambre. Je m’en suis étonné
auprès de Richard qui m’a répondu :
– Je sais exactement à quoi je ressemble, David.
– D’accord, mais comment fais-tu pour te raser ?
Une remarque de bon sens qui a semblé l’excéder. En mentionnant
l’absence de miroirs, j’avais sans le vouloir touché un point sensible.
Richard s’est rembruni avant de lâcher :
– Je n’aimerais pas côtoyer un autre moi-même qui n’aurait que
l’épaisseur d’un reflet. Et puis ce serait pathétique pour un ami imaginaire
de vivre avec un être d’illusion.
Je n’ai pas insisté. N’empêche, entre le frigo vide et les glaces
manquantes, on se serait cru sur un plateau de série télé, à attendre que les
acteurs trouvent leurs marques.
– Passons au salon, David.
Il y avait deux petits objets, placés sur le manteau de la cheminée. Dans
tout ce blanc, on ne pouvait que les voir. Comme il s’agissait des seules
choses peut-être à même de m’en dire plus sur Richard, je me suis
rapproché. Le premier était un jouet, le modèle réduit d’un Boeing 767, et
l’autre un bout de bois. On aurait dit un morceau de branche calcinée.
Soudain, sans signe avant-coureur, je me suis senti très mal.
– Ça ne va pas, David ?
La tête me tournait, j’allais m’effondrer d’un moment à l’autre.
– Je… le vertige…
– Assieds-toi, s’est empressé Richard, je vais te chercher un verre d’eau.
Le malaise est passé mais je n’ai pas voulu rester là plus longtemps.
Sans véritable raison, sinon que j’accusais le rythme du boulot et les changements dans ma vie. Je devais ressentir le stress, ce qu’a compris mon
ami.
– Je vais te raccompagner.
– J’ai envie de marcher un peu.
– Bien sûr, David, mais je ne peux pas te laisser dans cet état.
On s’est donc dirigés jusqu’à la première station de métro. À cette
heure, il n’y avait pratiquement personne dans les rues, mais nous avons
croisé un couple. La fille était sexy, avec un décolleté plongeant, et son mec
devait être un accro de la gym ou peut-être même un militaire, parce qu’il
était taillé comme une armoire. Bien plus costaud que Richard. Celui-ci a
tourné la tête à leur passage et, sans ralentir le pas, a lâché d’une voix forte :
– Mate la meuf, je suis sûr qu’elle voudrait qu’on la saute !
Ce n’est pas sa façon de parler, mais c’est exactement ce qu’il souhaitait
dire. Richard avait choisi ses mots comme, lorsque nous étions enfants, il
sélectionnait des pierres plates au bord de l’étang pour faire des ricochets.
Le type s’est retourné d’un coup et lui a répliqué :
– Et avant, ça te dirait de me la sucer ?
Mon ami n’attendait que ça. Il a bondi et a balancé son pied dans
l’estomac du balèze qui s’est cassé en deux. Richard l’a empoigné par la
nuque, l’obligeant à se baisser. Son visage frôlait le pare-choc arrière d’une
voiture. La femme a alors réalisé ce qui se passait et a appelé au secours.
Sans lui prêter attention, Richard a dit à son mec :
– Commence déjà par goûter à ça !
D’un mouvement sec, il lui a fracassé les dents sur le pot
d’échappement.
Je ne me souviens pas de la suite. Je ne veux pas m’en rappeler.
Tout recommence, comme à l’époque de Tim Weston.
Et c’est encore moi que l’on risque d’accuser.
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