L'Ami de toujours
Chapitre 38
Cher Journal,
Je me suis pointé chez Richard. Dans un premier temps, jouant sur
notre ressemblance, j’ai songé à taper le souk dans le hall. Insulter le
concierge, m’en prendre à des éléments de déco, histoire qu’on lui mette
tout sur le dos. Mais je me suis ravisé. C’était puéril, il y avait mieux à
faire. J’ai marché d’un bon pas jusqu’à l’ascenseur, avant de me raviser. J’ai
fait demi-tour en tapotant mes poches, la mine contrariée, et me suis adressé
à la réception :
– Désolé, mais je crains d’avoir perdu ma clef.
Le type m’a regardé. J’étais trempé comme une soupe, l’air d’un
mendiant, en gros le look de Richard jusqu’à ces derniers temps. Ça n’a
posé aucun problème, il m’a fallu seulement signer un reçu. Sans réfléchir,
j’ai griffonné un truc, en étant sûr qu’on n’y verrait que du feu. « Tu ressens
quoi, quand j’entre dans ta vie ? » ai-je pensé. « Et toi, que je m’empare de
la tienne ? » a répondu une voix étouffée, provenant d’une pièce obscure de
mon esprit. Richard se trouvait dans ma tête, mais j’étais sûr qu’il n’était
pas chez lui. Je me fiais à mon intuition, persuadé qu’elle ne me ferait pas
défaut. Après tout, j’étais moi aussi un ami de toujours.
Je suis rentré dans l’appart. Rien à voir avec le foutoir des frères
Collyer. Intérieur complètement blanc comme chez les Banks, je m’en suis
soudain avisé. L’analogie aurait dû m’apparaître plus tôt, il faut croire
qu’elle était en phase dormante avant de se déclencher, pareille à un virus
mental. J’ai senti monter la migraine. Je suis allé dans la cuisine, boire un
verre d’eau, avant de gagner le salon.
Même impression que la première fois de me retrouver sur un plateau
de série télé, à ceci près qu’il y avait du changement dans la déco. Les murs
et les baies vitrées étaient entièrement couverts de dessins d’enfant. Mes
dessins, ceux représentant Richard avec des filaments en guise de bras et
jambes ; ceux, plus tardifs, le montrant face à un soleil radieux ou en habit
d’écuyer. Mais il y en avait aussi d’autres que je ne connaissais pas. Ils
avaient été faits avec la boîte de pastels Crayola posée sur la table basse.
Ma boîte, celle qui aurait dû se trouver à des milliers de kilomètres de là,
chez mes parents. Le style des nouveaux dessins, leur trait et la façon de
colorier, était identique au mien.
Ma tête allait exploser, comme si Richard cherchait à s’en extraire. Ça
m’a filé le vertige, j’ai pris appui sur le manteau de la cheminée. Le
morceau de branche brûlée et la petite reproduction de Boeing 747 étaient
toujours à leur place. Sous l’avion, il y avait un article, découpé dans le
journal de Mount Pleasant. Le papier avait jauni ; la pliure nette montrait
qu’on l’avait maintes fois relu. Quelques lignes détaillaient un tragique fait
divers, survenu il y a des années. Un vol intercontinental, avec à son bord
plusieurs enfants d’une école locale, à destination de l’Italie. Avarie
mécanique qui, à l’heure où nous mettons sous presse, n’a pu encore être
identifiée. L’appareil s’écrase dans une forêt, l’explosion souffle un chalet
estival appartenant à la famille Weston.
Tim Weston et sa maison incendiée, j’entends un cri alors que ma
bouche est close. Le téléphone sonne, je décroche.
« Es-tu prêt à me rejoindre en Avelion ? »
Inutile de répondre, tout comme il n’est pas besoin de m’indiquer le
lieu.
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