L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 25 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 26

 

 

Cher Journal,

 

Matinée glauque aujourd’hui.

Susan Gowen m’a convoqué dans son bureau. Merde, en écrivant cette

phrase, j’ai l’impression d’être replongé des années en arrière, quand le

proviseur du lycée voulait me voir. J’y suis allé avec le même sentiment de

malaise, sachant qu’on avait quelque chose à me reprocher.

Je me suis retrouvé dans une sorte de cube en plexiglas dépoli, meublé

d’un halogène et d’une table au design industriel. Sur son plateau il n’y

avait rien sauf un cylindre en inox brossé rempli de crayons. Ils étaient tous

de la même hauteur et soigneusement taillés. Cela en dit long sur l’esprit

ordonné de Gowen, tendance psychorigide. Elle portait un ensemble gris

souris qui m’a fait penser aux rats de laboratoire. Si je ne faisais pas gaffe,

la directrice des ressources humaines allait trouver son chemin dans le

labyrinthe de mon esprit. J’étais donc sur mes gardes.

– Asseyez-vous, David.

Elle-même se trouvait accoudée à la table, le menton posé sur ses

mains. Susan m’a longuement observé avant de lâcher d’un ton neutre :

– Savez-vous pourquoi j’ai souhaité cette entrevue ?

– Non, ai-je menti.

Aucune réaction de sa part.

– Je vois. Il s’agit de Stuart Redcliffe.

Évidemment. J’étais même étonné que cela n’arrive pas plus tôt sur le

tapis. Je me suis penché en avant pour l’inviter à poursuivre.

– Monsieur Redcliffe ne reviendra pas chez nous.

Elle lâchait ses informations au compte-gouttes.

– Ah.

– Et par « chez nous », je n’entends pas simplement New York.

Susan a scruté ma réaction. J’ai dû faire une moue étonnée, sans plus.

– Il a démissionné d’Eidetic.

– Ah.

Je sais, ce n’est pas très varié, mais je faisais attention à ne rien montrer.

– Cela ne semble pas vous surprendre ? m’a-t-elle relancé.

– Après ce qui lui est arrivé…

La responsable a approuvé.

– En effet, David. Il se trouve que Stuart Redcliffe affirme avoir

reconnu son agresseur, bien que celui-ci portait un masque.

Nous y voilà.

– Plutôt une bonne chose, non ? ai-je risqué.

Susan a prélevé un crayon. Elle en a tapoté la pointe comme pour

s’assurer qu’il était parfaitement taillé avant de le remettre à sa place.

– Redcliffe dit que c’est vous.

J’ai tressailli, avec l’impression d’en faire trop.

– C’est faux. Ce soir-là, j’étais avec Coleman et Li Wei.

En prévision de ce qu’allait faire Richard, je m’étais assuré un bon alibi.

La directrice des ressources humaines a déplié un sourire complètement

artificiel avant de me dire sur un ton qui se voulait amical :

– Mais je ne vous demande rien, David, vous n’avez pas à vous

justifier.

– Un peu quand même, non ? Sinon je ne serais pas là.

– Peut-être. Redcliffe a aussi parlé d’une de ses idées que vous tentiez

de vous approprier.

Là, et même si je savais que Susan Gowen me poussait à la faute, je

n’ai pas pu me retenir :

– C’est plutôt lui qui a essayé de pomper mon projet !

La directrice des ressources humaines tenait ses yeux braqués sur moi,

mais je voyais bien qu’elle avait l’esprit ailleurs. Susan devait évaluer la

situation, mesurer le pour et le contre. Après tout, j’étais le nouveau

superviseur, désigné à ce poste par le fondateur d’Eidetic en personne. Face

à la difficulté de jeu, elle a déployé une nouvelle stratégie :

– Peu importe. Monsieur Redcliffe ne portera pas plainte, nous l’en

avons dissuadé.

J’imagine. La boîte avait probablement acheté son silence avec un

godzillion de fric ou, mieux encore, en lui fournissant un CV gonflé à bloc

qui lui vaudrait le tapis rouge chez n’importe quel employeur.

– D’accord, Susan. Autre chose ?

– Trois fois rien. Juste un mot sur les conditions de l’agression.

Je l’ai écoutée en m’interdisant de réagir. Ce n’était pas facile. Susan a

fini par conclure :

– Pouvez-vous en avertir l’équipe des concepteurs ? En restant dans les

grandes lignes, bien sûr…

– Bien sûr.

– Parfait, David, je vous souhaite une excellente journée.

Tu parles ! En retournant au travail, j’ai consulté la boîte de mon mobile

(Richard ne laisse jamais rien sur le répondeur de l’appart). Ses messages

s’accumulaient depuis trois jours. Au début, leur ton était inquiet, puis

suppliant, mais j’y décernais maintenant une menace sourde.

Je devais le contacter, ne serait-ce que pour qu’il m’explique un truc.

Était-il vraiment nécessaire d’attacher Redcliffe sur son lit avant de

l’arroser d’essence à briquet ?

 

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