L'Ami de toujours

Xavier Mauméjean · Chapitre 18 sur 41

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L'Ami de toujours

Chapitre 19

 

Cher Journal,

 

Excuse-moi pour ce long silence, mais je n’étais pas en mesure de

parler. Ou plutôt d’en parler, d’évoquer toute cette rage aveugle. L’autre

nuit, j’ai revu Richard tel qu’il était enfant, mais avec une violence

décuplée par sa force d’homme. On dit parfois que les petits qui se battent

en cour de récré le font pour tuer. Ils n’hésitent pas et frappent pour de vrai.

Heureusement leurs coups n’ont pas la puissance de faire mal. Du moins,

pas trop.

Richard avait les moyens de faire souffrir et il s’y est employé. Merde,

il a transformé ce type en puzzle humain ! Et puis il y avait les bruits. On ne

s’en rend pas compte dans les jeux, mais le bruitage qui accompagne un

fight est super édulcoré. Là il y avait les chocs des poings, des coups qui

semblaient attendrir la chair comme le ferait un boucher. Sans parler des

éructations du mec qui se retenait de vomir, des gargouillis bizarres comme

provenant d’une tuyauterie crevée, mais aussi les cris de la fille. Le pire, tu

vois, c’est que ça m’a donné quelques idées pour améliorer les jeux,

augmenter leur réalisme de façon à ce qu’on soit vraiment dans l’ambiance.

Super DJ, Richard, merci d’avoir animé la soirée !

Je viens de te donner la bande-son de mes nuits. Putain, je serais

incapable de te dire si je dors depuis ce qui est arrivé. Impossible de faire la

distinction entre la veille et le sommeil. Pourtant, il doit y en avoir une

puisque je fais des cauchemars. Ou plutôt un, car c’est toujours le même.

J’ouvre brutalement les yeux et me rends compte que je suis dans un

avion. Pas en Première ou en Business, non, en classe Économique – même

mon inconscient a des ambitions médiocres. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre que l’appareil est en chute libre. Les gens crient, une

fillette pleure, l’hôtesse tente de les rassurer : « Les Boeing sont capables de

voler avec un seul moteur. » Je regarde à travers le hublot. Tu parles, ils

sont tous en train de cramer. La fumée forme un panache noir qui paraît

vivant. J’essaye d’observer ce qui se trouve en contrebas. On dirait une

immense étendue boisée. Soudain, l’inclinaison de l’avion s’accentue, on

doit accuser un angle d’environ quarante-cinq degrés. Les compartiments

s’ouvrent au-dessus de nos têtes, projetant les bagages à main sur les gens.

Des masques à oxygène jaunes tombent, l’hôtesse lâche l’énorme chariot

d’acier qui contient les plateaux-repas. Il dévale l’allée centrale, écrase sur

son passage une peluche (on dirait mon doudou de quand j’étais gamin) et

vient percuter la porte qui donne sur le poste de pilotage. Elle s’ouvre à la

volée et je parviens à distinguer le commandant de bord. Évidemment, il

s’agit de Richard. J’entends sa voix : « Mesdames et messieurs, veuillez

attacher vos ceintures, nous n’allons pas tarder à nous crasher. L’équipage et

moi-même espérons que vous avez effectué un excellent voyage. » Je

comprends alors que les bois qui semblent se rapprocher à toute vitesse sont

ceux de la forêt d’Avelion.

C’est chaque fois la même chose. Je me réveille en sursaut dans mon lit

trempé de sueur, le cœur pompant à toute blinde, sachant qu’il ne me reste

plus qu’à attendre les premières lueurs du matin. Alors je bosse dans le

silence de la nuit, sur un projet perso qui me tient vraiment à cœur. Ça

pourrait franchement être de la balle, seulement je n’arrive pas vraiment à

me concentrer. Il le faudrait pourtant, parce que j’aimerais mettre au point

une démo, même un truc simple, pour la montrer à Steven Banks quand il

viendra dans la boîte. Je suis sûr que le fondateur d’Eidetic serait intéressé.

Mais je laisse tomber quand on livre les journaux. Avant que n’arrivent

les premiers employés (c’est l’avantage d’habiter sur place), je fais main

basse sur tous les quotidiens, et file à la cafétéria afin de consulter la

rubrique des faits-divers. Uniquement cette rubrique, en cherchant un

compte-rendu de l’agression. Rien, pas même un entrefilet alors que ça

remonte quand même à trois jours ! Est-ce que cela veut dire qu’à New

York n’importe quel malade peut s’en prendre à un inconnu pour le

massacrer impunément ? À moins que les flics aient décidé de ne pas rendre

le truc public, pour mieux enquêter. Comme si, n’importe quoi ! Pour eux il

s’agit d’un incident banal et je vire franchement parano. D’un autre côté, comme disait Kurt Cobain, même les paranoïaques ont parfois des raisons

de s’en faire, et il y a un détail qui ne cesse de m’inquiéter. Je pense bien

sûr au témoignage de la fille. Une fois sortie de sa crise de panique (et la

redescente a dû être longue), elle a forcément raconté ce qui s’est passé aux

médecins et à la police. Donc la description physique de Richard figure

probablement dans un rapport. Or depuis quelques temps, et surtout après

mon relookage, je commence à lui ressembler. D’accord, comme les

versions « avant » et « après » dans un pop-up pour publicité de régime ou

de remise en forme, mais quand même. Pour le dire autrement, disons que

Richard est comme une version idéale et parfaite de moi, ce que je pourrais

être si je cessais de mener une existence de loser. En d’autres circonstances,

ce rapprochement pourrait me réjouir, mais pas en ce moment. Si la fille

vient à nous confondre, c’est la porte ouverte aux problèmes. La machine à

scénarios s’emballe, et je m’imagine interpellé dans la rue par les flics, ou

encore mieux sur mon lieu de travail, pour un crime que je n’ai pas commis.

Tout cela par la faute de Richard. Dans ma vie, combien de fois ai-je

déjà prononcé cette phrase ? Suffisamment pour qu’elle devienne mon

mantra personnel, décliné en variantes : « C’est à cause de Richard », « Il

faut demander à Richard ». Pour ce que ça change… Ce qu’il a fait,

personne ne pourra le défaire. C’est arrivé et il va falloir vivre avec.

Seulement, je ne suis pas sûr de pouvoir supporter longtemps la tension.

Heureusement, côté taf, c’est plutôt calme à la boîte et je n’ai pas trop

besoin de me concentrer. On se contente d’apporter les dernières finitions à

Taboo Navigators (c’est le nom qui a été retenu), et Redcliffe, trop content

de lui et qui se la joue, ne nous fait pas trop suer. Du coup, j’emménage

chez Li Wei et Coleman en fin de semaine. Je n’ai pas beaucoup d’affaires à

transporter, et c’est aussi bien. Parce qu’avec mon bol, s’il avait fallu faire

appel à des déménageurs, je serais forcément tombé sur le frère du type que

Richard a éclaté. Le mec m’aurait plié en origami avant de m’expédier à

Kaboul. J’ai l’air de plaisanter, cher Journal, mais je sais que tu n’es pas

dupe. Richard non plus ne s’en laisserait pas conter.

Aucun signe de lui. Là aussi, rien de nouveau sous le soleil. Chaque

fois qu’il a sérieusement déconné, Richard cherche à se faire oublier.

J’aimerais vraiment pouvoir y croire, mais si les choses fonctionnaient

vraiment comme ça, j’en serais averti depuis longtemps. Comme s’il

suffisait de s’éloigner pour recoller les morceaux !

Pourquoi es-tu revenu dans ma vie, Richard ? Et combien de temps va-

t-il se passer avant que tu ne réapparaisses ?

 

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