L'Ami de toujours
Chapitre 36
Cher Journal,
Mâyâ ne répondait toujours pas et, à cette heure, Coleman et Li Wei
devaient vivre une tragédie par ma faute. J’ai pensé au professeur Mesic. Il
ne souhaitait plus me voir, mais j’avais bien l’intention de lui parler, quitte à
forcer sa porte. Je devais l’avertir qu’il était peut-être en danger. Richard
était disposé à tout me prendre, et rien ne l’arrêterait.
Il a commencé à pleuvoir. J’ai attendu au bas de l’immeuble, le doigt
collé à la sonnette. L’interphone est resté muet. Un type est sorti de
l’immeuble, en bleu de travail et portant une ceinture à outils. Il faisait des
travaux pour le compte du syndic. Je lui ai demandé si Dra-gan Mesic était
chez lui. Le gars était plutôt bien disposé, mon arrivée lui donnait
l’occasion de faire une pause. Il s’est gratté la tête en réfléchissant, pour
finir par m’avouer que ce nom ne lui disait rien. J’ai cru que mon cœur
allait exploser. Je lui ai indiqué l’étage, sans plus de résultat. Contre un
billet de cinquante, il a accepté de me faire monter, et de m’ouvrir la porte
avec son passe si j’en allongeais un second. Il n’y avait personne dans
l’appartement, et cela depuis longtemps. On voyait les marques claires des
étagères sur le vieux papier peint, et les traces de tableau.
Je suis reparti sous l’averse, complètement groggy. J’avais l’impression
d’exister de moins en moins, tandis que Richard gagnait en réalité. Il se
fortifiait d’heure en heure, j’en étais persuadé. Je me suis arrêté à un
distributeur pour retirer du fric. La machine a avalé ma carte. « Compte
clôturé », indiquait l’écran. J’ai aussitôt regretté d’avoir filé tout ce blé pour
rien au mec de l’immeuble. Bien joué, Richard. Une fois de plus, tu as
anticipé mes plans pour les retourner contre moi. Je voulais faire le vide, tu es parvenu à la même conclusion. À l’heure où j’écris ces lignes, cher
Journal, David Craig n’a pas plus d’existence qu’un fantôme.
Et pourtant je me sens observé. Le graphiste Tony Millionaire raconte
que, quand il était jeune, il avait trouvé du boulot dans une usine qui
conditionnait le poisson, à Gloucester. Les pêcheurs déchargeaient leur
prise sur les docks, les ouvrières s’en emparaient et la fourraient dans une
machine à éviscérer. Le job de Tony consistait à se glisser sous la machine,
afin de ratisser les déchets. Pour lui, le plus horrible était les yeux. Des
milliers de paires d’yeux qui semblaient le fixer. Je ressens la même chose.
J’ai trouvé refuge dans un Pizza Hut. Richard est là, quelque part, je
perçois ses tra-ces partout. Un reflet sur la vitre, quelques lignes griffonnées
sur une serviette en papier : « Tu es en train de disparaître. »
Je suis seul, ou pire, en compagnie de mon ennemi intime.
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