Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre VIII
L’avertissement du Général
BOUM !
Jaime était à La Petite Oie, dans son lit. Elle dormait encore profondément après le départ de Boltz quelques heures plus tôt.
BOUM !
Il se passait quelque chose.
BOUM !
Il y eut une violente secousse et Jaime ouvrit les yeux, brutalement tirée du sommeil. Elle se rua à la fenêtre et eut le souffle coupé : un épais nuage rougeâtre s’élevait derrière les toits avoisinant l’auberge et des cris de terreur semblables à ceux qu’elle entendait parfois en rêve résonnaient partout dans les rues. Son lit trembla et un tapis de poussière se détacha du plafond, recouvrant ses cheveux d’un voile blanchâtre. Jaime se retourna, mais perdit l’équilibre et atterrit sur le plancher dans un cri de douleur et de surprise. Sa porte s’ouvrit brusquement et elle sursauta. C’était Adrasté, qui entra en trombe et eut l’air stupéfaite en la voyant par terre.
— Qu’est-ce que tu fais ?! s’écria-t-elle en jetant des regards alarmés par la fenêtre alors qu’une nouvelle explosion retentissait. Il faut vite partir !
— Qu’est-ce qui se passe ?
Jaime se releva péniblement et suivit Adrasté hors de la chambre.
— Les Bénis de l’Armée. Ils sont ici. Ils détruisent tout.
Foudroyée, Jaime resta muette, les yeux écarquillés. Elle dévala l’escalier derrière Adrasté et vit que tous les habitants de l’auberge venaient également de descendre, terrifiés. Loïa, Assil et Kya les virent arriver avec soulagement.
— Ah, vous êtes là ! lança Loïa d’une voix où perçait la panique. Qu’est-ce qui se…
— Les Bénis de l’Armée, coupa Adrasté en se ruant vers la porte de derrière. Je ne sais pas comment ils nous ont trouvés, mais il faut partir ! Ils rasent le village et tuent tout le monde.
Kya secoua ses cheveux blonds et s’exclama :
— Et les autres ? Les habitants ? On ne va pas les aider ?
— On ne peut pas sauver tout Gandir contre ces gens, contesta Adrasté avec impatience, tu ne les connais pas !
— Et alors ? Tu veux qu’on les laisse brûler chez eux ?
Une odeur nauséabonde commençait en effet à se faire sentir, une odeur de bois, de suie et de – Jaime eut un haut-le-cœur à cette réalisation – chair brûlée. Adrasté ouvrit la bouche avec la manifeste intention de répliquer, mais Kya leva la main avec colère.
— Fais comme tu veux ! Je sais que tu te fiches des autres. Moi, j’y vais !
— Kya, non !
Jaime se précipita, mais Kya ouvrit la porte de l’auberge et disparut au-dehors avant qu’elle n’ait pu la rattraper. De là, elle put voir que la Grand Place offrait un spectacle digne des Enfers : la statue avait perdu sa tête et ses bras et la moitié de l’autel était en ruine. Tout autour, des incendies s’élevaient, ainsi que des cris de peur, de panique et d’agonie. Les habitants de Gandir couraient sans but, en proie à une terreur qui semblait les rendre fous. Certains pleuraient devant leurs maisons en flammes, appelant des noms qui n’avaient pu s’échapper. Le nuage rougeâtre flottait toujours dans l’air, mélange de sang, de fumée et de feu. Les habitants mouraient en ce moment même. Pétrifiée, Jaime réalisa alors quelque chose :
— Où est Maddie ?
Assil et Loïa haussèrent les épaules et Adrasté s’avança pour refermer la porte :
— Je ne l’ai pas vue ! Partons vite, sinon…
— Là-bas ! s’écria alors Assil.
Jaime tourna la tête si précipitamment qu’elle sentit sa nuque craquer. Émergeant du nuage rouge, Maddie titubait vers l’auberge, un bras sous l’aisselle de Venig pour l’aider à marcher. Il n’avait plus aucun bandage, mais son visage était entièrement parcouru de cicatrices, là où la peau avait été brûlée par Azur. Seuls ses yeux verts le rendaient reconnaissable : son corps semblait avoir gardé la charpente qu’il avait acquise lors de sa transformation en Béni, mais il n’avait plus aucun pouvoir et n’avait pas encore récupéré ses pleines capacités. Ils se précipitèrent tous vers eux, oubliant toute précaution. La cuisse de Maddie saignait abondamment.
— Je vais bien, s’empressa-t-elle de dire, il y a eu une explosion et un jet de graviers m’a touchée. C’est superficiel.
Puis, se tournant vers Jaime, la respiration haletante, elle ajouta d’une voix forte pour couvrir le tumulte :
— Ils sont là… Le Capitaine Miller et la Major Inya.
Adrasté fit un pas en avant et prit le poignet de Jaime comme par réflexe. Elle vit les yeux de la Némésis s’ouvrir plus grands.
— Partons ! Maintenant !
Tout le monde hocha la tête, mais Jaime se dégagea brutalement.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda Adrasté avec une impatience manifeste. Tu veux mourir ici ?!
— Je les ai déjà battus une fois, dit Jaime, je peux réessayer !
— Ce n’est pas un jeu, Jaime, avertit Adrasté dans un grondement, ils tuent tout le monde, regarde ! Et s’ils te capturent, ce qui t’attend est pire !
— Je sais de quoi ils sont capables ! s’écria Jaime en écartant les bras. Je les ai vus faire !
La voix de Jaime s’évanouit et pendant un court instant, ils n’entendirent plus que les déflagrations, les éboulements, et les cris des villageois. Elle se sentait trembler, comme à chaque fois qu’elle repensait à Laïnen, qu’elle repensait aux émotions qu’elle avait ressenties ce jour-là, à la rage qui l’avait envahie au point de lui faire perdre connaissance. Adrasté ne dit rien. Jaime crut la voir jeter un regard furtif à Maddie, qui hocha imperceptiblement la tête. Encore ces regards… Jaime s’était habituée. Depuis le départ de Boltz, elle avait plusieurs fois surpris Maddie et Adrasté plongées dans une conversation qu’elles avaient interrompue dès qu’elles s’étaient rendu compte de sa présence.
— Ce n’est pas le moment de te venger, Jaime, trancha Adrasté. Filons d’ici !
Jaime recula vivement. Tout en parlant, Adrasté avait à nouveau essayé de l’agripper par le bras, mais cette fois, elle avait esquivé son geste. Elle ne laisserait pas cette auberge être détruite. Elle savait se servir de sa magie désormais. Elle la comprenait. Elle avait tant appris qu’il lui paraissait absurde, intolérable, de continuer à se cacher. Avant que quiconque ne puisse l’arrêter, Jaime fit alors volte-face, se saisit de l’épée avec laquelle elle avait pris l’habitude de s’entraîner avec Boltz et, insensible aux cris de consternation de Loïa, Assil et Maddie, se précipita sur la Grand Place. Elle n’était pas aussi rapide qu’Adrasté, mais elle savait maintenant utiliser sa magie pour se propulser en avant. Elle parvint à rejoindre la statue avant de se faire rattraper par une Adrasté fulminante.
— Retournetoutdesuitedansl’auberge, s’égosilla-t-elle d’un seul trait, jenelerépèteraipas !
Ses boucles noires flottaient autour d’elle dans une légère lévitation, tant elle était furieuse. Elles durent toutes deux se baisser pour esquiver une colonne de bois enflammée qui les manqua de peu et s’écrasa au sol dans une gerbe d’étincelles. Jaime profita de cette diversion pour s’éloigner dans les ruelles avant qu’Adrasté ne puisse l’en empêcher. Tous ses sens en alerte, elle slaloma entre les cadavres, les personnes qui se ruaient de part et d’autre des rues et les maisons brûlées, évitant les explosions soudaines qui se déclaraient un peu partout. Elle aperçut des Bénis en armure frappée du symbole de l’Ancien Vœu utiliser leur magie contre les habitants, qui tombaient comme des mouches. Ils les tuaient systématiquement. Le souffle court, Jaime continua de courir en regardant frénétiquement autour d’elle, toussant et crachant sous l’effet de la poussière et de la fumée. Certains villageois la heurtaient parfois de plein fouet, mais tous étaient dans un tel état d’hébétude et de détresse qu’aucun ne lui accorda la moindre attention. La Profane recherchée était désormais le dernier de leurs soucis. Elle trébucha contre un corps qui dépassait à moitié des décombres d’une maison, se retourna, et reconnut la tenancière de l’auberge « À la Bougie Chaude », dans laquelle elle s’était cachée lors de sa deuxième nuit à Gandir. Là où Lars et Aidan l’avaient débusquée… Les yeux morts de l’aubergiste la fixaient sans la voir et son bras droit avait été arraché, sans doute dans le souffle d’une des explosions.
— Jaime, reviens !
Adrasté l’avait retrouvée. Jaime l’entendit se presser derrière elle, mais cela n’avait aucune importance. Elle reprit sa course effrénée à travers les rues plongées dans le chaos, buta contre quelques Bénis qui tentèrent de l’attaquer et qu’elle esquiva tantôt en se laissant tomber et rouler au sol, tantôt en se cachant dans l’ombre des rares murs de pierre encore debout. À quelques pas, Adrasté s’occupait de les éliminer l’un après l’autre. Jaime se rendit alors compte qu’elle n’était qu’à quelques dizaines de mètres de la ferme de Boltz. Adrasté la rattrapa et lui bloqua le chemin d’un air menaçant. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais un rugissement à glacer le sang s’éleva. Un cri familier, qui n’avait rien d’humain et qui recouvrit tout Gandir. Les villages voisins l’avaient sûrement aussi entendu. Jaime sentit son cœur cesser de battre. Non… Ils ne l’avaient quand même pas libéré et amené ici… Elle plissa les yeux en observant le ciel au-dessus de la forêt. Le brouillard orangé provoqué par la fumée empêchait d’y voir clair. Mais après quelques secondes, elle aperçut ce qu’elle avait redouté : une gigantesque aile fendit le nuage et fut aussitôt suivie de l’apparition d’un dragon aux écailles bleues. Les cris des villageois s’intensifièrent à la vue du monstre volant. C’était donc comme cela qu’ils avaient mis le feu de façon si soudaine et destructrice. Plannait-il au-dessus d’eux depuis le début, caché dans le ciel rendu opaque par les nuées d’insectes et les panaches de fumée ?
Adrasté se figea. Jaime vit que ses yeux écarquillés reflétaient la silhouette reptilienne du dragon et elle parut momentanément incapable de faire un geste. Malgré le tumulte, Jaime put distinctement l’entendre murmurer avec horreur :
— Malyria…
— Maly-quoi ?
— Malyria… C’est le dragon de l’Ancien Vœu. Ils… ils l’ont sorti des cachots… pour ça ?
— Je pensais que c’était un secret !
— Ça l’était, affirma Adrasté en secouant la tête d’un air abasourdi. Seuls les piliers de l’Ancien Vœu savaient… Les Malaen. Personne d’autre. Je me demande qui…
Mais Jaime ne l’écoutait plus. Elle venait d’apercevoir, à la lisière de la forêt, ce qu’elle recherchait depuis le début. Se déplaçant d’un air nonchalant, comme si cette sortie ne constituait rien de plus qu’une promenade ordinaire, la Major Inya se jetait parfois sur des villageois affolés qui passaient près d’elle et les soulevait par la gorge. Quelques secondes plus tard, elle relâchait leurs corps, qui heurtaient brutalement le sol, sans vie. Il lui suffisait de les toucher… De trancher un de leurs organes vitaux grâce à sa magie pour qu’ils cessent définitivement de fonctionner, entraînant la mort. Elle était là, devant elle. Le corps de J’aime se mit à trembler de colère. L’instant d’après, elle se propulsa en direction de la Major avant qu’Adrasté n’ait pu faire un geste. Dans sa nuque, ses bras et la paume de ses mains, Jaime sentit sa magie lui envoyer de petites décharges, lui signifiant que comme elle, elle bouillonnait de rage et d’impatience.
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