Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Épilogue : Cinq Ans Plus Tard

 

Le Royaume d’Omphal avait bien changé depuis que ce que l’on appelait désormais la « Bataille des Quatre Armées », qui s’était déroulée cinq ans auparavant. Le Grand Palais et une bonne partie de la Capitale ayant été complètement rasés par le pouvoir de l’Omphalos, il avait fallu s’atteler à la reconstruction sans qu’aucune magie ne puisse leur venir en aide dans un premier temps. Lorsque Jaime était sortie de son coma, elle avait eu besoin d’un certain temps pour s’habituer à son état. Elle avait mis plusieurs jours à réussir à parler, encore plus à marcher et se mouvoir normalement. Souvent, elle avait manifesté l’envie de rester seule et ne répondait que si l’on s’adressait directement à elle, la plupart du temps en monosyllabes. Boltz et Adrasté avaient fait de leur mieux pour l’aider à retrouver une vie normale, chose qu’elle n’avait en réalité jamais connue. Mais quelque chose avait ravivé une lueur en elle.

Un mois après son réveil, Assil, Maddie et Venig étaient venus à la Capitale et Maddie s’était précipitée sur eux tous avec des cris de soulagement larmoyants. Elle n’avait cessé d’étreindre Jaime à chaque fois qu’elle le pouvait et tous s’accordaient à dire que sa présence avait largement contribué à sortir la convalescente de sa torpeur.

Elle mit plusieurs années pour trouver un équilibre ; elle avait tenu à participer à la reconstruction du Royaume, puisant dans cette activité la distraction nécessaire pour laisser le temps guérir ses blessures du corps et de l’esprit. Grâce à sa magie, qu’elle maîtrisait désormais parfaitement, elle avait aidé à reconstruire la Capitale et les villages les plus saccagés par les affrontements. Sa magie rendait les choses bien plus faciles. Il n’avait pas fallu longtemps pour que le peuple la réclame à la tête du Royaume. Elle ne savait quoi en penser, mais Boltz jugeait l’idée très bonne.

— Personne ne veut plus de Béni ! Et toi, tu as des pouvoirs magiques, avait-il dit avec sagesse, tu as réellement quelque chose dont le Royaume a besoin et tu fais ça bien.

— Tant qu’on ne m’enferme pas dans un grand palais, avait marmonné Jaime à demi renfrogné.

— Tu verras, ça changera le pays d’avoir autre chose qu’un tyran à leur tête. Tu nous en as débarrassés et ils t’en sont reconnaissants.

Jaime dut admettre qu’il avait raison. Pour un temps au moins, le Royaume semblait très satisfait de ses interventions lorsqu’il y avait besoin de magie. Ilderad envoya également des dragonniers aider à l’édification des constructions les plus imposantes. Ils avaient décidé de ne pas rebâtir le Grand Palais.

Durant plusieurs mois, les habitants de Gandir s’attelèrent à y reconstruire leurs maisons et Boltz et Jaime eux-mêmes finirent par s’y installer. Leur demeure était simple, mais assez grande pour accueillir tous ceux qui souhaiteraient leur rendre visite. Maddie et Venig passaient les voir presque tous les jours et Maddie était ravie de pouvoir à nouveau recevoir des clients dans son auberge. Elle prenait un plaisir manifeste à se lamenter joyeusement de ses déboires journaliers à chaque fois qu’ils se rencontraient.

Boltz, lui, voyageait souvent. Il était désormais le principal représentant d’Omphal pour les affaires en rapport avec Ilderad. Quelques fois durant l’année, il disparaissait en direction du nord sur le dos d’Azur, le temps d’une ou deux semaines. Un jour, cependant, il revint avec un grand sourire et annonça :

— On va avoir de la visite bientôt !

En effet, un beau jour de printemps, en fin de matinée, Jaime entendit un hennissement et regarda par la fenêtre. Un élégant cheval portant des sacs de voyage venait de s’arrêter devant chez eux, monté par un homme aux épaules larges et aux cheveux roux et bouclés.

— Filik ! s’écria-t-elle en ouvrant la porte à la volée.

Filik démonta et courut vers elle, un sourire rayonnant sur son visage qui semblait encore plus envahi par les taches de rousseur que la dernière fois qu’elle l’avait vu. Jaime le prit dans ses bras et recula en le tenant à bout de bras :

— Décidément, j’avais oublié comme tu étais grand. Et puis… c’est nouveau, ça !

Filik eut un petit rire gêné en grattant la fine couche de barbe qui recouvrait ses joues. Il avait souvent envoyé des lettres à Jaime ces cinq dernières années, mais elle réalisait seulement aujourd’hui le temps qui s’était écoulé depuis leur dernière rencontre.

— J’avais oublié, ça fait un moment que je l’ai, maintenant… Je suis content, tu as l’air en pleine forme, euh… Comment dois-je t’appeler ?

— Jaime. Juste Jaime, dit-elle avec un grand sourire. Tiens, je vois que tu as ramené une vieille amie avec toi !

Elle désigna du menton l’énorme poule blanche perchée sur le postérieur du cheval de Filik.

— Oui, j’ai du mal à m’en séparer, admit-il en passant la main dans ses cheveux, elle refuse toujours de me laisser m’éloigner.

Il baissa la voix et prit des airs de conspirateur.

— Pour tout te dire, je me demande si ce n’est vraiment qu’une poule ordinaire… Je la soupçonne un peu d’être un esprit ou un transphomage, quelque chose comme ça…

— Un transphomage ?

— Oui, ce sont des mages qui voyagent sous forme d’animaux. Il en existe plusieurs à Issyal et dans les îles du sud, j’ai lu ça lors de mes recherches.

Jaime l’examina attentivement, ne sachant pas bien si elle devait rire ou non, mais Filik semblait très sérieux.

— Bienvenue chez nous ! lança la voix de Boltz d’une voix forte.

Il venait d’apparaître sur le perron. Il s’avança vers eux, l’air ravi, et mit un bras autour des épaules de Jaime en s’adressant à Filik.

— Alors, ça y est ? Prêt à y aller ?

— Je crois bien, dit Filik avec un geste de la tête. Si elle ne me fait pas faux bond. Tu la connais, elle est imprévisible, alors…

— C’était quand, la dernière fois, déjà ?

Jaime les regarda tour à tour. De quoi parlaient-ils ?

— La fin de la guerre, au campement… Oh, on s’est écrit, depuis. Je lui ai parlé des nécromanciens, de phénomènes inquiétants… De choses étranges que j’ai entendues provenant du sud et que j’aimerais explorer. D’où ma présence ici. Elle a dit vouloir venir avec moi, alors…

— Quelqu’un peut m’expliquer ? demanda Jaime. Qu’est-ce qui…

— Eh bien, tu as conservé toutes tes affaires, cette fois ! Bravo, c’est un bon début ! lança une voix forte derrière Jaime.

Elle se retourna et son cœur manqua un battement. Un petit sourire ironique sur les lèvres, Adrasté venait d’apparaître entre les arbres, juchée sur son cheval Möy. Grande, belle, ses cheveux encore plus longs et brillants que dans ses souvenirs. Contrairement à Filik, qui n’était pas revenu à Omphal depuis la fin de la bataille, Adrasté avait souvent rendu visite à Jaime ces dernières années. Elle ne tenait jamais à allonger son séjour, cependant, et son précédent passage remontait à presque un an auparavant. Adrasté descendit de son cheval et Jaime la serra dans ses bras, les yeux scintillants. Leurs retrouvailles provoquaient toujours un flot d’émotions.

— Oh, tu es déjà là ! s’exclama Filik.

Il regarda partout sauf en direction d’Adrasté et Jaime crut revoir l’adolescent qu’elle avait connu.

— Évidemment que je suis là, dit Adrasté en s’avançant et en se plantant devant Filik, les mains sur les hanches, je t’avais donné rendez-vous, non ?

— Oui, je pensais juste que… enfin, laisse tomber.

Adrasté l’examina avec un étrange sourire incrédule.

— C’est pour faire peur aux brigands, la barbe ?

— N… non… dit Filik, le teint plus écarlate que jamais. Bon, on… on y va ?

— Vous ne restez pas ? intervint Jaime. Je suis certaine que Maddie serait ravie de…

— Je suis passé voir Maddie avant de venir, assura Filik, j’ai pris quelques chopes et on a discuté.

— À cette heure-ci, « quelques chopes », répéta Jaime en fronçant les sourcils d’un air faussement préoccupé, fais attention, on croirait entendre Boltz il y a quelques années…

Filik éclata de rire et Boltz se renfrogna en marmonnant.

— Désolée, Jaime, on ne peut pas rester, dit Adrasté, Filik et moi allons risquer nos vies un peu plus au sud. Histoire de se remémorer le bon vieux temps.

Jaime hocha la tête.

— Laissez-moi au moins vous donner des provisions, alors…

— Tu ne m’as pas écouté, on dirait, ricana Filik, je suis passé chez Maddie !

Il pointa du doigt le cheval blanc chargé de sacs.

— Elle m’a forcé à prendre des provisions.

Jaime pouffa de rire. Azur apparut à ce moment précis et roucoula de bonheur en se ruant vers Filik. Comme à chaque fois qu’il l’avait revu au cours des visites de Boltz à Ilderad, Filik fut impressionné par la taille de son dragon, qui avoisinait désormais celle d’une petite colline. Le temps de quelques échanges supplémentaires, et après avoir assuré à Boltz et Jaime qu’ils reviendraient très vite, Filik et Adrasté avaient chacun chevauché leur cheval et avaient disparu sur la route du sud. Jaime n’en était pas certaine car ils étaient déjà loin, mais elle avait cru entendre la voix d’Adrasté marmonner :

— C’est pour le dîner, ce gros sac de plumes ?

 

***

 

— Je t’avais bien dit qu’on se reverrait, fit remarquer Adrasté alors qu’elle et Filik venaient d’émerger de la forêt de Gandir et s’engageaient à présent sur un chemin escarpé longeant une haute colline.

— Et je t’ai cru, répondit Filik. Simplement – il rougit violemment – j’aurais aimé que ce soit plus tôt… Cinq ans, ça m’a paru long.

Adrasté sourit en regardant Filik et sentit à son tour une chaleur qui n’avait rien à voir avec le beau soleil de printemps qui brillait loin au-dessus de leurs têtes lui envahir la poitrine. Avoir voyagé au sein d’Issyal ces dernières années lui avait fait énormément de bien. Après avoir passé sa vie entière enfermée dans un bâtiment presque indestructible, elle n’avait qu’une envie, c’était de pouvoir vagabonder où bon lui semblait. Il s’avérait que toute magie n’avait pas totalement disparu de son corps. Jaime avait supposé qu’Adrasté avait aspiré une telle quantité du pouvoir de l’Omphalos au cours de sa vie qu’il en subsistait une infime portion en elle, ce qui lui avait permis de conserver une grande vitesse et une grande agilité. De plus, elle avait du sang Delpheris, étant descendante de Selina Delpheris. Un peu de magie coulait donc naturellement en elle. Elle ne pouvait plus contrôler les éléments ou créer de bouclier gigantesque, mais elle se défendait bien mieux qu’une simple humaine et avait gardé ses talents de combat à l’épée et au couteau. À l’image des oiseaux qu’elle et Jaime avaient passé tant de temps à fabriquer, elle voulait désormais être libre d’aller où bon lui semblait. Elle avait donc exploré les quatre pays d’Issyal. Seule.

Cependant, même si elle pensait souvent à Jaime lors de ses voyages, la pensée de Filik, bien que plus discrète, était constamment présente. Elle avait dû se rendre à l’évidence : il lui manquait. Elle lui avait ainsi proposé de se joindre à lui pour sa prochaine expédition. Néanmoins, elle devait admettre qu’elle s’était simplement attendue à revoir le jeune adulte tout juste sorti de l’adolescence qu’elle avait un jour failli tuer et qui avait laissé échapper un cri de terreur si aigu qu’il aurait pu être pris pour une mésange.

Après douze heures de chevauchée, ils s’arrêtèrent dans une auberge. Qu’il était étrange de ne pas avoir à se cacher, à dormir sous une grotte ou dans un fourré à l’abri des regards. Tout le monde avait appris le réel rôle d’Adrasté dans toute cette histoire et parfois, les gens la reconnaissaient et venaient la saluer, quoiqu’avec appréhension. Même si elle était contente qu’on ne lui jette plus d’œillades haineuses ou terrorisées, elle avait encore du mal à interagir avec les autres et fut soulagée lorsque Filik suggéra d’aller se coucher pour pouvoir prendre la route tôt le lendemain.

Il leur fallut dix jours supplémentaires pour atteindre leur destination, qui se trouvait après le village de Moïave. À mesure qu’ils allaient vers le sud, Adrasté réalisait que Gandir et la Capitale se trouvaient en fait très au nord du pays. Lorsqu’ils arrivèrent au sommet de la dernière colline qui dissimulait le paysage, Adrasté sentit ses poumons se vider et laissa échapper un « Oh… ». C’était au-delà de tout ce qu’elle avait pu lire et imaginer. Elle descendit de son cheval et garda les yeux rivés devant elle, comme hypnotisée. Elle entendit Filik la suivre.

— Tu n’étais jamais venue ? demanda-t-il. Pourtant, tu en rêvais, non ?

— Oui, j’en rêvais. Mais… Je ne sais pas… Je voulais attendre.

Elle se tourna vers Filik, dont les boucles dansaient sous la force du vent. Sa propre tignasse lui obscurcit la vue et elle la rejeta en arrière. En cet instant, elle avait du mal à imaginer que quelques années auparavant, elle avait pu être si malheureuse. Une brise lui fouettait agréablement le visage et elle respira à pleins poumons, sa poitrine se gonflant de plaisir.

— Attendre ? répéta Filik en penchant la tête d’un air désemparé. Attendre quoi ?

Adrasté enleva ses bottes et posa les pieds à même le sol. Elle sentit ses orteils s’enfoncer avec délice dans le sable fin et tiède de la plage. La mer. Elle y était. Enfin. Un frisson la parcourut. Elle s’était retenue, tout ce temps. Elle avait repoussé ce moment. Les vagues se pressaient contre le sable dans une danse incessante, amenant avec elles les cris des mouettes et les effluves d’odeurs maritimes qu’Adrasté n’avait pu qu’imaginer jusqu’à aujourd’hui. C’était si différent de tout ce qu’elle avait connu. Elle avait exploré Issyal, était allée vers le nord, l’est et l’ouest. Mais tout ce temps, elle n’avait pensé qu’à la mer. Et elle y était enfin. Avec Filik. Elle le regarda avec un sourire rayonnant et dit :

— J’attendais d’être avec la bonne personne.

Elle avança résolument vers lui. Il parut alors comprendre son intention et se pencha en l’entourant de ses bras au moment où elle-même tendait le cou en direction de ses lèvres.

FIN

 

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À PROPOS DE L’AUTRICE

 

Evy Reeves est née au Maroc en février 1993. À vingt ans, elle

déménage à Reims (France) pour ses études, à l’issue desquelles elle obtient un Master en Marketing. Après quelques années de voyages et de déménagements entre l’Europe et les États-Unis, elle s’installe définitivement à Paris en 2019. Aujourd’hui, elle partage son temps entre écriture, musique et illustration. Profondément marquée et influencée par les grandes sagas fantasy et fantastiques de notre temps, Evy Reeves relate les aventures épiques de femmes aux pouvoirs indomptables dans un monde de mystères, de complots et de magie.

 

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Tome I : L’Omphalos

 

Duologie complète :

Le Secret de L’Ancien Vœu

Tome I : L’Omphalos

Le Secret de L’Ancien Vœu

Tome II : Les Quatre Armées

 

Copyright © 2023 Evy Reeves

Couverture : © Hélène Lenoble

Tous droits réservés.

Dépôt légal : Juillet 2023

ISBN : 978-2-9586547-3-3

 

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