Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Prologue : Six Heures Avant le Massacre
PROLOGUE : SIX HEURES AVANT LE
MASSACRE
Le vacarme était assourdissant. Portées par la colère, l’exaspération
ou encore l’excitation, les voix se répercutaient en écho sur le marbre et les plafonds hauts de la Salle Blanche et formaient un brouhaha indistinct. Comme chaque semaine, l’Assemblée avait lieu au sein du Grand Palais. Tous les Malaen étaient présents. Eux seuls étaient autorisés à y assister. Mais cette fois, quelque chose était différent. Assis en cercle sur des fauteuils plantureux, les piliers de l’Ancien Vœu gesticulaient, parlaient tous en même temps, en proie à une considérable effusion.
Un événement venait de se produire. Un événement inhabituel.
Formant un cercle encore plus large que celui des Malaen, des serviteurs se tenaient à bonne distance, debout, la tête baissée, les mains jointes devant eux. Au centre des deux cercles se trouvait un vieil homme au regard éteint. Ses grands yeux noirs à demi fermés fixaient un point lointain que lui seul pouvait voir et sa bouche entrouverte faisait penser à celle d’un enfant un peu surpris. Isolé des autres par un rideau de cheveux d’un blanc fantomatique qui lui tombaient sur la nuque et lui encadraient le visage, il semblait en proie à une profonde réflexion, indifférent aux exclamations qui s’élevaient autour de lui. Durant quelques minutes, il resta ainsi figé, au point qu’il aurait été facile de le prendre pour une statue si un léger courant d’air n’avait pas agité la cape blanche qui flottait contre ses chevilles. Enfin, il leva la main. Les voix s’évanouirent aussitôt. Le silence s’installa et les exclamations moururent, laissant dans leur sillage un vague écho qui s’estompa progressivement, puis disparut. La tension était si palpable qu’elle donnait l’impression de pouvoir être coupée au couteau. Après s’être tortillé sur son fauteuil avec une nette expression de malaise, un homme aux yeux en forme d’amandes se redressa lentement et dit :
— Alors ? Qu’allons-nous faire ?
Le vieillard le fixa un instant comme s’il venait seulement de se
rendre compte de sa présence et formula à voix basse :
— Ignores-tu réellement la réponse à ta question ?
Une femme agrippa le bras de l’homme qui avait parlé, le tira en
arrière avec un regard alarmé et chuchota :
— Assieds-toi, Talgaärt…
— Je sais ce que tu penses, reprit le vieil homme à l’adresse du
dénommé Talgaärt. Et tu as raison. Sans Adrasté, ton rôle dans les bénédictions n’aura plus aucun sens. Ton inquiétude est légitime.
Talgaärt manifesta l’envie de répondre, les sourcils froncés, mais le
vieil homme leva un doigt, le réduisant au silence.
— Sans Adrasté, le jeu ne peut plus continuer. C’est vrai. Si elle
pensait ce qu’elle disait, alors les bénédictions deviendront sans doute impossibles… tant qu’elle en sera la clé.
— Mais il y a déjà une file de femmes enceintes dehors ! intervint
Talgaärt, incapable de se retenir plus longtemps. Devons-nous tout arrêter juste à cause de cette petite sotte ? Ce serait la fin des Malaen !
— Ai-je suggéré que nous allions arrêter ? demanda le vieil homme en
le fixant instantanément.
— C’est ce que tu…
— Absolument pas. Le jeu continuera. Simplement… ce sera sans
elle.
— Comment est-ce que…
— Si tu cessais de m’interrompre à chaque phrase, Talgaärt, tu le
saurais.
Pour la première fois, le ton de l’homme aux cheveux blancs avait été
sec, presque tranchant. Sous le regard plein d’angoisse de la femme qui l’avait tiré en arrière – sa femme, sans doute – Talgaärt se laissa aller contre le dos de son fauteuil, les lèvres serrées. Les autres participants de l’Assemblée échangèrent des œillades. Les pupilles noires du vieillard restèrent un instant posées sur Talgaärt. Puis, d’un geste fatigué, il rabattit ses cheveux lisses et dit :
— Nos scientifiques travaillent sans cesse pour trouver une manière
de récupérer l’Omphalos, réellement le récupérer. Pas seulement se servir de ses pouvoirs… C’est notre principal problème. À la naissance d’Adrasté et à la manifestation de son don, j’ai cru que nous avions enfin la solution. J’avais tort, cependant… Nous entendons parler des anomalies, des malformations… Les gens se posent des questions. C’est ma faute. Je savais que c’était un équilibre précaire, mais quel choix avais-je ? Les pouvoirs d’Adrasté, comme vous vous en doutez, nous sont indispensables. Alors j’ai demandé à nos scientifiques de s’atteler à une tâche bien particulière.
Il prit une inspiration et déclara sur un ton de confidence : — Depuis des années maintenant, j’en ai chargé quelques-uns de
découvrir une manière de récupérer les dons d’Adrasté, afin d’assurer notre longévité. Ils ont travaillé nuit et jour, en secret, transcrivant leurs expériences dans notre magnifique bibliothèque. Et nous avons été chanceux… incroyablement chanceux.
Les fines lèvres du vieil homme s’étirèrent en un sourire qui dévoila
des dents aussi blanches que ses cheveux.
— Adrasté a un miroir… Et nous l’avons enfin trouvé. Il y eut un vague murmure aux accents enjoués. — Oui, poursuivit le vieil homme en décrivant des cercles au milieu
de la pièce, s’adressant de temps à autre à une personne en particulier puis tournant la tête vers le reste du groupe. Elle a été bénie le même jour qu’un autre garçon et nous savions que ce cas était extrêmement rare, mais pouvait se produire.
Plusieurs Malaen ouvraient à présent de grands yeux. L’annonce du
miroir les avait manifestement soulagés.
— Il y a quelques années, reprit le vieil homme, nos agents nous ont
rapporté l’existence de ce Béni né au village d’Iriann. Nous l’avons observé. À mesure que le pouvoir d’Adrasté augmentait, le sien se développait également. Liés à vie. Alors nos agents l’ont amené ici et depuis, les scientifiques ont fait leur possible pour comprendre comment dupliquer son pouvoir…
Ses traits s’affaissèrent légèrement.
— En vain. Il semblerait que nous devions encore compter sur le
hasard des bénédictions. Je souhaitais le garder en vie aussi longtemps que possible, car un pouvoir pareil aurait mérité d’être transmis à d’autres… Seulement, après ce que nous avons appris aujourd’hui, j’ai pris ma décision. Nous allons utiliser ce Béni pour récupérer le pouvoir d’Adrasté. J’en serai moi-même le réceptacle. Nous sommes proches… Très proches du but. Quant à Adrasté…
Le vieil homme se tut et tout le monde sembla comprendre ce que cela
signifiait.
— Je crains qu’en aspirant le don de son miroir, elle ne subisse des
séquelles irréversibles. Mais nous sommes une famille et je ne ferai rien sans votre accord. Je vous demande alors à tous…
Il décrivit à nouveau un cercle et regarda chacune des douze
personnes présentes dans les yeux avec une expression énigmatique, comme s’il y distinguait quelque chose de particulièrement intéressant.
— Acceptez-vous de sacrifier Adrasté pour le bien de notre groupe ?
Pour le bien du Royaume ?
Il y eut un murmure approbateur unanime. Le vieil homme eut un
sourire qui manifestait son soulagement. Sans un mot, il creva le cercle en passant entre deux fauteuils et se dirigea vers la sortie. Il fut promptement suivi par quelques serviteurs tandis que les autres Malaen se relevaient lentement, comme engourdis par leur longue position assise. Ils disparurent petit à petit par la même sortie, parlant entre eux de ce qui venait d’être décidé, sans remarquer que derrière eux, une silhouette était restée dissimulée à l’ombre d’un pilier et n’avait pas bougé durant toute l’Assemblée. Il s’agissait d’un serviteur au dos voûté et à l’apparence chétive. D’un geste hâtif, ses doigts osseux ajustèrent son capuchon au-dessus de son visage zébré de rides. Lorsque la Salle Blanche fut entièrement vide, il émergea de l’ombre, marcha lentement jusqu’à l’entrée et pivota sur ses talons en direction des écuries.
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PARTIE I
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