Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre XXVI
Le Secret de l’Ancien Vœu
Jaime se demanda d’abord si elle parviendrait à comprendre un seul mot de ce qu’elle avait sous les yeux. Les premières pages n’étaient qu’une suite de dates et de notes succinctes et indéchiffrables. La première inscription était la plus ancienne et renvoyait à trente ans auparavant, soit avant la naissance de Jaime. Au fil des pages, les dates se faisaient de plus en plus récentes et finalement, l’auteur avait semblé décider que certains passages nécessitaient l’ajout de titres en plus de la date.
— On dirait un journal, murmura Jaime. Il y mettait toutes ses découvertes au sujet de la magie des Bénis…
Jaime tourna les pages, le cœur battant, et s’arrêta lorsqu’elle vit : « Le Secret de l’Ancien Vœu : La Gardienne et le Jeu ». Elle plissa les yeux et lut :
Il est des mystères que je ne m’explique toujours pas. Il y en aura sans doute jusqu’à la fin des temps, tant que la magie vivra et qu’elle habitera les humains. J’ai passé ma vie à chercher les raisons de cette cohabitation. Puisque la magie semble avoir sa volonté propre, pourquoi nous a-t-elle choisis pour se manifester ? Quelles sont ses règles, ses limites ? Elle refuse toujours de se livrer entièrement à nous et n’écoute qu’elle-même, nous obligeant à l’explorer. Quelle curiosité.
Il y a quelques mois, j’ai assisté à ce qui était sans doute la curiosité la plus fascinante de ma carrière. Je ne cesse de me demander, aujourd’hui encore, ce que cela implique. Plus que jamais, je redoute les extrémités auxquelles nous pourrions être confrontés si nous continuons. Mais cela est nécessaire, n’est-ce pas ? C’est ce que Le Haut répète constamment.
J’ai été autorisé à être témoin de la toute première bénédiction avec la nouvelle Gardienne. Le processus vient de changer et je suis sans doute le seul à avoir eu l’honneur d’être dans l’arène en compagnie des piliers. Le Haut m’a demandé d’être présent, car il souhaite comprendre comment ce pouvoir pourrait un jour être extrait de la Gardienne. Mais avant de me conduire à l’arène, il m’a fait des révélations étonnantes sur les recherches menées auparavant. Je travaille ici depuis plusieurs années, et pourtant je me rends compte que la teneur de mes connaissances relatives aux pouvoirs de l’Omphalos est loin d’être aussi épaisse que je le pensais. Afin de pouvoir mener la suite de mes recherches, je dois d’abord retranscrire ici les faits qui m’ont été confiés.
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La Gardienne est arrivée il y a plusieurs mois. Elle est le nouveau réceptacle de l’Omphalos. Le Haut pensait pouvoir utiliser le don d’appropriation d’Adrasté Malaen pour récupérer la pierre sacrée, mais il semblerait qu’elle n’y soit pas parvenue. Cet échec a posé des questions dont je n’ai toujours pas les réponses. Adrasté Malaen n’a jamais eu aucun mal à absorber les dons qui lui ont été présentés. Mais cette fois, il y a eu un trop plein. Mes hypothèses tendent vers une sorte de capacité maximale présente en chacun de nous pour recueillir la magie. Mais qui d’autre qu’un Malaen pour porter la pierre ?
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Béni miroir, solution en développement
Nous avons un nouvel espoir. Il semblerait qu’un Béni miroir ait été créé le jour même de la bénédiction d’Adrasté Malaen. Alors qu’elle est capable de s’approprier la magie des autres, ce Béni nommé Zaël serait apparemment capable d’intégrer sa propre magie et bien d’autres choses chez les humains, même s’ils n’ont aucune once de magie en eux de prime abord. Ce fait vient d’être découvert et il est d’une rareté extrême. Le Haut considère que ce don ne peut être ignoré. J’ai été chargé de développer notre capacité à le dupliquer. Une fois ce don implanté à Adrasté Malaen, Le Haut prévoit de récupérer l’entièreté de ses facultés afin de pouvoir un jour aspirer l’Omphalos.
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Les expériences sur le Béni miroir sont un échec. Alors que nous pensions avoir réussi à implanter sa magie dans un autre humain de façon durable, celui-ci a fini par perdre la raison et mourir. Sa magie semble être une sorte de virus qui finit par tuer ceux qui la reçoivent. Nous avons des hypothèses. Nous savons que le consentement est un facteur important : pour que la magie s’installe et circule de manière durable entre deux individus, il est indispensable que le donneur consente. Peut-être est-ce notre élément manquant ?
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Nous avons tenté d’implanter des organes à des humains ayant besoin d’un transplant. Nous n’avons pas réussi à obtenir de meilleurs résultats. Nous tenons le miroir à l’écart, désormais, et le surveillons étroitement, car nous craignons qu’il ne contamine tous les Bénis. S’il lui venait à l’idée de transférer sa magie aux autres, nous ne tarderions pas à avoir plusieurs cadavres sur les bras.
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Je ne peux rédiger ce compte rendu sans revenir sur Le Jeu. Je doute que quiconque à part moi-même et les piliers n’en connaisse l’existence. Le Jeu constitue le plus grand Secret de l’Ancien Vœu. Celui qui permet à la secte de continuer à exister. Lorsque Le Haut a fait le vœu de partager les pouvoirs de l’Omphalos avec le peuple, les habitants étaient si heureux qu’ils en ont oublié la mise à l’écart des Delpheris, créateurs de la pierre. En effet, pourquoi soutenir une dynastie qui ne gardait ses dons que pour elle, laissant le reste du peuple dans la misère ? Les Malaen, eux, étaient prêts à perpétuer ce pouvoir, à le répandre. Mais après le renversement, les Malaen ont vite compris qu’ils ne pourraient pas tuer les Delpheris. Grâce à la magie qui coulait en eux, ils avaient pu créer une pierre recelant l’essence même de leur puissance, une source intarissable de magie qui constituait un artefact d’une valeur inestimable. Cependant, ils s’étaient bien assurés que leur magie disparaitrait avec eux. Ainsi, pour garder les propriétés de l’Omphalos, il fallait qu’ils restent en vie. Les Malaen ont donc emprisonné tous les Delpheris et les ont forcés à se reproduire afin de toujours avoir un héritier. Le père du Haut, aujourd’hui décédé, a lui-même fait deux enfants à Selina Delpheris contre son gré : le plus jeune, Orlon Malaen, est aujourd’hui celui que l’on appelle « Le Haut », le grand décisionnaire de la secte. L’aîné est l’Enfant Immortel, choisi par le père du Haut pour porter le sceau des Delpheris en lui. Il est à l’origine de la toute première bénédiction et a donc créé ce qui est aujourd’hui la Secte de l’Ancien Vœu. Tout comme son frère, il n’est qu’à moitié Delpheris. Ce savoir n’est connu que de quelques membres de l’Ancien Vœu et est transmis uniquement au Général des Armées : ils doivent saisir l’importance de ce qu’ils défendent.
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Nous ne comprenons pas vraiment comment, mais le Béni miroir continue de vivre malgré l’absence de tous ses organes vitaux. Sa magie le maintient dans notre monde. Il marche, il parle, il respire… Cependant, il y a un souci. Comme il n’a plus de réelle présence humaine, nous notons le développement d’une impressionnante capacité à se mouvoir en silence. Nous ne l’entendons plus, même si nous le voyons et qu’il garde une consistance solide. Il n’est plus entièrement de ce monde. Nous songeons à l’éliminer, car il devient un danger que nous ne pouvons ignorer plus longtemps, mais Le Haut insiste pour que nous le maintenions en vie pour le moment.
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Le Haut vient de donner l’ordre. Adrasté Malaen sera amenée devant son Béni miroir ce soir et devra aspirer son don. Elle ne sera pas mise au courant des effets, mais cela n’empêchera pas Le Haut de récupérer ses pouvoirs avant qu’elle ne meure.
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Le Jeu
De toutes les choses que j’ai vues ici, Le Jeu est l’événement le plus déroutant. Je ne sais d’ailleurs pas si ce terme est réellement approprié. Je ne sais quoi penser.
Le Jeu est la base de toute bénédiction. Toute femme enceinte souhaitant faire bénir son enfant doit accepter de jouer pour exaucer son vœu. Voici le protocole :
D’abord, la Gardienne est amenée dans l’arène et placée au centre, en présence de tous les piliers ainsi que de l’Enfant Immortel. Puis les femmes y sont escortées à leur tour. Le Haut se lève et révèle que les Delpheris ne sont pas tous morts, provoquant généralement un effarement parmi les femmes présentes. Il désigne la Gardienne et leur annonce qu’elle est leur dernière descendante en vie. Malheureusement, ils ne peuvent la tuer, car elle refuse de partager le pouvoir de l’Omphalos. Depuis tout ce temps, c’est elle qui le renferme jalousement, égoïstement.
Le Haut explique alors les règles du Jeu : pour obtenir la bénédiction de l’Omphalos, il suffira de suivre ses consignes. J’ai moi-même été surpris par la simplicité des choses la première fois. D’abord, les serviteurs distribuent des fouets à chacune des femmes. Le Haut reprend la parole et annonce que pour montrer leur allégeance à la secte, elles devront chacune donner un unique coup de fouet à la Delpheris vengeresse pour punir son égoïsme. Si elles frappent assez fort, peut-être consentira-t-elle à leur céder enfin le pouvoir de la pierre sacrée ? J’ai pu observer qu’à ce stade, chaque femme semble convaincue d’être celle qui parviendra à faire assez mal à la Gardienne pour qu’elle accepte enfin de libérer l’Omphalos. Durant de longues minutes, les coups pleuvent et les cris de la Gardienne résonnent. Parfois, quelques femmes donnent plus que le coup qui leur est alloué, emportées par leur volonté de faire obtempérer la Gardienne. Les fouets sont ensuite reposés, sur ordre du Haut. Il note que manifestement, aucune d’entre elles n’a réussi. Souvent, une pointe de déception teinte sa voix.
Le Jeu continue donc. Peut-être qu’à la prochaine étape, une d’entre elles parviendra à se distinguer ? Voici la deuxième consigne à suivre : nul besoin d’outils, cette fois, elles pourront utiliser tout ce qui leur semblera utile pour... persuader la Gardienne. Toutes les issues de l’arène sont fermées, la Gardienne est lâchée, et les femmes enceintes se bousculent pour être les premières à l’atteindre, à lui faire mal et la forcer à recracher la pierre sacrée. Je me demande souvent, à ce moment-là, ce qui anime ces femmes qui, quelques minutes auparavant, étaient de braves et douces créatures attendant leurs nouveau-nés. S’étaient-elles progressivement transformées en furies avides de faire souffrir la Gardienne car elles la voyaient comme la responsable de leurs malheurs, ou prenaient-elles simplement un goût inavouable pour la torture ? Au beau milieu de ce carnage, certaines finissent par jeter un regard mortifié vers Le Haut et annoncent avec un ton d’excuse qu’elles souhaitent se retirer du Jeu. Le Haut accepte sans broncher. Les forfaits sont mises à l’écart, mais n’ont pas le droit de quitter l’arène avant la fin du rituel de bénédiction.
La troisième et ultime étape est la plus décisive. À ce stade, les femmes sont souvent recouvertes du sang de la Gardienne. Cette dernière, battue, mutilée, est recroquevillée dans un coin et attend, terrorisée, de savoir ce qui va lui arriver ensuite. Le Haut demande alors aux femmes de contempler leurs mains, puis la Gardienne. Il fait remarquer que ses blessures se sont déjà fermées : grâce à l’Omphalos, elle ne souffre même pas très longtemps. Son corps est magique, son sang est magique et c’est là la clé. Puisqu’elle refuse toujours de partager son pouvoir avec elles, celles qui voudront obtenir la bénédiction pour leur enfant devront manger la chair de la Gardienne ou boire son sang. Car c’est seulement de cette manière qu’ils arriveront à récolter pour leur bébé la magie qui coule en elle.
Le voici, le vrai Secret de l’Ancien Vœu. Le secret des bénédictions et leur rituel. Les femmes échangent souvent des regards hésitants à la suite de ces propos. La plupart décident de déclarer forfait. D’autres continuent. D’un air incertain, elles goûtent le sang souillant leurs mains, mais Le Haut précise qu’il faudra une quantité bien plus importante que cela si elles veulent imbiber leurs propres organes de la magie de l’Omphalos et ainsi la transmettre à leurs nouveau-nés. Mais attention, précise-t-il, il faut qu’elle reste vivante. Les serviteurs s’avancent avec des poignards et celles qui le souhaitent s’en emparent. Il m’est impossible de décrire avec précision ce qui se déroule par la suite, mais lorsque les femmes se relèvent au-dessus du corps inconscient de la Gardienne, celui-ci est généralement méconnaissable et ne forme qu’un tas difforme et sanglant. Des torchons sont apportés aux femmes ayant réussi la dernière étape pour leur permettre d’essuyer leurs bouches et leurs visages, ainsi que de l’eau pour faire passer le goût.
Le Haut se lève, annonce que les femmes ayant eu le courage d’aller au bout ont vengé la secte, qu’elles peuvent être fières de leur exploit et que grâce à elles, la magie de l’Omphalos vivrait à travers leur enfant désormais Béni. Leurs souvenirs des dernières minutes sont ensuite effacés par Adrasté Malaen, puis Talgaärt Malaen accomplit le geste symbolique de bénédiction pour celles qui ont réussi les épreuves. Un serviteur se charge ensuite de récupérer assez de sang sur la Gardienne avant qu’elle ne guérisse et le ramène à l’Enfant Immortel pour lui assurer la longévité qui le caractérise.
***
Au fil de mes recherches, je me rends compte du génie qu’a dû déployer Le Haut pour mettre en place cette méthode. Je l’ai interrogé sur certains détails du rituel de bénédiction et ses explications étaient fascinantes.
Lorsque je lui ai demandé pourquoi il n’avait pas directement donné aux femmes la consigne finale, il m’a doucement répondu qu’elles devaient VOULOIR faire du mal à la Delpheris, pas parce qu’il le leur demandait, mais parce qu’elles la détestaient d’elles-mêmes. En augmentant progressivement la haine qu’elles éprouvaient à son égard, en accentuant leur sentiment d’échec engendré par les épreuves précédentes, il dirigeait leur sentiment de frustration envers la Gardienne et faisait d’elle leur cible naturelle. S’il leur avait ordonné d’emblée de boire un sang qu’elles ne voyaient pas encore, elles auraient rechigné. La satisfaction, cependant, d’avoir été les responsables de ce sang versé les rendait presque FIÈRES de pouvoir le boire et transmettre le résultat de leur dur labeur à leur enfant. Le consentement était la clé… Il fallait que les femmes enceintes souhaitent sincèrement verser le sang de la Gardienne et le boivent en toute connaissance de cause… avant d’oublier à jamais ce qu’elles avaient accompli ce jour-là.
Ma seule inquiétude reste l’implication de la Gardienne. Son état se fait de plus en plus instable, malgré les interventions d’Adrasté Malaen. De plus, les anomalies dont tout le monde parle semblent prouver que le nouveau processus ne marche pas pleinement. Il n’est pas garanti que les femmes aient bu assez de sang pour que leur enfant puisse jouir de la magie de l’Omphalos sans en payer le prix. La souffrance et la mutilation laissent des traces. De temps à autre, l’état de traumatisme de la Gardienne devient tel que son pouvoir prend le pas sur elle et explose de manière phénoménale. La première fois, nous avons eu à déplorer la perte de plusieurs piliers, mais depuis, Adrasté Malaen est parvenue à absorber les ondes d’énergies avant que celles-ci ne détruisent les murs de l’arène. Sa relation avec la Gardienne me laisse par ailleurs perplexe. Elle a été chargée de veiller à ce qu’il n’y ait plus de crise, mais je crains que cette proximité ne soit périlleuse. Après tout, la Delpheris est l’Ennemie… Et la dernière façon que nous ayons d’éveiller le pouvoir de l’Omphalos est de passer à travers elle. Qu’arriverait-il si Adrasté Malaen décidait soudainement de récupérer ce pouvoir pour elle-même ? Se peut-il qu’en fait, elle cherche à renverser le régime en s’emparant en cachette de toutes les ressources magiques de l’Omphalos ? Ceci supposerait évidemment que la pierre ait une ressource limitée, ce qui n’a pas encore été prouvé.
En définitive, la capacité d’Adrasté Malaen à absorber la mémoire et les pouvoirs nous est indispensable, et Le Haut le sait. Elle est la clé du Secret de l’Ancien Vœu, celle qui permet qu’il reste à jamais enfermé au sein de ces murs et ne soit jamais divulgué.
Adrasté interrompit sa lecture. Au fil des pages, une sensation glacée s’était immiscée dans sa poitrine à la manière d’une branche d’arbre poussant à une vitesse vertigineuse à travers ses poumons. Tout son corps était pétrifié. Elle regarda Jaime, qui avait toujours la tête penchée sur le livre, mais dont les yeux ne bougeaient plus. Ils restaient fixés sur la phrase qu’elle venait de lire. Elle ne tourna pas les autres pages.
Pendant plusieurs minutes, elles restèrent ainsi, assises l’une à côté de l’autre, comme paralysées. Adrasté n’osa pas faire un geste. Elle n’avait aucune idée de comment Jaime réagirait à ce qu’elle venait d’apprendre. Adrasté songea elle-même à ce qu’elle avait lu. Zaël… Elle avait vu juste. C’était bien lui. Il était le seul Béni au monde à être aussi puissant qu’elle pour la bonne raison qu’il était son miroir… Ils étaient liés. Il avait été élevé et engraissé comme un porc bon pour l’abattoir, en attendant de pouvoir être utilisé par l’Ancien Vœu… tout comme elle. Adrasté comprenait son désir de vengeance. Ils avaient cela en commun aussi, finalement.
Elle se rappelait avoir demandé à convoquer une Assemblée ce soir fatidique, après avoir congédié Djaus. Elle avait fait venir les piliers, étonnés. Puis elle avait frappé. Avant qu’ils la voient venir. L’un après l’autre, elle les avait tués, s’assurant qu’ils ne pourraient pas se régénérer grâce à leurs pouvoirs. Talgaärt, ses cousins, son grand-père… Elle n’avait ressenti ni douleur, ni culpabilité, ni regret. Elle les avait simplement tués, et s’était enfuie. Aujourd’hui, plus que jamais, elle savait qu’elle avait bien fait en lisant ces lignes. Pourquoi la tatoueuse avait-elle voulu que Jaime retrouve ce livre ? Adrasté sursauta lorsque Jaime s’adressa soudain à elle.
— Adrasté… dit-elle d’une voix inhabituelle, presque méconnaissable. Combien de fois m’as-tu effacé la mémoire après ces rituels ?
— Que… quoi ?
— Tu m’as très bien entendue. Alors, combien ?
Adrasté croisa le regard bronze de Jaime.
— Je… Je ne sais plus, avoua-t-elle en baissant les yeux.
Pour la seconde fois depuis qu’elle avait retrouvé Jaime, Adrasté sentit sa gorge se serrer et déglutit.
— Lorsque j’ai rencontré Zaël, reprit Jaime, il m’a dit que j’étais tenue à l’écart… Loin des autres Bénis. Et toi… Tu m’as dit qu’on passait notre temps ensemble… Que nous jouions. Mes pouvoirs qui prennent plusieurs formes, mes explosions…
L’espace d’un instant si court qu’elle crut qu’elle l’avait imaginé, Adrasté vit une pointe de démence contenue voiler le regard de Jaime. Ses yeux s’écartèrent légèrement.
— Je suis la Gardienne, c’est ça ? L’Ennemi, c’est moi… Et l’Omphalos n’a pas vraiment disparu… Elle est ici.
Elle mit une main sur sa poitrine. Ses yeux toujours écarquillés lui donnaient l’air vaguement nevrosée.
— C’est pour ça qu’il m’apparaît en rêve et que tu es là… On partage son pouvoir depuis que tu l’as absorbé… C’est ça, non ? dit-elle avec insistance en voyant qu’Adrasté ne réagissait pas.
— Oui… répondit précipitamment Adrasté. Oui, c’est bien ça.
— Et la raison pour laquelle ces horreurs sont restées secrètes toutes ces années… Le rituel… Les femmes enceintes… Tout ça, c’est parce que tu étais là pour effacer leurs mémoires… Et la mienne, acheva-t-elle sans la quitter des yeux.
— Ce… Ce n’est pas juste, répondit Adrasté en secouant la tête, la gorge toujours serrée. J’étais une enfant quand ça a commencé et le jour où j’ai voulu arrêter, ils ont planifié de récupérer mon don et de me tuer.
Elle s’interrompit pour prendre une profonde inspiration et se rendit compte qu’elle tremblait. Elle avait presque oublié qu’elles se trouvaient à la bibliothèque et n’étaient pas seules.
— Je ne voulais surtout pas qu’ils se débarrassent de moi… Ils ne savaient pas que j’effaçais ta mémoire après chaque rituel. Je ne le faisais pas pour protéger les Malaen… Je… C’était parce que…
Elle ne put se retenir plus longtemps. Sa voix se cassa dans un ridicule couinement aigu lorsqu’elle poursuivit :
— Tu… tu ne… Ton état après les bénédictions… À chaque fois, c’était… c’était comme si tu perdais la raison. Tu étais torturée, ton corps entièrement ouvert, tes organes mutilés… Et… Et tu étais consciente, tu hurlais… Je ne… pouvais pas… Impossible que je te laisse endurer ça alors que ça devait se reproduire toutes les semaines. Nous sommes devenues amies et je… je savais que si je déviais un tant soit peu de ce qui m’était demandé, ils m’éloigneraient de toi. Et ça… je ne pouvais pas. J’étais la seule à pouvoir rendre ton supplice supportable. À chaque fois que j’absorbais ta mémoire, c’était… C’était comme vivre ce que tu avais vécu. Mais avoir ces images et ces sensations en moi, à qui ça n’était pas réellement arrivé, était toujours mieux que de te laisser ces souvenirs bien réels. C’est aussi pour ça que je ne peux pas te redonner la mémoire, ni maintenant, ni jamais. Si je le faisais, tu… Tout, absolument tout te reviendrait d’un seul coup, toute la douleur… Je ne sais pas ce que ça pourrait provoquer, mais… Je pense que tu pourrais en mourir. Et ça…
Incapable de continuer, Adrasté serra les lèvres et secoua la tête pour faire passer ce qu’elle ne parvenait pas à exprimer par des mots. Jaime n’avait rien dit. Elle n’avait à aucun moment manifesté l’envie d’interrompre Adrasté ni réagi à ses propos. Elle l’avait simplement regardée avec le même regard figé. Adrasté fit de son mieux pour renifler silencieusement et ne pas révéler leur présence, essuya ses joues humides et reprit d’un ton plus décidé, moins suppliant :
— Je ne regrette pas de l’avoir fait. Je t’ai effacé la mémoire avant ma fuite une dernière fois. Je t’ai tout effacé, absolument tout, pour que tu ne te souviennes de rien et puisses vivre une nouvelle vie. Si c’était à refaire, je le referais. Sans hésiter. Mais cette fois, je resterais près de toi. Je ne m’en irais pas, je ne te laisserais pas seule.
À la grande surprise d’Adrasté, Jaime l’observa encore plusieurs secondes et finit par lâcher un soupir en fermant les yeux.
— Je comprends.
— Tu… C’est vrai ?
Jaime hocha la tête.
— C’est bizarre, murmura-t-elle, comme si elle se parlait plus à elle-même qu’à Adrasté, j’ai tout lu… j’ai tout compris. Je t’ai écoutée. Je sais qui je suis, maintenant. Et… et ce que j’ai vécu… C’est terrible. Mais je n’arrive pas vraiment à le ressentir. Je me le représente, mais… c’est comme si c’était arrivé à quelqu’un que je connais, pas à moi. Pourquoi la tatoueuse voulait que je trouve ce livre à ton avis ?
Adrasté fit une grimace de la bouche pour signifier qu’elle n’en savait rien. Elles levèrent toutes les deux la tête en entendant une nouvelle explosion dehors. C’était comme si elles émergeaient d’une bulle qui les avait momentanément coupées du monde extérieur.
— Est-ce que tu te sens bien ? demanda Adrasté. Je pense qu’il vaut mieux partir, maintenant…
Jaime regarda une dernière fois le registre qu’elle tenait encore ouvert sur ses genoux et recourba la lèvre inférieure d’une façon qui rappelait une enfant triste. Puis, après un second soupir, elle le referma.
— Tu as raison… Tout ce temps, je voulais venir au Grand Palais pour trouver des réponses. Et maintenant… je pense que je sais tout ce que j’ai besoin de savoir.
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