Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre XXXI
Le départ
— Comment vont tes blessures, Filik ?
— Heureusement, elles vont mal. Elles ont presque disparu.
Adrasté se força à sourire, mais ne parvint qu’à se faire une crampe à la mâchoire. Une grande partie du corps de Filik était terriblement méconnaissable. À bien des égards, le côté gauche de son torse ainsi que son épaule rappelaient à Adrasté les mutilations de Zaël. Filik voulut se redresser, mais le mouvement lui arracha une grimace de douleur et il se ravisa.
La guerre était finie. Le Colonel Ruadh avait ordonné que les dragonniers retournent tous à Ilderad et Boltz et Adrasté avaient pris le contrôle des rebelles et des Bénis de l’Armée. Ils avaient construit une sorte de campement d’une taille impressionnante tout autour de la Capitale et de ce qui avait autrefois été le Grand Palais. À la place de l’immense bâtiment qui avait été la demeure des Delpheris et de l’Ancien Vœu se trouvait maintenant un gigantesque cratère.
Ils avaient mis les blessés sous des tentes et Filik était à présent allongé sur un tas de tissu, près d’Adrasté et de sa mère, qui le regardait d’un air préoccupé. Au moment de l’explosion, Adrasté avait dû agir très vite. Elle avait hurlé à tout le monde de s’éloigner. Elle avait été impressionnée par la célérité à laquelle les dragonniers avaient suivi son mouvement, emportant les soldats à dos de dragons avant que le souffle destructeur ne les fauche. Sa magie ayant faibli après la mort d’Aelis, elle savait qu’elle ne pourrait pas absorber l’explosion, cette fois. Et d’ailleurs, si elle l’avait fait, le plan n’aurait pas fonctionné.
Djaus… Un serviteur… Un simple serviteur… Comment auraient-ils pu s’en douter ? Un souvenir la rattrapa soudain, celui du jour où son tuteur était venu la prévenir des intentions du Haut. Elle l’avait congédié en bas des escaliers de la Tour Nord. Il avait pensé qu’elle allait dans sa chambre, mais en fait, elle comptait aller voir Aelis. Ou plutôt, les gardes d’Aelis.
— Le Haut vous charge de doubler les effectifs devant cette porte, leur avait-elle dit. Ne le laissez surtout pas sortir et ne laissez personne y entrer avant ce soir, quoi qu’il arrive.
Elle aurait souhaité l’emmener… Mais c’était impossible. Alors elle était partie, même si elle savait qu’il n’y comprendrait rien, qu’il serait perdu. Il serait en sécurité ici, bien plus qu’avec elle, en cavale.
C’était par hasard qu’elle avait appris qu’Aelis, L’Enfant Immortel, ne recevait jamais de visite autre que celle d’Orlon Malaen. Alors qu’elle ne lui avait jamais adressé la parole seul à seul, Adrasté l’avait croisé, errant dans le Grand Palais, une nuit froide où elle rentrait tard des écuries. Elle avait alors sept ans, à peu près l’âge dans lequel Aelis était lui-même figé.
— Que fais-tu ici ? lui avait-elle dit, surprise. Tu n’as pourtant pas le droit de quitter ta chambre.
— J’ai tué les gardes, avait-il simplement répondu en s’avançant vers elle, le visage sans expression. Ils ne me feront rien. Ils ne peuvent rien me faire.
Adrasté avait hésité. Elle préférait ne pas savoir l’Enfant Immortel en liberté dans le Grand Palais à une heure si tardive. S’il décidait d’aller aux écuries…
— Tu devrais aller te coucher. Demain, il y a des bénédictions.
— Je n’arrive pas à dormir, avait-il répondu, je ne dors presque jamais.
— Comment ça ?
— Depuis que je suis immortel, je ne dors presque plus. Alors je m’ennuie.
Sur ces paroles énigmatiques, il avait finalement fait volte-face et regardé Adrasté.
— Tu veux bien m’accompagner dans ma chambre ? On pourrait parler toute la nuit.
Adrasté avait étouffé un bâillement. Ses muscles douloureux la lançaient et elle avait hâte de poser sa tête sur son oreiller. Mais personne ne disait non à Aelis.
Ils s’étaient glissés dans sa chambre en enjambant les corps des gardes postés devant l’entrée et en évitant les mares de sang. Toute la nuit, ils avaient parlé. Même à sept ans, Adrasté avait vu en l’Enfant toute la souffrance qu’elle-même ressentait entre les mains de son grand-père. En fait, ils n’étaient tous les deux que des outils. Tout comme la Gardienne. Ils se trouvaient simplement du côté qui ne nécessitât pas qu’on les mutile ou qu’on leur arrache leurs organes sous leurs yeux, ou encore qu’on les vide de leur sang. Le soleil avait à peine commencé à pointer le bout de son nez lorsque l’Enfant avait dodeliné de la tête et s’était endormi sur l’épaule d’une Adrasté stupéfaite. Elle s’était lentement extraite et l’avait mis dans son lit, avant de se diriger vers sa propre chambre, au premier étage.
Elle n’avait pas fermé l’œil, cette nuit-là. Ces deux dernières années, elle avait craint Aelis tout autant, si ce n’est plus, qu’elle avait craint son grand-père. Mais ce soir-là, il n’avait pas semblé si dangereux. Le lendemain soir, à la même heure que la veille, elle l’avait trouvé devant sa chambre à elle, assis sur le sol, les jambes repliées sous sa fine robe blanche.
— Aelis… Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je me suis enfui.
— Ne me dis pas que tu as encore tué les gardes, avait soupiré Adrasté en levant les yeux au ciel.
Elle avait presque eu envie de sourire et avait cru voir le coin des lèvres d’Aelis frémir imperceptiblement.
— Tu sais qu’ils n’y sont pour rien, avait-elle dit en s’asseyant à côté de lui, c’est grand-père qui leur ordonne de te garder.
— Je ne peux pas le tuer, lui. Mais je peux tuer les gardes.
Adrasté n’avait rien trouvé à répondre et ils étaient restés là, en silence, à écouter les bruits du Grand Palais.
— J’ai dormi, hier, avait soudain dit Aelis.
— Je sais.
— J’étais content.
Adrasté avait souri.
— Tu veux bien revenir, ce soir ?
— Quoi ? Maintenant ? Mais…
— J’aimerais dormir. Je n’y arrive pas seul.
Elle avait fini par céder et était à nouveau restée à ses côtés jusqu’à ce qu’il s’endorme.
— C’est notre secret, d’accord ? avait-elle chuchoté alors qu’il sombrait enfin dans le sommeil. Si grand-père l’apprend…
En fait, elle ne savait pas très bien ce que son grand-père ferait, s’il l’apprenait. Des années durant, ils avaient maintenu leurs rencontres nocturnes et Adrasté n’avait jamais parlé à personne de ce qu’elle faisait dès lors qu’elle quittait les écuries. C’était elle qui ne dormait plus beaucoup, désormais. L’Enfant, quant à lui, se révélait moins instable lorsqu’il avait pu avoir quelques heures de sommeil. Moins sanguinaire, moins colérique, même s’il lui arrivait encore d’être pris de folies meurtrières. Il n’était pas surprenant qu’il ait perdu l’esprit après autant d’années sans pouvoir réellement trouver le sommeil.
Jamais personne ne sut quel rapport ils entretenaient. En grandissant, Adrasté s’était mise à le voir comme un petit frère à protéger. Un petit frère qui, étrangement, buvait régulièrement le sang de la personne qu’elle aimait le plus au monde pour rester en vie. Elle n’avait pas pu le tuer avec les autres. Elle l’avait épargné et s’était enfuie. Djaus s’était bien gardé de lui dire qu’éloigner Aelis du sang de la Gardienne était précisément ce qui le conduirait à dépérir…
Mais Aelis était mort, maintenant.
Adrasté était la toute dernière des Malaen.
Elle fut ramenée à elle par un toussotement de Filik, qui leva les yeux vers sa mère avec un petit regard d’excuse.
— Je suis désolé d’être parti… Mais je ne voulais pas qu’Azur…
Sa mère l’interrompit.
— Je comprends très bien. Nous allons tout de même devoir parler de tout cela une fois rentrés.
— Rentrés ? dit Filik d’une voix faible. Mais…
Il baissa la tête comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose de risible, mais important pour lui.
— Je pensais peut-être… rester ici.
Le Colonel Ruadh haussa les sourcils.
— Ici ? Vraiment ? Tu sais qu’il n’y a plus de Bénis ?
— Je sais… Je sais, seulement… Je ne pensais pas m’arrêter à Omphal. J’aimerais voir d’autres choses, peut-être voyager… Le nécromancien, par exemple, et…
— Tu devrais d’abord retourner chez toi, le chapardeur, coupa Adrasté. Ça ne t’a pas suffi de te faire embrocher par un dragon ?
— Si, si, assura Filik en promenant une main dans ses cheveux, mais je vais beaucoup mieux, grâce à toi, et grâce à Jaime… D’ailleurs, comment va-t-elle ? Oh, bonjour Azur !
Adrasté sursauta et se retourna. Les deux voiles de la tente de Filik s’étaient légèrement écartées pour laisser passer le gigantesque museau frémissant d’Azur, dont la tête était trop grosse pour qu’il puisse introduire plus que ses narines et le bout de sa gueule. Elle ne l’avait pas senti s’approcher. L’habituel bourdonnement avait disparu.
— Elle est encore inconsciente, soupira-t-elle en se levant et en posant pour la première fois la main sur le museau bleuté d’Azur. Une sorte de coma, je pense… Elle a subi un choc. C’est un miracle qu’elle ait survécu.
— Nous avons de bons guérisseurs à Ilderad, je vais voir s’ils sont en mesure de vous aider, suggéra le Colonel Ruadh, c’est le moins que je puisse faire.
— Je vous remercie, dit Adrasté en inclinant légèrement la tête, mais je pense qu’elle finira par se réveiller. Ni la magie ni les soins physiques n’arrangeront quoi que ce soit. Seul le temps fera son effet.
Filik et sa mère hochèrent la tête d’un air grave tandis qu’Adrasté repoussait Azur pour se frayer un chemin hors de la tente. Elle se retrouva nez à nez avec Elliath.
— Salut.
— Salut…
Elles se toisèrent avec animosité. La première fois qu’Adrasté avait croisé Elliath, celle-ci se trouvait avec sa bande de pilleurs. C’était pendant leur séjour dans la petite masure abandonnée près de Gandir, et Adrasté était partie chasser. Aucun des pilleurs n’avait réussi à l’approcher, et Adrasté s’était souvent demandé pourquoi les autres louaient tant les talents de combattante d’Elliath. Elle ne lui avait rien trouvé d’impressionnant. Filik et Boltz lui avaient relaté leur rencontre avec la pilleuse et cette dernière n’avait pas été ravie d’apprendre qu’elle avait été bernée quant à leur réelle raison de retrouver Adrasté.
— Je lui ai assuré qu’elle serait quand même payée, et ça a eu l’air de la calmer, avait achevé Filik. Elle nous a sauvé la vie plusieurs fois dans la bataille… Si je suis ici, c’est aussi grâce à elle.
Il avait décrit les prouesses d’Elliath avec une admiration presque craintive, face à une Adrasté renfrognée.
— Tu viens réclamer ta paie pour ne pas m’avoir tuée, c’est ça ? lança Adrasté d’un air moqueur en levant les yeux vers Elliath.
— J’peux encore faire en sorte de la mériter, si tu veux, répondit la pilleuse avec un rictus mauvais. Mais le chef a dit non, alors…
Et elle repoussa la toile et disparut dans la tente, sa besace serrée contre elle. Adrasté l’entendit dire d’une voix forte :
— Tiens, chef, je t’apporte ça. Tu l’avais pas oubliée, quand même ?
— Oh ! La poule ! répondit la voix enjouée de Filik. Elle n’a rien, c’est incroyable… Merci Elliath ! Mais… Tu l’as gardée sur toi pendant les combats ?
— Ouais… Si on m’avait dit qu’un jour, ma mission serait de protéger un poulet obèse… Bon, parlons peu, parlons bien. Madame la mère du chef, on a des choses à régler, je crois.
Perplexe face à cet échange saugrenu, Adrasté leva les yeux au ciel et se dirigea vers la tente de Jaime. À plusieurs mètres de là, elle vit Myrkur et Loïa assises sur un rocher et plongées dans une conversation animée, visiblement ravies de se retrouver. Elles devaient sans doute se raconter ce qu’elles avaient vu et vécu durant leur séparation. Parvenue à la tente de Jaime, elle se baissa et écarta la toile. Comme elle s’y était attendue, Boltz était déjà là et lui caressait les cheveux d’un air absent.
— Toujours rien ?
— Toujours rien…
Boltz soupira et Adrasté s’assit près de lui. Aucun d’eux ne dit un mot pendant plusieurs minutes. Ils restèrent simplement là, perdus dans leurs pensées, écoutant les bruits de l’extérieur dans une sorte de méditation.
— Je l’avais mal jugé, dit enfin Adrasté. Zaël.
— Ouais… moi aussi, admit Boltz d’un ton bourru.
— Il était comme nous, finalement. Il s’est fait berner par Aoro. Et il s’est sacrifié pour nous. Et maintenant, tout le monde va apprendre que la dernière héritière des Delpheris est vivante et qu’elle est la seule source de magie de tout le Royaume… Les nouvelles iront vite. C’est peut-être dangereux pour elle de rester ici, non ?
— Oh, crois-moi, quand les gens sauront que quelqu’un a enfin réussi à détruire le Grand Palais, vu la sympathie qu’ils avaient pour l’Ancien Vœu ces derniers temps, il y a plus de chances pour qu’ils la célèbrent.
Adrasté haussa les épaules et lorsqu’elle croisa le regard de Boltz, quelque chose lui revint :
— Tu te souviens, je t’avais dit avoir l’impression de t’avoir déjà rencontré ?
— Oui, le jour de notre départ de l’auberge.
Adrasté hocha la tête.
— En fait, il ne s’agissait pas de toi. Tes yeux me rappelaient ceux du Général. C’était ton frère, c’est ça ?
— Oui. Je le pensais mort, dit Boltz à voix basse. Maintenant, au moins… Je n’ai plus de doute. J’aurais quand même voulu que ça se passe autrement.
Il détourna le regard et Adrasté en fit de même lorsqu’elle remarqua que ses yeux étaient plus brillants que d’habitude.
— La vieille tatoueuse était prête à ramener Jaime au Grand Palais, murmura Boltz après quelques secondes. À la livrer à l’Ancien Vœu malgré ce qu’ils lui faisaient… Et elle a fait tout ça pour empêcher un Delpheris d’accéder de nouveau au pouvoir. Ils étaient si terribles que ça ?
— À ce qu’on raconte, oui, dit Adrasté, c’est toute une histoire. Mais c’était il y a un siècle, alors je n’en sais pas beaucoup plus que toi.
Boltz réprima un frisson et se pencha au-dessus de Jaime pour remonter une mèche qui lui tombait sur le front.
— Je n’arrive pas à croire, souffla-t-il, que tout ce temps, la solution pour retrouver sa mémoire était simplement de lui dire son vrai prénom. Ton idée ?
Adrasté eut un sourire fatigué et acquiesça.
— J’ai pensé que tous ceux qui le connaissaient étaient morts, à part Aoro et moi-même. Et je l’ai effacé de la mémoire d’Aoro avant de fuir du Grand Palais, pour être certaine qu’il ne lui révèlerait pas. Chose qu’il n’avait de toute façon pas envie de faire…
Boltz la contempla un moment avec une expression de stupéfaction impressionnée. Puis il se mit à nouveau à caresser les cheveux de Jaime et ne dit plus rien.
Les deux semaines suivantes se succédèrent sans aucun changement notable dans l’état de Jaime. Filik avait en fin de compte consenti à quitter Omphal en compagnie de sa mère et d’une escorte Ildari, et ce n’était plus qu’une question de jours avant qu’ils n’annoncent leur départ. Adrasté avait redouté ce moment, mais elle n’en montra rien. Elle comprit ce qu’il était sur le point de lui dire dès qu’elle vit son visage apparaître à l’entrée de la tente de Jaime, un petit sourire triste suspendu sous ses taches de rousseur. Une fine barbe lui recouvrait le menton et le bas des joues.
— Tu as un instant ? dit-il.
— Oui.
Il s’était glissé par l’ouverture et s’était tortillé pendant quelques secondes, manifestement mal à l’aise. Adrasté avait rompu le silence.
— Tu reviendras, va.
Il leva les yeux vers elle, surpris.
— Et cette fois, poursuivit-elle avec un sourire, tu n’auras pas besoin de chaparder les affaires des autres pour t’en sortir. Ça te changera.
— J’espère, dit-il en s’ébouriffant les cheveux et en fixant ses pieds, le teint virant brusquement au rouge tomate. Et puis… j’aimerais bien que toi et moi on… Enfin… Tu sais… C’était sympa de voyager ensemble. Ç’aurait été chouette que ça continue.
Adrasté s’avança et le serra dans ses bras pour ne pas avoir à croiser son regard. Elle ne voulait pas qu’il s’en aille. Elle s’était habituée à sa présence réconfortante et n’était pas encore sûre de pouvoir s’en passer.
— On se reverra, dit-elle. C’est promis.
Filik s’en alla le lendemain. Adrasté ne sortit pas lui dire au revoir et fit semblant de dormir dans sa tente lorsqu’elle les entendit s’affairer et se rassembler. Il ne vint pas non plus la voir.
Jaime finit par ouvrir les yeux six semaines après son départ.
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