Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XII

 

Le retour

 

— Tu l’as fait ! Tu l’as fait !

D’un pas si bondissant qu’on l’aurait dit sur ressorts, Filik se précipita vers Boltz, qui se tourna vers lui en se massant les fesses avec une grimace.

— On dirait bien, ouais, répondit-il avec un sourire tordu.

— C’était comment ?

— Eh bien… Faut avoir le ventre accroché !

— Tu penses pouvoir le contrôler maintenant que tu as réussi à voler sur lui ?

— À mon avis, oui…

— Eh, intervint Myrkur à voix haute depuis le fond de la grotte, on peut rentrer, maintenant, non ? À moins que vous n’ayez d’autre tour à apprendre à votre animal. Ça fait déjà plus de deux semaines…

Filik et Boltz échangèrent un bref regard et hochèrent la tête. Finalement, ils étaient restés bien plus longtemps que prévu. La grotte les dissimulant efficacement, ils n’avaient pas eu besoin de se déplacer et leur routine s’était installée sans qu’ils en prennent conscience. Filik voyait bien que Myrkur avait hâte de rentrer. Elle ne s’était jamais plainte et n’avait jamais manifesté de déplaisir, mais elle participait de moins en moins à leurs conversations et passait le plus clair de son temps à monter la garde à l’entrée du tunnel qui menait à la partie émergée de la rivière. Filik pensait se douter de ce qui la tracassait et s’était risqué une fois à lui dire :

— Je suis sûre qu’elle va bien. Elle ne craint rien avec Adrasté dans les parages.

Comme à chaque fois qu’il évoquait la Némésis, Myrkur avait reniflé d’un air dédaigneux et avait hoché la tête à contrecœur.

— J’imagine, oui… Loïa et moi n’avons pas été séparées aussi longtemps depuis des années. Donc parfois, je me demande…

— Je comprends. Si tu souhaites rentrer, tu le peux, nous ne sommes pas loin… Je ne veux pas te forcer à…

— Tu rigoles, avait lancé Myrkur avec un petit rire, vous aurez besoin de moi sur le chemin du retour. Avec la taille de cette chose…

Elle avait regardé Boltz et Azur, qui s’entraînaient un peu plus loin.

— C’est vrai qu’il est très gros, maintenant, avait admis Filik en passant sa main dans ses cheveux avec un net sentiment de malaise.

Myrkur avait acquiescé et ajouté :

— Je me fais du souci pour rien, je le sais bien. Je n’ai juste plus l’habitude de laisser Loïa seule.

— Vous avez le même don, c’est ça ?

— Oui ! C’est ce qui arrive quand des jumeaux sont bénis.

— Dans ce cas, elle sera aussi en sécurité, avait conclu Filik en tapant des mains sur ses genoux, elle n’aura aucun mal à se cacher.

— Si ça fonctionne, avait objecté Myrkur.

— Je suis sûr que ça va aller. Comme je le disais, Adrasté est avec eux.

— Sais-tu pourquoi elle est si puissante ? Je veux dire… La Némésis.

Filik lui avait jeté un coup d’œil surpris. Depuis leur départ de l’auberge, elle avait toujours soigneusement évité d’évoquer Adrasté.

— C’est une Malaen, ils sont tous très puissants non ?

— Oui, mais elle, c’est différent. Il y a autre chose, tout le monde le sait. Ce n’est pas pour rien qu’elle a réussi à tous les tuer à elle seule.

— C’est vrai qu’elle ne semble avoir aucune limite, avait concédé Filik en sentant une sensation agréable s’insinuer dans son estomac à la pensée d’Adrasté. Sa magie est changeante, contrairement aux autres Bénis. Mais elle ne m’a jamais expliqué. Désolé.

Myrkur avait émis un « hm » qui devait signifier « tant pis », puis avait posé sa tête sur la paume de ses deux mains et avait observé Boltz et Azur sans plus dire un mot. Filik espérait l’avoir rassurée, mais elle s’était faite plus taciturne et distante à mesure que les jours se succédaient.

— Nous pouvons partir, oui, dit Filik à l’adresse de Myrkur, rassemblons nos affaires et allons-y avant que la nuit ne tombe.

Maintenant que Boltz avait réussi à monter Azur, Filik ne voyait pas ce qu’ils pouvaient apprendre de plus. Tout comme Myrkur, il avait hâte de revenir à l’auberge et retrouver Adrasté. D’autre part, il avait dit à Boltz tout ce qu’il savait quant à l’élevage des dragons. Il songea qu’un dîner préparé par Maddie serait particulièrement bienvenu. Ils avaient épuisé toute la nourriture qu’ils avaient emportée et il ne leur restait plus que du pain rassi – Filik avait renoncé à en manger lorsqu’il avait tenté d’en prendre un bout et qu’une de ses dents avait émis un craquement inquiétant – et quelques fruits d’où commençait à émaner une forte odeur acidulée. Une ou deux fois, Boltz s’était aventuré au-dehors pour chercher du gibier, mais l’hiver était dur désormais. Ils avaient donc pêché quelques poissons, rares et peu charnus. Boltz avait également dû se rendre à l’évidence : au vu de ses tentatives de chasse infructueuses, leur dernière solution avait été de permettre à Azur chasser seul, en dehors de la grotte.

— Fais attention, avait-il précisé, ne laisse personne t’approcher et reviens ici dès que tu attrapes quelque chose !

Azur avait délicatement posé son museau sur le torse de Boltz pour signifier qu’il avait compris et s’était engouffré dans le tunnel qui menait vers la sortie.

— Et surtout, ne te fais pas suivre ! avait finalement crié Boltz à la queue du dragon qui avait disparu l’instant d’après derrière un angle.

— Il sait se défendre, maintenant, il ira bien, avait assuré Filik.

Boltz n’avait pas répondu, son regard fixé sur l’endroit où Azur venait de disparaître. Mais il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Après quelques minutes à peine, le dragon était revenu et portait dans sa gueule le corps mort d’un chevreuil. Il l’avait laissé tomber avec un grondement de fierté devant Boltz et Filik, qui avaient fait un bond en arrière pour éviter d’être recouverts de sang et de bave.

— Tu vois bien, avait commenté Filik avec un petit rire.

— Si vite ? s’était exclamé Boltz avec de grands yeux.

Il paraissait incrédule et quelque peu vexé par la facilité avec laquelle Azur avait pu trouver sa proie. Toujours était-il que jusqu’à maintenant, ils avaient pu se contenter des vivres, mais ils ne tarderaient pas à manquer.

Alors qu’ils rassemblaient leurs affaires, Filik sentit quelqu’un lui tapoter l’épaule et se retourna. Boltz le regardait avec une expression étrange, presque désapprobatrice. Ses doigts grattaient sa barbe, qui avait bien repoussé depuis qu’ils avaient quitté le village.

— J’ai une question, dit-il sèchement.

Filik acquiesça, ne sachant pas bien si Boltz s’apprêtait à lui faire un reproche.

— Quand on a décidé de venir ici avec Azur, tu me disais que c’était pour l’entraîner, c’est ça ? Que ça ne serait pas long.

Filik hocha à nouveau la tête.

— Tu savais que le contact physique était la clé, hein ? Depuis le début. Ce n’était pas juste une hypothèse qui t’est tombée dessus il y a quatre jours.

Face au regard bleu qui le fixait intensément, Filik rougit.

— Je… Oui. Oui, je le savais.

Boltz haussa les sourcils.

— Mais, reprit Filik en parlant très vite, c’est parce que j’ai préféré te laisser l’apprivoiser à ton rythme et… et tu n’aurais jamais accepté de l’entraîner si je t’avais dit dès le début que c’était l’objectif, si ? Tu te méfiais encore !

Boltz ouvrit la bouche comme pour riposter, mais la referma aussitôt. Filik retint son souffle.

— D’accord avec Filik, intervint la voix de Myrkur, qui les attendait déjà près de la sortie, même aujourd’hui tu tremblais comme une feuille au moment de le monter.

— Tu n’aimes pas les grandes responsabilités, ajouta Filik, encouragé par le soutien de Myrkur, alors j’ai pensé qu’il valait mieux y aller doucement, que tu prennes confiance. Tu es fait pour ça, il fallait juste que tu le réalises tout seul.

Boltz resta d’abord silencieux, puis finit par hocher la tête en grognant et en rassemblant ses affaires dans son sac, qu’il fit enfin basculer derrière son épaule dans un geste inutilement brusque.

— J’aurais simplement apprécié être au courant, grommela-t-il, mais d’accord… Je comprends.

Il poussa un soupir bourru alors qu’ils se dirigeaient vers l’entrée du tunnel derrière Myrkur, Azur fermant la marche, et Filik crut voir l’ombre d’un sourire se dessiner sur son visage lorsqu’il dit :

— Tu es malin, le rouquin.

Filik rentra la tête dans les épaules et sentit une chaleur lui picoter le cou et le bas des joues.

— Je ne voulais pas…

— C’était un compliment, du calme. Mais dorénavant, sois clair dès le début.

Filik hocha la tête avec vigueur et sentit ses boucles rebondir comme des ressorts contre son front. Il faisait la même taille que Boltz, mais ce dernier l’intimidait tout de même et pas seulement à cause de leur différence d’âge. Il enjamba un rocher qui barrait le tunnel et gratta son propre menton, sur lequel une barbe timide avait poussé un peu plus vite que d’habitude.

— Tu es sûr qu’il n’y a que ça, hein ? demanda soudain Boltz en se dirigeant vers l’entrée de la caverne.

Filik le regarda, surpris.

— Ou… Oui.

Ce n’était pas tout à fait vrai. Il n’osait pas l’admettre, mais il avait volontairement retardé ce moment. Voir Azur développer un lien si fort avec quelqu’un d’autre lui nouait l’estomac, et il avait mis plusieurs jours à accepter l’idée que Boltz pourrait bientôt monter le dragon. Ils avaient perdu du temps à cause de son indécision et de ses doutes. Mais au moins, cela avait laissé à Boltz le temps de se familiariser avec Azur. C’est ce qu’il s’était répété ces derniers jours.

Tout comme il s’était répété qu’il serait plus à même d’aider Adrasté si elle récupérait d’abord sa besace avec Azur dedans. Il se sentit rougir un peu plus au souvenir de son audace. Adrasté… Comment allait-elle ? Avait-elle pu apprendre à connaître les autres, ou était-elle résolument restée enfermée dans sa chambre ? Il espérait que tout le monde passerait vite outre sa rudesse et son incivilité manifestes. Il ne s’expliquait toujours pas son geste. Le massacre de l’Ancien Vœu… Il y avait souvent songé depuis qu’il avait compris que la femme avec qui il avait passé plusieurs jours seul dans le Royaume était en fait une tueuse forcenée. Parfois, en la regardant, il n’arrivait pas à imaginer qu’elle ait pu faire une telle chose. Cela ne lui ressemblait pas. Elle l’avait épargné, lui, Filik, alors qu’il avait tenté de voler son cheval. Une femme qui aurait tué sa famille rechignerait à égorger un voleur ? Quelque chose ne concordait pas. De plus, lorsqu’elle avait appris l’imminence d’une guerre, sa première pensée avait été de rejoindre Jaime. De la protéger. Là encore, il n’était parvenu à trouver aucun élément qui explique son geste et bien évidemment, Adrasté ne lui avait pas facilité la tâche. De ce qu’il avait pu comprendre, les deux se connaissaient au Grand Palais et avaient partagé de longs moments ensemble. Elles étaient amies. Lorsqu’Adrasté lui avait avoué ce fait, Filik n’avait pu empêcher un large sourire de se frayer un chemin sur son visage, mais il avait dû sembler moqueur, car Adrasté avait fait voler une chaussure dans sa direction. L’idée même qu’Adrasté puisse avoir des amis, une vie sociale et des sentiments si triviaux lui avait paru tellement absurde… Cela l’avait cependant rendue plus humaine et confirmait ce que Filik avait très vite soupçonné sur le compte de la Némésis : elle cachait quelque chose, mais avait ses raisons de ne pas le dévoiler.

— Ouille !

— Chut !

— Qu’est-ce que…

— CHUT !

Filik cligna des paupières. Il venait de heurter brutalement le corps de Myrkur, qui s’était arrêtée, mais qu’il n’avait pas vue, plongé dans ses pensées. Penchée en avant, les bras légèrement écartés, elle mit un doigt devant sa bouche en les fusillant du regard. Ils se trouvaient à l’entrée de la grotte et il n’y eut d’abord que les remous de la rivière qui se réverbérait contre les parois rocheuses. Après quelques secondes, il entendit des voix.

— … arrivée il y a trois jours, oui ! Bien mal en point, j’ai couru dehors en la voyant patauger vers chez nous ! Toute sale et pleine de sang, qu’elle était…

Deux personnes marchaient le long de la rive et un crissement régulier indiquait qu’ils tiraient derrière eux une sorte de charrette ou de bérot. Il y eut une exclamation étouffée.

— Oh, pas le sien, reprit la même voix, celle d’un homme mal dégrossi, mais c’est tout comme… Son mari et ses enfants sont morts.

— Comment qu’elle a réussi à fuir ? demanda une autre voix masculine.

— Que j’en sais… Pas dit un mot depuis. Trois jours qu’elle dort, crie et pleure, la dame. Si c’était pas ma sœur, chez les fous que je l’aurais envoyée, à cette heure.

— Et le village, comment y vont faire ?

— Quel village ? Un tas de ruine dévoré par les pilleurs, maintenant, plus un village. Tout a explosé. Tout le monde mort. Et puis tu sais ce qu’on raconte…

Les crissements s’interrompirent. Les deux promeneurs prenaient une pause. Myrkur se pencha un peu plus en avant pour essayer d’apercevoir les deux personnes qui discutaient. De quel village parlaient-ils ? Filik jeta un œil à Boltz et vit qu’il semblait avoir la même crainte que lui.

— Y voulaient faire un exemple… À cause de tout ça, là… La Profane, les rebelles, tout ce qui se dit…

— On n’est pas sûr que ce soit eux, intervint la seconde voix. Moi j’ai entendu que c’était Ilderad… ça parle de dragon.

L’autre homme s’esclaffa d’un ton gras.

— Un… un dragon, réussit-il à prononcer, un dragon ici, à Omphal !

Son rire épais repartit de plus belle et Filik l’entendit taper de sa main sur son genou.

— Tu crois vraiment tout ce qu’on raconte toi !

Mais à l’évocation du dragon, Boltz et Myrkur avaient pâli.

— Tu arrives à les voir ? chuchota Boltz à l’oreille de Myrkur. Il faut qu’on parte ! S’ils parlent de Gandir…

— J’y suis presque, répondit-elle à voix basse. Je vois leurs pieds ! J’ai besoin d’avoir accès à leurs yeux.

Ils entendirent le second homme au-dehors déclarer :

— De toute façon, il n’y a rien à faire. Dragon ou pas, Gandir n’existe plus. Tout rasé !

La poitrine de Filik se vida soudain et fut parcourue d’un courant glacé. Ils parlaient bien de Gandir. Le village avait été attaqué…

— Myrkur, vas-y ! dit-il d’une voix blanche.

— C’est… c’est bon !

Sa voix tremblait également. Filik, Boltz et elle sortirent alors de la grotte et se retrouvèrent nez à nez avec les deux promeneurs et leur carriole pleine de bûches de bois qu’ils venaient sans doute de récupérer dans la forêt. Surpris, Azur eut un mouvement de recul en les voyant, mais Boltz leva silencieusement le bras et regarda les deux voyageurs. Ils continuaient de discuter comme si rien ne s’était passé, comme s’ils n’avaient pas deux hommes, une femme et un dragon qui se tenaient devant eux. L’un d’eux ramassa même un galet aux pieds de Filik sans cesser d’assurer qu’il avait entendu parler d’un dragon qui aurait mis Gandir à feu et à sang.

— Faites vite, mima silencieusement Myrkur avec ses lèvres.

Filik observa attentivement Myrkur. Pour utiliser son don, elle devait voir les yeux de ses cibles. Grâce à cela, elle arrivait à produire des illusions, modifier ce qu’ils voyaient ou même se rendre invisible. En l’occurrence, elle devait être en train de recréer le paysage de la forêt par-dessus leurs corps. Cependant, son don ne pouvait toucher qu’un seul sens à la fois. Ils devaient par conséquent rester silencieux. Tous trois avancèrent en prenant soin de ne pas faire bouger les galets, mais heureusement, le bruit de l’eau permettait de camoufler leurs quelques maladresses. Ils passèrent devant les deux hommes en accélérant un peu plus à mesure qu’ils prenaient de la distance. Lorsqu’ils furent assez loin, Myrkur cligna des yeux et se frotta les mains.

— Bon, c’était complexe. La forêt est dense et il y a beaucoup d’éléments, alors…

— Tu as entendu ce qu’ils ont dit ! coupa Boltz.

Le regard de Myrkur changea brusquement et elle fronça les sourcils.

— Oui, il faut vite aller voir.

Ils reprirent leur course en direction de Gandir. Filik sentait son cœur battre dans sa poitrine, en partie à cause du froid, mais également pour ce qu’il redoutait de trouver à leur retour. Il avait été sincère lorsqu’il avait rassuré Myrkur, plusieurs jours auparavant. À cet instant précis, il se rappela néanmoins qu’Adrasté ne pouvait plus utiliser sa magie que d’une seule main. Et si le village avait effectivement été attaqué par un dragon, même elle pouvait avoir été tuée.

 

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PARTIE II

 

 

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