Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XV

 

 

Cavale et secrets

 

— Tu penses qu’elle ira bien ?

— J’espère, ça va faire deux jours… Elle doit être guérie.

Une douleur lancinante lui sciait le front. Impossible d’ouvrir les paupières… Elles étaient trop lourdes. Qui chuchotait ?

— Tu ne peux rien pour elle ?

— Non… Mon don ne marche que sur les blessures corporelles.

Il y avait deux voix… Elle les reconnaissait. Jaime était allongée sur le dos et quelqu’un avait nappé son corps d’une fine couverture. Mais ses mains étaient glacées. Ses pieds aussi. Elle pouvait les sentir dépasser de ses vêtements. Elle aurait aimé bouger, se couvrir un peu plus… Mais avant d’avoir pu en trouver la force, elle fut à nouveau happée par le sommeil.

Elle émergea quelques heures plus tard. Il y avait un crépitement familier. Un feu… Étaient-ils revenus à l’auberge ? Elle parvint à ouvrir les yeux. À sa droite, Maddie dépeçait ce qui ressemblait au corps frêle d’un lièvre mort, pendant qu’un deuxième rôtissait dans un foyer de cheminée. Elles se trouvaient dans une minuscule pièce sombre et miteuse, aux fenêtres si crasseuses que la lumière n’y passait presque plus, malgré la lueur orangée du crépuscule que Jaime pouvait voir percer à travers les taches. Ce n’était pas La Petite Oie… Où étaient-ils ? Au moment où Jaime tournait légèrement la tête pour détailler la pièce, Maddie sursauta :

— Jaime ! Tu es réveillée !

Elle laissa tomber à terre le lièvre dépecé, courut vers Jaime, mais se ravisa au dernier moment et se hâta vers une porte qu’elle ouvrit à la volée.

— Elle est réveillée ! s’écria-t-elle par l’entrebâillement.

Puis elle se dépêcha de revenir vers Jaime, qui tenta de se redresser et eut aussitôt l’impression que son corps entier était aussi rigide qu’une barre de fer.

— Attention, doucement, dit Maddie en s’agenouillant près d’elle avec sollicitude. Ça va faire dix jours que tu es inconsciente.

— Dix… dix jours…

La voix de Jaime lui parut rauque et sèche et elle porta instinctivement une main à sa gorge, qui la brûlait affreusement.

— Oui… Tu n’as rien bu et rien mangé… Sans ta magie, tu serais déjà… Enfin bon. Tiens.

Elle lui tendit un pichet d’eau dont Jaime tenta de s’emparer, mais faillit renverser. Chaque membre de son corps hurlait de douleur dès qu’elle faisait le moindre mouvement. Maddie l’aida donc à boire et lui posa un bol de soupe.

— Tu tremblais de froid dans ton sommeil alors nous t’avons installée près du feu. Nous avons trouvé cette – ses yeux passèrent des fenêtres recouvertes de gras et de moisissure à la table poussiéreuse – maison inoccupée, grâce à Venig.

— C’est ici que j’ai moi-même été enfermé par Zaël, ajouta Venig, qui venait d’arriver dans la pièce, alors ça me paraissait être un bon endroit pour se cacher. Personne ne m’a jamais trouvé.

Jaime lui adressa un sourire. Même si son esprit était encore plongé dans le brouillard, elle fut contente de le voir en si bon état. Son visage était recouvert de cicatrices, mais il était reconnaissable.

— Comment vas-tu ? demanda Venig. Pas trop sonnée ? Tu nous as fait une belle frayeur.

— Excusez-moi, dit Jaime en détournant le regard, je ne voulais pas vous inquiéter. Mais je vais mieux. Où sont les autres ?

— Partis chasser, répondit Maddie, ces deux lièvres ne suffiront pas pour six personnes.

Six personnes… Avec un gémissement de douleur, Jaime replia ses coudes sous elle pour se mettre en position assise. Adrasté, Maddie, Jaime, Venig, Assil et Loïa. Cela faisait bien six. Tout lui revenait. Boltz, Filik et Myrkur étaient partis plusieurs jours auparavant. Ils n’étaient pas là lorsque les Bénis de l’Armée avaient attaqué Gandir. Lorsque Kya s’était fait brûler vive par le dragon. Ce dragon, qui les avait épargnés, elle et Boltz, dans les cachots… Il avait tué Kya sans la moindre hésitation.

— Est-ce que ça va ? demanda Maddie en posant une main sur son épaule.

— Oui, répondit Jaime en soutenant son regard avec un sourire forcé, je suis juste un peu…

Elle s’interrompit. Ce regard… Elle était habituée aux démonstrations d’affection de Maddie, à ses gestes aimants et chaleureux, à ses regards maternels lorsqu’elle s’inquiétait. Mais là, quelque chose était différent. Elle y voyait autre chose. Ses sourcils étaient légèrement inclinés et son sourire étrangement figé. Elle avait peur.

— Maddie… Est-ce que j’ai encore tout fait exploser ? Comme chez Laïnen ?

Maddie se mordit la lèvre et hocha la tête avec une expression anxieuse. Le simple fait d’en parler faisait remonter ses souvenirs à la surface. Oui… Les images se reconstituaient, petit à petit, amenées par des émotions d’abord indescriptibles qui prenaient du sens à mesure que tout se précisait.

— J’ai… J’ai blessé ou tué quelqu’un ?

Alors que Maddie s’apprêtait à répondre, ils entendirent des voix se rapprocher de la masure qui les abritait. La porte s’ouvrit et Adrasté entra en trombe, suivie de près par Loïa et Assil. Tous trois titubaient sous le poids d’un énorme cerf et Venig laissa échapper un sifflement admiratif.

— Le dîner, grogna Adrasté en secouant les bois de l’animal, et probablement le déjeuner de demain aussi… Je leur ai dit que je pouvais le porter seule, mais…

— Ce cerf est bien trop lourd pour toi ! s’exclama Assil d’un ton exaspéré.

— Pas du tout, rétorqua Adrasté en levant les yeux au ciel.

— Je suis certaine que tu étais bien contente d’avoir notre aide, insista Loïa avec un sourire assuré. Mais tu aimes faire croire que tu peux tout faire sans nous, alors…

— Je vous dis que non, je…

Elle s’interrompit en posant les yeux sur Jaime.

— Tu es réveillée !

Elle lâcha le cerf et se précipita vers elle, indifférente aux protestations de Loïa et Assil qui s’étaient aussitôt effondrés par terre. Adrasté tira une chaise et s’assit à côté d’elle. Il n’y avait plus trace du regard hautain qu’elle avait eu en entrant dans la maison, juste une expression préoccupée.

— Tu vas bien ?

— Oui, très bien.

— Tu as mangé ? s’enquit Adrasté en lui tendant la soupe que Maddie avait posée à côté d’elle.

Jaime prit le bol d’un geste mécanique avec une grimace. Il était toujours difficile de bouger, mais manger lui ferait certainement du bien. Maddie, Venig, Assil et Loïa se mirent à s’activer autour du cerf. Jaime tourna les yeux vers Adrasté, qui la regardait avec sollicitude. Elle se rappelait avoir senti tout son corps frissonner sous les décharges de sa magie lors de l’explosion à Gandir, mais Adrasté était restée contre elle. Elle ne s’était pas enfuie. Elle l’avait simplement emmenée loin de tout et tout le monde. Ses ondes destructrices avaient tout rasé sur son passage, mais Adrasté semblait indemne.

— Adrasté… La raison pour laquelle nous étions souvent ensemble, au Grand Palais… Tu disais que tu avais des missions particulières… Est-ce que l’une d’entre elles, c’était d’absorber mes explosions comme tu as absorbé ma mémoire ?

— Tu es sûre que tu veux parler de ça maintenant ? demanda Adrasté. Mange encore un peu.

— S’il te plaît.

Adrasté examina Jaime un moment puis acquiesça.

— Tu as vu juste. À mes cinq ans, on m’a ordonné d’être près de toi pour gérer tes « crises ». Alors je restais dans les écuries. Et puis avec le temps, nous avons…

Jaime sentit la main d’Adrasté se serrer sur la sienne.

— Je vois… Pourquoi ne pas me l’avoir dit avant ?

— Je ne voulais pas que tu te considères comme un danger pour nous. Je voulais que tu puisses vivre normalement.

Les mains d’Adrasté eurent un imperceptible soubresaut et Jaime eut la nette impression qu’elle allait la serrer dans ses bras, mais elle n’en fit rien. Elle songea avec un pincement au cœur que finalement, Adrasté avait en quelque sorte été le bouclier de l’Ancien Vœu alors qu’elle n’était encore qu’une enfant.

— Est-ce que tu sais pourquoi j’ai ces crises ?

Adrasté secoua la tête.

— Je sais juste que c’est lié à la grande quantité de magie que tu renfermes. Elle explose lorsque tu as…

— Des émotions fortes, acheva Jaime.

Adrasté fixa ses mains et acquiesça silencieusement.

— C’est pour ça que je ne peux pas te rendre la mémoire. Il y a des choses… Je ne suis pas certaine que tu pourrais le supporter.

Elle plongea ses grands yeux noirs dans ceux de Jaime.

— Avant que Djaus ne te conduise à Gandir, je t’ai effacé la mémoire pour que tu n’aies plus à vivre avec certains souvenirs.

Jaime cligna des paupières, mais soutint son regard. Elle voyait bien qu’Adrasté semblait tendue et parvenait enfin à lui dire ce qu’elle n’avait pas réussi à formuler à l’auberge, la première fois que Jaime lui avait demandé de lui rendre la mémoire.

— J’espérais… j’espérais que tu aurais une nouvelle vie, poursuivit Adrasté, que tu pourrais oublier le Grand Palais, qui tu étais… Et tout ce que ça impliquait.

— Et toi, dit Jaime, tu te souviens ?

Adrasté tordit la bouche comme si elle venait d’avaler quelque chose de particulièrement amer.

— Oui… Je me souviens de tout. Toute mon enfance… jusqu’à aujourd’hui. Tout est constamment là, dans mon esprit.

Elle continua de hocher la tête avec une expression de terreur sur le visage. Assil, Venig, Loïa et Maddie semblaient essayer de faire le plus de bruit possible pour couvrir leur conversation. Leur avait-elle déjà raconté tout cela avant son réveil ? Quelles étaient ces images qu’Adrasté avait absorbées et qui vivaient maintenant en elle ? Pour la première fois, quelque chose dans le regard d’Adrasté convainquit Jaime de ne pas insister.

— On a des nouvelles des autres ? demanda Jaime d’une voix plus forte. Boltz, Filik, Myrkur ?

— Non… Nous ne savons pas grand-chose de ce qui se passe dehors depuis l’attaque… Loïa utilise son pouvoir d’illusion pour se glisser près des promeneurs et écouter ce qui se dit sans être vue, mais elle n’a rien appris d’important. Il paraîtrait simplement que ça bouge beaucoup au nord du Royaume. Des rébellions, des conflits… Le Général voulait faire un exemple en rasant Gandir. Il n’a fait qu’attiser la colère des autres villages. Jorendir, Oneidir, Emydir… Tous les plus grands villages du pays pensent qu’ils seront les prochains et sont en train de rassembler les armes.

Abasourdie par la nouvelle, Jaime se rappela soudain autre chose.

— La Major Inya… Je l’ai… Elle est morte ?

Avec une légère stupeur, elle vit les lèvres d’Adrasté se fendre en un sourire qui avait quelque chose de différent.

— Euh… Qu’est-ce qu’il y a ?

— Oh oui, tu l’as tuée, pouffa Adrasté, et avec beaucoup de goût si tu veux mon avis.

C’était presque un sourire complice, celui que les amies devaient avoir lorsqu’elles se racontaient des épisodes particulièrement désopilants de leurs vies. Du moins, c’est ce qu’elle s’imaginait.

— Je n’étais pas entièrement moi-même, protesta Jaime, je sentais que ma magie me…

Mais il n’y avait eu aucune trace de sarcasme dans la voix d’Adrasté.

— Tu ne m’avais pas dit que tu t’entraînais à maîtriser le pouvoir d’Inya.

— Je n’étais pas certaine de vouloir l’utiliser, avoua Jaime, mais… sur le coup, ça m’a paru évident. Pour autant, je n’ai pas aimé le faire…

Adrasté eut un sourire qui portait un sceau de fierté et Jaime ne put s’empêcher de sourire à son tour.

— Crois-moi, assura Adrasté, elle ne l’a pas volé… Je suis simplement surprise que tu aies réussi à le maîtriser si vite.

— Justement, je voudrais comprendre pourquoi ma magie a tant de formes différentes. Si mes réponses se trouvent au Grand Palais et qu’il est détruit après la guerre…

— Écoute, interrompit Adrasté en regardant autour d’elle et en baissant soudainement la voix, le Grand Palais est un endroit dangereux… Il reste quelqu’un, là-bas… Un Malaen…

— Le créateur de l’Ancien Vœu ? coupa Jaime.

Adrasté ne put cacher sa surprise.

— Djaus m’avait parlé de lui, précisa Jaime en tant que de remémorer ce qu’avait dit le vieil homme au Grand Palais. Il a dit que c’était le… Malaen originel ?

Adrasté fit un signe affirmatif de la tête.

— Il est malade, reprit Jaime, mourant, même, d’après Djaus.

Sans qu’elle parvienne à expliquer pourquoi, ce qu’elle venait de dire semblait avoir eu sur Adrasté l’effet d’une décharge. Son expression se figea et elle lâcha la main de Jaime.

— Mourant ? C’est Djaus qui t’a dit ça ?

— Oui… Quand nous sommes allés au Grand Palais. Boltz était là, lui aussi, il l’a entendu.

— A-t-il dit de quoi il souffrait ?

— Non…

Adrasté eut alors une réaction étrange. Elle regarda par la fenêtre et se mit à entortiller nerveusement les boucles qui lui tombaient sur les épaules.

— Adrasté… ça va ?

— Je vais bien, répondit Adrasté sans même un sourire.

Désemparée, Jaime l’observa quelques instants. Elle repensa à ce qu’elle avait entendu le jour de son réveil à l’auberge de La Petite Oie. Tout le monde disait qu’Adrasté avait épargné la vie d’un membre de l’Ancien Vœu. Un seul d’entre eux avait mérité sa grâce. C’était lui. Le créateur de la secte. Et manifestement, pour une raison qui lui échappait, l’annonce de sa maladie était bouleversante. Voyant qu’elles étaient redevenues silencieuses, Venig en profita pour venir déposer près d’elles une assiette de viande et de légumes.

— Dîner, dit-il simplement. Mange, c’est du lapin. Il y en a encore pour un long moment avant que le cerf ne soit prêt.

Jaime le remercia avec un sourire et ajouta :

— Tu te sens mieux ? Tu ne sens plus l’esprit de Zaël ?

— Je crois que non, opina Venig, je n’ai plus du tout mal à la tête. On dirait bien que le feu du dragon a brûlé toute la magie qu’il m’avait injectée. Encore quelques semaines des soins d’Assil et je devrais être complètement guéri.

— Tu penses qu’il t’avait injecté de la magie ? intervint Adrasté, de nouveau revenue à elle.

— C’est ce qu’il a dit, oui. C’est comme ça qu’il a créé son armée de Bénis. Même si nous n’en étions pas vraiment…

Jaime les regarda alternativement en prenant de petites bouchées de son assiette. Adrasté avait toujours refusé de reparler de son combat avec Zaël. Jaime en soupçonnait la raison : elle se sentait encore humiliée par la facilité avec laquelle il l’avait neutralisée. Était-ce la première fois qu’elle se heurtait à un adversaire aussi puissant qu’elle ?

— Peux-tu m’expliquer comment ça fonctionnait ?

— Eh bien…

Venig hésita un instant et finit par s’asseoir en tailleur près du feu. Jaime ne sut pas bien si le souvenir de sa possession lui procurait un sentiment désagréable ou si les contractions de son visage étaient simplement plus marquées à cause des cicatrices.

— Je dormais lorsqu’il m’a transféré son don, se rappela-t-il. Donc je ne peux pas te dire comment il procède, il m’a dit que poser sa main sur mon front avait suffi.

Il mima le geste et haussa les épaules.

— Dès mon réveil, j’étais obligé de lui obéir. Il m’a ordonné de le suivre, je l’ai fait. C’était comme si une partie de sa conscience s’était installée en moi et prenait les commandes, tu comprends ?

Adrasté hocha la tête avec une expression d’intense concentration sur le visage. Jaime et Venig sursautèrent lorsque Loïa lâcha un « beurk » sonore et virent que Maddie s’était mise à vider les entrailles du cerf.

— Tu la sentais en toi ? Sa magie ?

— Eh bien… Je crois, oui… Je ne sais pas vraiment ce que j’étais censé ressentir, mais quelque chose allait de ma poitrine vers mes mains. Une sorte de liquide chaud que je pouvais sentir se déplacer.

Adrasté haussa les sourcils. C’était effectivement la sensation que Jaime avait avec sa propre magie.

— C’est incroyable, murmura Adrasté avec une étrange colère dans la voix. Je comprends mieux…

Jaime dut se pencher pour entendre ses marmonnements. Elle commençait à récupérer un peu de forces et sentait ses membres se détendre. Chaque mouvement apportait une douleur aiguë avec lui, mais il lui était bien moins difficile de plier les genoux. Elle les ramena contre elle et observa Adrasté, qui finit par dire :

— Je dois aller au Grand Palais.

— Quoi ? Mais je pensais que…

— Je dois vérifier quelque chose. Mais j’irai seule.

— Hors de question, répliqua Jaime. Je viens avec toi.

— Non, vous resterez tous ici et je reviendrai très vite. C’est bien trop dangereux pour toi.

Jaime fronça des sourcils. Adrasté avait retrouvé son regard buté.

— Si tu pars, je pars aussi, déclara Jaime, intraitable. Je sais qu’il y a des choses au Grand Palais qui m’aideront à comprendre !

Adrasté laissa échapper un « Rhaaa ! » de frustration et se mordit le poing comme si elle regrettait d’avoir parlé sans réfléchir. Elle inspira à plusieurs reprises et finit par lâcher :

— Très bien ! Très bien… Dans ce cas… Je n’irai nulle part.

— Mais…

— Ne discute pas. Nous allons rester ici comme prévu, oublie ce que j’ai dit.

Adrasté se leva d’un bond, jeta un dernier regard agacé à Jaime et disparut dans l’embrasure de sa chambre, dont elle claqua la porte avec colère.

 

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