Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XXIV

 

De sang, de terre et de suie

 

Adrasté avait la nausée. L’odeur du cadavre de la tatoueuse embaumait ses pensées et l’empêchait de réfléchir. Au moins, les échos de la bataille qui avait éclaté de l’autre côté du village semblaient s’être estompés. Ce devait être terminé.

Incapable de tenir plus longtemps, elle se releva et s’apprêta à refermer la trappe, mais la main de Jaime l’en empêcha.

— Attends.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne sert à rien, il y a juste son cadavre, ici…

— Je sais, mais…

Jaime se pencha vers le corps en putréfaction comme si elle cherchait quelque chose, la main fermement plaquée contre son nez. Loïa l’observait avec une expression de dégoût.

— On devrait vite filer, je ne me sens pas très bien, dit-elle d’un ton plaintif.

— Tu ne pourrais pas nous créer une hallucination qui permettrait de supprimer l’odeur ? suggéra Jaime d’un ton impatient sans relever la tête. Fais-nous imaginer qu’on est dans un champ de fleurs, ou je ne sais pas…

Adrasté et Loïa échangèrent un regard surpris.

— Je n’y avais pas pensé, admit Loïa, la mâchoire pendante. Très bien, je vais essayer… J’ai besoin de voir vos yeux.

Jaime et Adrasté croisèrent toutes les deux son regard et quelques instants plus tard, l’odeur de mort commença à s’estomper.

— Merci, souffla Jaime, c’est bien mieux comme ça.

Adrasté approuva d’un signe de tête silencieux et regarda Jaime examiner le corps de la tatoueuse d’un air perplexe.

— Jaime, pourquoi fouilles-tu le cadavre de la dame ? couina Loïa avec l’air de penser que Jaime avait perdu la raison.

Jaime ne répondit pas. Elle venait de plonger la main dans une des poches de la chemise que portait la morte. Adrasté vit le tissu cramoisi se déformer sous les mouvements des doigts qui parcouraient l’intérieur.

— Ah !

La main de Jaime réapparut. Elle s’était refermée sur une plume cassée et un petit encrier dont le contenu avait à moitié séché. Adrasté leva les sourcils d’un air interrogateur.

— Voyons voir, dit Jaime.

Elle fouilla cette fois dans sa propre proche de manteau et en retira un parchemin froissé qu’elle aplatit sous leurs regards déroutés. Celui-ci indiquait :

L’Éveil se fait au contact de l’Ennemi

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Adrasté d’un air interdit.

— Je l’avais complètement oublié, expliqua Jaime en tendant le parchemin à Adrasté, qui s’en saisit. J’avais trouvé ça dans mes bottes le jour où je me suis réveillée pour la première fois à l’auberge de La Petite Oie.

Adrasté fronça les sourcils et fit bondir ses yeux de droite à gauche tandis qu’elle lisait et relisait le mot. À côté d’elle, Loïa tendait le cou pour tenter de discerner les mots dans la semi-obscurité.

— Je me suis souvent demandé ce que c’était, poursuivit Jaime, et je viens de trouver ça sur le bureau, là-bas…

Elle lui montra un autre parchemin plus grand et lisse qui ressemblait à une sorte de registre. Adrasté mit les deux parchemins côte à côte et commença à comprendre. Elle leva la tête vers Jaime avec une expression de stupeur.

— Tu penses que…

Elles tournèrent simultanément la tête vers le cadavre. Jaime frissonna.

— Tu penses que c’est cette femme qui a laissé ce parchemin dans ta botte ?

— On dirait… Sais-tu si Djaus s’est arrêté ici la nuit où il m’a sortie du Grand Palais ?

Adrasté fit « non » de la tête.

— Quand je lui ai montré le mot, il a eu l’air vraiment surpris. Il n’a pas non plus su me dire qui m’avait fait la marque des Profanes sur le bras.

— En tout cas, c’est bien elle, c’est certain, conclut Adrasté en rendant les deux bouts à Jaime. Pourquoi elle a fait ça, à ton avis ?

— Je peux voir ? demanda Loïa en étirant le cou.

— Je ne sais pas, dit Jaime qui tendit les deux parchemins à Loïa et regarda tous les livres éparpillés sur le plancher. On dirait qu’elle était très renseignée sur l’Ancien Vœu et les Delpheris, tous ses registres contiennent des notes sur la secte… J’ai lu un peu ce qu’il y avait par terre et je pense que c’était une ancienne scientifique…

— Je connais ce livre !

Jaime s’interrompit. Loïa tenait le parchemin qui contenait le mot de Jaime et le pointait du doigt.

— « Ce livre » ?

— Oui… J’ai vu cette phrase écrite sur un livre un jour, à la bibliothèque du Grand Palais. J’y allais souvent en utilisant mon don pour me cacher, j’aimais bien lire.

Loïa baissa les yeux comme si elle venait d’avouer quelque chose de honteux.

— Myrkur me disait d’arrêter, et d’ailleurs c’est à cause de moi si on s’est fait attraper et mettre aux cachots…

— Ils vous ont vraiment jetées au cachot simplement pour avoir lu des livres à la bibliothèque ?

— Tu ne comprends pas, intervint Adrasté, tout ce qu’il y a là-bas est confidentiel. Seuls les scientifiques, les piliers et un nombre réduit de serviteurs y ont accès.

Elle dut réfléchir très vite. Cette femme avait donc tenté d’attirer Jaime vers la bibliothèque de l’Ancien Vœu afin de trouver un livre… Qu’avait-elle espéré qu’elle y apprenne ? Un « boum » sourd les fit sursauter toutes les trois.

— Ça a commencé, souffla Loïa en regardant vers le plafond qui s’était mis à trembler et avait lâché un rideau de poussière sur le sommet de leurs têtes. Ils se battent à la Capitale…

— Allons-y, dit Jaime. Il faut en profiter pour entrer au Grand Palais.

— Quoi ? s’exclama Adrasté. Non, on avait bien dit que tu m’attendais ici !

— Tu crois vraiment qu’après ce que Loïa vient de nous dire, je vais rester ici ? Je dois voir ce livre !

Et avant qu’Adrasté ne réagisse, Jaime ouvrit la porte de la bâtisse et jeta un regard au-dehors. Loïa se tint prête à activer une illusion pour les cacher, mais les explosions semblaient avoir incité tous les derniers habitants de Goslar à fuir le plus loin possible. Le faubourg était presque entièrement vide.

La demeure de la tatoueuse était la dernière avant un petit chemin de pierre qui menait droit à la Capitale. En levant la tête, elles aperçurent non pas un, mais plusieurs dizaines de dragons qui volaient au-dessus des murailles, éclairant le ciel de l’après-midi de flammes tantôt rouges, tantôt bleues. Loïa étouffa une exclamation et Adrasté sentit ses entrailles la quitter. Jaime, elle, avait le teint pâle.

— Je pense qu’il ne sert à rien de nous cacher, Loïa, dit-elle. Il y a trop de monde et personne ne fera attention à nous…

Jaime mit plusieurs secondes à détacher son regard des dragons qui sillonnaient le ciel. Adrasté dut doucement lui serrer la main pour qu’elle se remette à marcher.

Sans un mot, elles accélérèrent la cadence et se mirent à courir vers la muraille. À chaque foulée, Adrasté sentait son cœur tambouriner contre ses côtes. Elle regarda Jaime, qui transpirait à grosses gouttes malgré le froid mordant et ne parvenait pas à décoller ses yeux du ciel plus de quelques secondes d’affilée. Les dragons décrivaient une terrifiante danse à laquelle s’ajoutaient de temps à autre des serpents de flamme dirigés vers le sol. La guerre avait commencé. À mesure qu’elles s’approchaient de l’imposante muraille, Adrasté sentait sa nuque se glacer, comme si une main froide la serrait à la manière d’un étau.

Là où elles se trouvaient, les corps jonchaient déjà le sol noirci par les flammes. Adrasté leva soudain le bras vers le ciel sans cesser de courir. Il y eut un grésillement et une légère perturbation se déploya autour d’elles, comme un rideau d’eau en forme de coupole. Elle venait de créer un bouclier. L’espèce de bol presque invisible les suivait à mesure qu’elles se déplaçaient, couraient et bondissaient entre les corps inertes ou bougeant faiblement. Adrasté ne put s’empêcher de poser le regard sur le visage de certains d’entre eux plus longtemps que nécessaire. Il y avait des Bénis… beaucoup de Bénis. Leurs armures autrefois blanches étaient désormais recouvertes de sang, de terre et de suie. Certains cadavres portaient encore le bouclier d’Ilderad à bout de bras, mais il y en avait beaucoup moins. Adrasté remarqua également quelques combattants dépourvus de tout habit officiel. Des rebelles, probablement… Ou des civils.

Il y eut une déflagration à proximité et Jaime rentra la tête dans les épaules par réflexe, mais c’était inutile : le bouclier invisible d’Adrasté faisait rebondir tout ce qui les approchait. À proximité du pont-levis, c’était le chaos. Les dragons survolaient le champ de bataille en lançant des jets de flamme. Elles durent en éviter certains qui descendaient près du sol et fauchaient les malchanceux de leurs pattes aux griffes acérées. Tout sentait le brûlé. Jaime, Loïa et Adrasté passèrent juste devant une Bénie et un rebelle qui échangeaient des gerbes d’éclairs et de rocs dans un tumulte assourdissant. Alors que le rebelle envoyait un énorme rocher dans les airs en direction de la Bénie, celle-ci fit tomber un coup d’éclair qui heurta le roc dans un « bang » phénoménal et le désintégra en plusieurs milliers de gravillons.

— Attention ! hurla Loïa, qui courait derrière Jaime et Adrasté.

Celles-ci se retournèrent brusquement et se jetèrent aussitôt au sol, bras en avant. Un dragon vola à un mètre au-dessus d’elles et fondit sur le pont-levis encore relevé. Il atterrit sur la lourde structure de bois qui surplombait la muraille, referma sa mâchoire sur les chaînes qui retenaient le pont au sommet du mur, et un cliquetis métallique sonore résonna. Le pont-levis s’abaissa lentement, dans un grincement grave, et s’écrasa en soulevant un nuage de poussière. La voie vers l’intérieur de la Capitale était libre… Jaime plissa les yeux et vit le dragonnier perché sur le dos de la bête faire de grands signes, comme s’il indiquait quelque chose.

— Il lance le signal ! s’écria Adrasté. Vite, il faut les devancer !

Elles se remirent debout et coururent à toutes jambes vers le pont-levis avant que quiconque ait pu les arrêter. Elles étaient tout près, mais pouvaient entendre les soldats Ildari se presser derrière elles. Lorsque le dragon toujours penché au-dessus de l’ouverture du pont-levis les vit approcher, il abaissa sa tête de reptile et ouvrit une gueule béante.

— Il nous a repérées, ça va chauffer ! hurla Loïa à Adrasté sans décélérer.

— Ça va aller !

Adrasté sentit la chaleur lui brûler les joues, mais les flammes que lança le dragon glissèrent sur le bouclier sans les atteindre.

— Attention !

Le dragon venait de quitter son perchoir et fonçait en piqué vers elles, ses ailes repliées contre son corps. Adrasté entendit le bourdonnement s’intensifier dans ses oreilles. Si le dragon venait trop près, elle ne pourrait plus utiliser ses pouvoirs et le bouclier cèderait… Mais alors que le dragon ne se trouvait plus qu’à quelques mètres d’elles et semblait sur le point de les atteindre, une masse gigantesque le dévia de sa course. Une masse aux ailes de chauve-souris et aux écailles bleutées.

— BOLTZ ! s’écria Jaime, incrédule.

Niché entre les deux ailes d’un gigantesque dragon qui ne pouvait être qu’Azur, Boltz leur jeta un regard abasourdi et hurla :

— Qu’est-ce que vous fichez ici ?!

— Tu es bien placé pour dire ça ! répliqua Jaime. Comment tu…

Mais elle dut à nouveau se jeter à terre. Le dragon qu’Azur avait projeté sur le côté venait de contre-attaquer. Les deux reptiles s’envolèrent dans les airs, se donnant des coups de griffes et claquant leurs mâchoires. Jaime, Loïa et Adrasté contemplèrent le furieux combat aérien qui se déroulait au-dessus d’elles, tout comme la plupart des autres guerriers, qui s’étaient momentanément arrêtés, incapables de comprendre pourquoi deux dragons se battaient alors qu’ils étaient censés être dans le même camp.

— Il a réussi, murmura Jaime, la voix tremblante.

De terreur, elle s’était enfoncé les ongles dans les joues en voyant Boltz monter dans les airs avec Azur, aux prises avec le dragon Ildari.

— Allez, viens !

Adrasté avait pris Jaime par le bras, mais elle se dégagea d’un coup sec et répliqua :

— Je ne vais pas partir et le laisser combattre ÇA tout seul !

— Et qu’est-ce que tu comptes faire, hein ?! fit remarquer Adrasté en pointant un doigt vers le ciel, là où les deux dragons n’étaient plus que des points à peine visibles, noyés parmi les autres reptiles.

Jaime voulut protester, se ravisa. Elle lança un dernier regard anxieux vers le ciel et se remit à courir en direction de la Capitale. Prêtant à peine attention aux combats qui faisaient rage autour d’eux, elles traversèrent le pont-levis et s’engouffrèrent sur la place principale juste à temps pour voir un roc d’une taille impressionnante heurter la statue de la femme enceinte, dont le buste se détacha du reste du corps et explosa au sol. Bientôt, la Grand Place de la Capitale serait tout aussi détruite que l’extérieur des murs.

— Par là-bas ! dit Adrasté en montrant une petite ruelle.

Elles parcoururent la Grand Place en passant devant les restes de la statue et virent que de l’autre côté, quelques citadins se pressaient dans les rues d’un air égaré.

— Qu’est-ce que c’est que c’était ? Ma maison a tremblé !

— Qu’est-ce que c’est que tout ce bruit ?

Plusieurs personnes qui se tenaient près d’Adrasté firent un bond spectaculaire lorsqu’ils se rendirent compte de sa présence.

— La Némésis ! Elle est ici !

— Elle veut se venger ! Sauve qui peut !

— Cachez vos Bénis !

Adrasté les regarda prendre leurs jambes à leurs cous avec une expression de profonde exaspération flegmatique, puis soupira en secouant la tête. Ils étaient consternants.

Elle se remit à marcher en direction du Grand Palais, suivie par Jaime et Loïa.

— Si on veut redevenir invisibles, il vaut mieux aller loin les foules, c’est ça ? demanda Jaime à l’adresse de Loïa.

— Euh, oui.

— Très bien, dans ce cas, je connais une entrée vers le Grand Palais qui nous évitera d’être repérées. Venez.

 

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