Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre IX

 

Inya

 

Vraiment, Jaime était insupportable. Où allait-elle, maintenant ?

Le cœur d’Adrasté fit un bond lorsqu’elle reconnut la silhouette vers laquelle elle avait foncé. Inya.

— REVIENS ICI !

Avait-elle complètement perdu la tête ?! Dans un cri de colère, Adrasté s’élança à la poursuite de Jaime en envoyant de toutes ses forces sa magie vers le sol recouvert de cendres, qui s’envolèrent autour d’elle. Le dragon n’allait bientôt plus laisser qu’un tas de débris et de charbon derrière lui… Elles devaient à tout prix quitter cet enfer avant de finir calcinées. Son cœur battait encore la chamade sous l’effet du choc. L’ombre gigantesque de la bête passait de temps à autre au-dessus d’elles. Rien, hormis ce dragon, n’aurait pu lui faire peur. Rien d’autre. Elle pouvait se défendre seule contre les hauts rangs de l’Ancien Vœu. Ça, elle en était certaine. Mais elle ne pouvait défendre d’autres personnes en plus d’elle-même, encore moins avec un dragon dans les parages. Où était ce fichu lézard bleu lorsqu’on avait besoin de lui ? Le chapardeur devait être à plusieurs kilomètres d’ici, sans se douter qu’en revenant, Gandir ne serait qu’un tas de ruines. Comment retrouverait-elle Filik, s’ils devaient fuir le village ? Cette pensée la surprit, mais elle ne dura qu’une fraction de seconde. L’instant d’après, elle était près de Jaime, qui faisait face à une Major Inya légèrement décontenancée, mais ravie. Lorsqu’elle vit Adrasté, ses lèvres s’étirèrent en un sourire encore plus large, conférant à son visage ce regard férin qui la caractérisait tant. Elle ne l’avait jamais aimée et la revoir dans ces circonstances ne fit qu’accentuer son aversion. Ses grands yeux insolents, ses pommettes saillantes et son menton pointu la rendaient passablement antipathique.

— Ça pour un hasard ! susurra Inya, qui frémissait d’enchantement à la vue de Jaime.

— Inya, gronda Adrasté en s’arquant légèrement.

Elle remarqua que la Major s’était placée de façon à orienter la paume de ses mains vers elles. Jaime se tendit près d’elle et Adrasté fit un pas dans sa direction sans détourner le regard d’Inya.

— Adrasté… Tu es là, toi aussi ? dit-elle d’un ton doucereux, moins assuré.

Adrasté eut un léger rictus. Inya savait qu’Adrasté rendrait leur tâche plus ardue. Elle songea à sa main désormais invalide. Il lui faudrait à tout prix contourner cette difficulté, ou du moins ne pas laisser Inya se rendre compte de l’avantage qu’elle avait sur elle aujourd’hui. Le bourdonnement dans ses oreilles provoqué par la présence de Malyria l’empêchait de réfléchir convenablement. Heureusement, la dragonne ne semblait pas s’intéresser à elles pour le moment. Elle survolait la ville comme l’ombre de la Faucheuse, piquant du nez de temps à autre et enflammant une maison avant de replonger dans l’épais nuage de poussière qui flottait autour d’eux.

Pendant un instant, Adrasté oublia Inya et leva les yeux vers l’endroit où la queue de la dragonne venait de disparaître. Comment étaient-ils parvenus à la dompter ? Cette question ne cessait de revenir dans son esprit. Elle avait toujours cru que Malyria était prisonnière, enfermée à jamais dans les cachots dans le but de garder cette arme ultime contre Ilderad, sans réellement pouvoir la contrôler entièrement. Une protection efficace contre les intrusions, en somme. La voir agir comme si elle était domestiquée, en revanche, élevée pour obéir, était une vraie surprise.

Adrasté détacha le regard du ciel. Inya n’avait cessé de poser ses petits yeux tour à tour sur Jaime et elle, mais elle n’avait pas fait un seul geste et ne semblait pas disposée à s’en prendre à elles. Qu’attendait-elle ? Peut-être savait-elle qu’il était dangereux de les attaquer de front ? Adrasté eut sa réponse presque immédiatement, lorsque Inya lança :

— Capitaine… Regardez qui nous avons là.

Adrasté sentit Jaime sursauter légèrement à côté d’elle tandis que le Capitaine Miller apparaissait entre les arbres de la forêt, près de la Major. Elles ne l’avaient pas vu. Focalisée sur la dragonne et Inya, Adrasté ne s’était pas demandé où pouvait se trouver Miller. Elle serra son poing un peu plus fort, celui où sa magie pouvait encore se concentrer, gardant son autre main prête à tirer Jaime en arrière si elle se faisait attaquer.

— Bien… Il semblerait que nous les ayons cherchées au mauvais endroit, remarqua Miller en les dévisageant à son tour de son regard bleu presque blanc, tout ce temps, elles étaient ici, ces deux-là…

— Vous n’avez pas été très doués, vous n’avez même pas réussi à me repérer ne serait-ce que grossièrement, nargua Adrasté. C’est finalement moi qui viens vous retrouver.

— Tu ne peux plus te cacher, répliqua Inya d’un ton acerbe, ce village sera bientôt rayé de la carte, regarde.

Elle leva un bras pour désigner les alentours et son visage rayonna lorsque les flammes qui s’élevaient désormais dans tout le village et la forêt se reflétèrent dans ses yeux. Adrasté sentit un flot d’injures lui brûler les lèvres et les serra avec force.

— Eh bien, on est en colère ? railla Inya d’une voix où perçait un dédain amusé. La petite Malaen est triste pour les autres, pour une fois ?

— Ça suffit, avertit Miller d’un ton sec.

Inya se renfrogna à la manière d’une enfant qu’on aurait rabrouée devant ses amis.

— Elle ne peut rien contre nous, Capitaine, protesta-t-elle.

En disant cela, elle s’était mise à rassembler ses cheveux noirs, si lisses qu’on les aurait crus liquides. Adrasté avait souvent observé les entraînements des Bénis de l’Armée après leur recrutement : Inya avait la manie, durant les combats, de s’attacher les cheveux pour éviter qu’ils ne la gênent. Elle avait très rapidement grimpé les échelons et s’était hissée au poste de Major à seulement vingt-cinq ans. Adrasté, elle, trouvait cela lamentable. Sa propre magie maintenait naturellement ses boucles en arrière et elle n’en avait jamais été incommodée lors de ses combats. Un vrai contrôle magique allait au-delà des simples paumes des mains. Il parcourait le corps, les cheveux et même les ongles. Avec suffisamment de puissance, il était en outre possible de projeter sa magie hors de soi. Certaines formes de pouvoirs l’autorisaient plus facilement que d’autres, certes, mais avec de la pratique, cela devenait faisable pour à peu près tous les dons existants. Inya n’avait pas accédé à son poste grâce à sa maîtrise de son pouvoir : elle le devait seulement à la nature inhérente de celui-ci. Un don qui permettait de neutraliser la cible en un instant, rien qu’en la touchant. Cet aspect, couplé à son ambition dévorante, avait été décisif. Néanmoins, Adrasté savait qu’Inya n’était pas en mesure de lui tenir tête. Bien que rapide, elle restait impuissante face à celle qu’elle aimait appeler « la petite Malaen ».

Pour Miller, c’était une autre histoire… Il était de dix ans l’aîné d’Inya et Adrasté, et avait bien plus d’expérience qu’elles. Mais, comme contre n’importe quel Béni, Adrasté ne doutait pas qu’en cas d’affrontement, elle l’emporterait, même à une seule main.

— Reculez, Major, dit le Capitaine.

— Comment ?

Inya jeta à Miller un regard qui peinait à masquer sa contrariété.

— Capitaine… Nous n’allons quand même pas les laisser…

— Obéissez, appuya-t-il d’un ton sans appel. Et vous aussi, lança-t-il aux Bénis qui se précipitaient vers la zone de combat. Vous n’avez aucune chance face à elles. Occupez-vous des villageois encore vivants. Les morts feront le reste…

— Que… oh… Je comprends…

D’abord déroutée, Inya récupéra à ce moment son rictus si caractéristique. Ses traits carrés se lissèrent en une expression de plaisir.

— Très bien, Capitaine, minauda-t-elle d’un ton doucereux en reculant de plusieurs pas.

Adrasté vit les Bénis s’éparpiller à nouveau à travers le village et elle sentit Jaime hésiter à côté d’elle. Que fallait-il faire ? Attaquer maintenant ? Jaime ne pouvait pas le savoir, mais le Capitaine pouvait poser de grosses difficultés… C’était lui qu’il fallait mettre hors d’état de nuire en premier. Ils étaient entourés de cadavres. Et ce foutu dragon… Même alors qu’il volait loin au-dessus d’elles, sa présence l’empêchait de réfléchir, de bouger, de parler convenablement… Sur ce point, au moins, tous les Bénis devaient ressentir la même chose. Adrasté tenta d’ouvrir la bouche, de prévenir Jaime, mais c’était impossible. Elle n’avait pas le choix, elle devait agir. Immédiatement. Ne surtout pas laisser une seule seconde à Miller. Adrasté bondit. Jaime s’élança également derrière elle, mais…

— Aïe !

Il était trop tard. Adrasté l’entendit hurler, se figea avant d’avoir atteint le Capitaine et se retourna brusquement. Jaime venait de trébucher et relevait la tête avec une expression de douleur, aplatie au sol. Derrière elle, une main l’avait saisie par la cheville, l’empêchant de bouger ; c’était la main d’un cadavre… qui s’était soudain mis en mouvement. Miller avait réussi. Adrasté émit un hurlement de rage et se tourna vers le Capitaine, qui affichait un petit sourire satisfait. Ses yeux, eux, ne souriaient pas. Ils calculaient déjà, anticipaient la suite. La fraction de seconde qu’Adrasté avait perdue avait suffi au Capitaine pour utiliser son don. Il faisait partie de ceux qui pouvaient agir à distance. Il n’avait pas besoin de toucher les corps : ceux-ci s’éveillaient seuls et agissaient selon ses commandements, comme des marionnettes humaines. Humaines et… mortes. C’était en cela que Miller était terriblement utile sur un champ de bataille. Tous les cadavres pouvaient potentiellement devenir ses soldats, pour peu qu’ils restent près de lui.

— Débarrasse-toi de ce truc ! lança Adrasté à Jaime.

Elle n’aurait aucun mal à se défaire des Sans-Vie. Miller, lui, devrait vite être mis hors d’état d’en éveiller d’autres. Aussitôt, elle vit la femme qu’Inya avait tuée quelques minutes auparavant se relever et se précipiter sur elle, les yeux morts. Adrasté agit en un instant : ongles dehors, elle envoya de sa main inapte à la magie un coup si puissant dans le gosier de la Sans-Vie que sa tête se détacha sous le choc et vola plusieurs mètres plus loin. Le sang encore frais gicla sur son avant-bras, mais elle n’y accorda aucune attention. Ce n’était qu’une carcasse, désormais. Seule la magie de Miller faisait bouger leurs membres. Tout en se jetant sur le Capitaine, Adrasté songea à Zaël, qui avait réussi à conserver sa magie dans son corps et ainsi rester en vie malgré l’absence de ses organes vitaux. Ce n’était pas exactement pareil que ces cadavres-marionnettes cependant. L’âme de Zaël était encore présente et était nourrie par sa propre magie.

Alors qu’Adrasté fonçait sur Miller, il s’écarta soudain et au lieu de se loger dans sa poitrine, la main d’Adrasté transperça celle d’un cadavre. Elle retira un cœur qu’elle laissa tomber au sol. Elle s’allongea au sol, y plaqua sa paume valide, et envoya une décharge de magie qu’elle sentit se glisser dans les milliers de racines peuplant la terre sous la couche de poussière. En une fraction de seconde, sa magie se fraya un chemin jusque sous les pieds de Miller, qui, cette fois, n’avait pas prédit son intention. Un gigantesque serpent fait de terre, de pierres et de racines jaillit des profondeurs et s’enroula autour des jambes du Capitaine, qui grimaça de douleur et se retrouva incapable de bouger. Adrasté eut un rictus satisfait. Elle n’avait jamais eu de difficulté à changer la forme et la nature de son don. Cela faisait partie des choses qui faisaient d’elle la plus redoutable des Malaen. Elle était la seule à en être capable. Voilà une chose à laquelle les membres de sa famille ne s’étaient pas attendus… Bien mal leur en avait pris.

Rapidement, Adrasté s’autorisa à risquer un coup d’œil vers Jaime. Elle s’était délivrée du cadavre, mais était à présent aux prises avec Inya. Seule. Adrasté impulsa un peu de sa magie au sol et le serpent grossit encore, enserrant le Capitaine jusqu’à ce ne restent plus visibles que ses yeux bleus et le sommet de sa tête. Il ne pouvait plus faire le moindre geste, ses bras et ses jambes immobilisés au sol. Adrasté se tourna vivement vers Inya, dont toute l’attention était portée sur Jaime. Elle était prête à bondir, prête à arrêter le cœur de son adversaire d’un seul frôlement de doigt. Jaime, elle, se tenait courbée, une expression de concentration intense sur le visage, s’attendant à devoir esquiver d’une seconde à l’autre. Mais ce ne serait pas nécessaire. Maintenant qu’elle n’avait plus qu’une seule cible, Adrasté savait quoi faire. D’un mouvement souple et silencieux, elle se rua sur la Major. Elle ne pourrait pas lui échapper. Bam ! Quelque chose la projeta avec force sur le côté.

— PAR L’ENFER DE…

Adrasté s’écrasa sur le flanc et roula sur plusieurs mètres dans le sol recouvert de poussière et de sang. Que s’était-il passé ?!

— Tu oses m’attaquer par-derrière ? s’exclama une voix aux accents faussement offusqués.

Inya la regardait avec un sourire surpris. D’un rapide coup d’œil, Adrasté vit ce qui l’avait entravée dans sa course. Trois cadavres encore debout, défigurés par les flammes, chair apparente, avaient conjugué leurs efforts pour la dévier de sa trajectoire lorsqu’elle avait sauté sur Inya. Se redressant d’un bond sur le côté pour les éviter alors qu’ils se jetaient à nouveau sur elle, Adrasté essuya à l’aide de sa manche la poussière et le sang qui lui recouvraient les cils et brouillaient sa vision, puis sortit son couteau. D’un seul geste, elle trancha les trois têtes, qui tombèrent au sol à la suite les unes des autres dans un bruit mou. Leurs corps s’affalèrent les uns sur les autres, inanimés. Elle fouetta l’air avec son arme pour en enlever le sang et plongea son regard dans celui d’Inya. La poussière se faisait lourde et les cendres embaumaient l’atmosphère.

— Tu pensais vraiment que je ne t’entendrais pas venir ? dit la Major d’un air exaspéré.

— Oh, tu ne m’avais pas entendue, lança Adrasté. Tu n’entends pas grand-chose, d’ailleurs… Regarde derrière toi.

— Qu’est-ce que…

C’était Adrasté qui souriait, cette fois. Inya parut déconcertée, mais ce qu’elle vit soudain, c’était ce qu’Adrasté avait déjà pu voir arriver sans que la Major s’en rende compte. Profitant de son moment d’inattention, Jaime s’était glissée derrière elle, silencieuse comme elle savait désormais s’y prendre grâce à sa magie, et avait déposé ses mains sur les deux chevilles d’Inya. À la surprise d’Adrasté, ce geste ne fit pas que l’immobiliser. Ce qui se produisit fut étrange : la Major émit un hurlement aigu, strident, qui se répercuta tout autour d’eux. Elle s’effondra au sol en se tordant de douleur.

— Que m’as-tu fait ? s’égosilla-t-elle en levant la tête vers Jaime.

Son armure l’empêchait de se mouvoir correctement dans cette position, mais elle semblait vouloir se tenir les deux chevilles à la manière d’un enfant blessé. Jaime se redressa avec une expression indéchiffrable, sa poitrine se soulevant au gré de sa respiration haletante.

— Mes… Mes tendons… Tu vas le regretter, saleté !

— Tu sais détruire les organes, dit Jaime le souffle court, mais tu es incapable de les reconstituer, c’est bien ça ?

— Qu’est-ce que…

Inya cligna plusieurs fois des yeux, les traits tordus par la souffrance, puis hurla à nouveau :

— Que m’as-tu fait ?

— Tu ne reconnais pas ta propre technique ? Ton propre don ?

Jaime se tut, puis voyant qu’Inya continuait de pousser des cris de douleur et de rage, elle reprit :

— J’ai sectionné tes tendons d’Achille. J’ai utilisé la même forme de magie que toi.

Les yeux d’Inya s’ouvrirent grand et Adrasté ne put s’empêcher de hausser les sourcils. Quand Jaime avait-elle appris à faire cela ? Sans sa mémoire, sa magie ne devrait pas lui être aussi accessible… Était-ce cela qu’elle avait fait, enfermée avec Assil ? Adrasté avait simplement pensé qu’elle apprenait à soigner le corps humain.

Jaime s’agenouilla près d’Inya, qui tenta de s’éloigner et rampa à terre, en proie à une terreur qu’Adrasté ne lui avait jamais vue.

L’image était saisissante. L’armure de la Major émettait des grincements pathétiques contre le sol et ses pieds désormais invalides la suivaient inutilement tandis qu’elle soufflait, gémissait, et s’appuyait sur ses coudes pour avancer comme un ver de terre. Jaime se releva, fit quelques pas pour contourner la Major et s’accroupit à nouveau devant elle, lui barrant le chemin. Adrasté put voir une sorte de tristesse déterminée sur son visage.

Et alors qu’Inya écarquillait les yeux et semblait sur le point de dire quelque chose, Jaime la retourna sur le dos d’un coup de pied, arracha violemment le plastron de son armure et plaqua sa main droite sur sa poitrine. La Major ouvrit la bouche et laissa échapper ce qui ressemblait à un hoquet, puis s’immobilisa, ses yeux ouverts fixés sur Jaime dans une expression de panique qui ne la quitterait jamais plus. Elle émit un râle grave, son thorax s’abaissa lentement et elle cessa de respirer. Après quelques instants, ce qu’Adrasté attendait se produisit : les habituelles larmes firent briller ses yeux sans vie et coulèrent le long de ses joues. La magie d’Inya rejoignait son foyer éternel.

 

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