Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre XXVIII
L’informateur
— ARRÊTEZ ! ARRÊTEZ TOUT ! C’EST MON FILS !
Jaime tourna la tête, alarmée. Elliath, qui avait manifestement couru après Filik, affichait l’air de quelqu’un qui comprenait que sa journée venait de prendre un tournant désagréable. Mais ce n’était pas elle qui avait parlé. Derrière elle, une femme rousse aux cheveux à moitié brûlés se précipita vers eux, poussa tout le monde sur son passage et se jeta par terre.
— Filik ?!
— Bon… Bonjour, maman, articula difficilement Filik, suspendu en l’air dans la mâchoire du dragon.
— REPOSE-LE TOUT DE SUITE ! hurla la femme, le visage déformé par la peur.
Le dragon baissa la tête, ouvrit la gueule et déposa délicatement Filik au sol. C’était comme si son corps venait d’être transpercé par une demi-douzaine de lances.
— Qu’est-ce que tu as fait, Filik ? s’exclama Adrasté.
Elle se redressa, allongea précautionneusement l’Enfant Immortel au sol à côté d’elle et rampa vers Filik.
Celui-ci eut un petit sourire surpris et murmura :
— C’est la première fois que tu m’appelles par mon prénom.
Adrasté lâcha un rire mouillé et posa une main sale et tremblante sur la poitrine de Filik.
— Tu n’as pas trop mal ?
— Un peu… répondit-il d’un ton éteint. J’ai connu mieux.
Dans un grondement curieux, Azur s’avança également vers Filik et contempla ses plaies béantes comme s’il avait voulu l’examiner, la tête légèrement penchée. La mère de Filik ne prêta aucune attention aux alentours. Elle regarda son fils, les mains tremblantes.
— Qu’est-ce que tu… Pourquoi est-ce que… Où étais-tu ? Pourquoi…
Mais elle éclata en sanglots et fut incapable de dire un mot de plus.
— Faites reculer le dragon, dit alors Jaime d’une voix décidée.
Le choc commençait à se dissiper et elle récupérait lentement ses facultés de compréhension. Elle s’avança vers Filik à grands pas. Comme si elle venait de se rendre compte qu’elle était entourée de monde, la mère de Filik remarqua Jaime, puis Adrasté.
— Je sais qui tu es… dit-elle en ouvrant grand les yeux. Tu… Une Malaen !
Elle eut un mouvement de recul et sembla sur le point d’empoigner son épée, mais Filik posa une main sur son poignet. Décontenancée, elle écarquilla les yeux et hésita. Jaime se mit à genoux auprès d’elle, passa ses mains sur les plaies de Filik, puis regarda Adrasté face à elle.
— Toi et moi. Ensemble.
— Tu penses que ça peut marcher ? dit Adrasté. Il… Il est quand même…
— À nous deux, nous avons probablement une charge magique supérieure à tout le pays, assura Jaime. Si on s’y prend vite…
— … et si quelqu’un consent à éloigner tous ces dragons, acheva Adrasté d’une voix forte.
La mère de Filik hésita un instant.
— Vous voulez guérir ses blessures ?
— Quoi d’autre ? répliqua Adrasté.
La femme parut d’abord sur le point de réagir avec colère, mais ses yeux se posèrent sur la main d’Adrasté, fermement serrée sur celle de son fils. Elle leva la tête et s’adressa aux dragonniers.
— Reculez ! Tous !
Il y eut un mouvement général et un large cercle se libéra autour d’eux. Boltz vint doucement emmener Azur loin de Filik. Jaime entendit le dragon gronder avec inquiétude. Tous les dragonniers et les soldats encore en vie observaient la scène, désormais. Tout autour, la cour du Grand Palais était en ruine, tapissée de corps, d’armes et de sang. Jaime prit une profonde inspiration et mit ses mains sur la poitrine de Filik. Adrasté posa la sienne sur son abdomen, là où les intestins avaient été perforés.
— À trois, dit Jaime. Un… deux…
Elles libérèrent toutes les deux autant de magie qu’elles le purent, prenant soin de la doser pour ne pas traumatiser les organes, l’envoyant se mélanger l’une à l’autre au sein du corps frêle de Filik, qui fut parcouru d’une sorte de spasme. Durant quelques secondes, rien ne changea. Jaime fut prise d’un énorme doute. Et si finalement leur magie ne suffisait pas ? Et si les blessures de Filik étaient trop…
Mais enfin, après un temps qui lui parut interminable, elle vit les jets de sang se transformer en légers écoulements, puis se résorber lentement jusqu’à disparaître totalement. Les plaies béantes se rétractèrent. La respiration de Filik se fit moins sifflante et son corps se relâcha. Jaime vit ses sourcils froncés se détendre en une expression plus paisible. Il se produisit alors une chose étrange. Une douce lumière dorée s’éleva peu à peu de Filik. Petit à petit, elle se fit plus brillante et bientôt, elle éclairait toute la cour comme en plein jour et toutes deux durent fermer les yeux pour ne pas être aveuglées. Sous ses mains, Jaime sentit que la respiration était redevenue calme et que son cœur battait normalement.
Jaime retira doucement sa main, Adrasté l’imita et la lumière s’estompa aussi progressivement qu’elle était apparue. Filik dormait, l’air paisible. Ses plaies n’étaient pas tout à fait refermées, mais étaient à présent superficielles. À côté de Jaime, la belle femme rousse aux cheveux brûlés regardait son fils avec l’air d’être confrontée à un dilemme cornélien.
— Il… il va s’en sortir ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
— Oui, dit Jaime. Il est hors de danger. Boltz, emmène-le à l’abri, tu veux ?
La mère de Filik s’interposa entre Boltz et son fils dans une posture protectrice et Adrasté intervint d’un air agacé.
— Je vous ferais remarquer que ce n’est pas l’un de nous qui a failli le tuer, lança-t-elle, mais bien un de vos dragons ! Ce n’est pas de nous qu’il faut vous méfier. Vous pourriez au moins nous remercier de l’avoir sauvé !
— Filik est notre ami, ajouta Boltz d’un ton plus calme, c’est lui qui m’a appris à dompter ce dragon lorsqu’il a compris que j’avais du sang Ildari. Je vais simplement l’éloigner d’ici, l’air n’est pas très sain.
La mère de Filik les observa tour à tour et échangea un regard avec quelques autres dragonniers, qui haussèrent les épaules d’un air perdu. Elle s’écarta alors avec méfiance. Jaime remarqua qu’Adrasté était retournée vers le petit garçon. Il était minuscule… Était-il vraiment le Malaen originel ?
— Tout va bien, maintenant, disait Adrasté.
Le petit corps frêle de l’Enfant était à moitié étendu sur ses genoux et elle l’enlaçait comme pour l’endormir, une main posée sur sa joue.
— Tu es revenue, murmurait-il d’une voix tendre. Où étais-tu partie ?
— Je devais… Je ne pouvais pas rester ici, sanglota Adrasté. Je n’avais pas le choix. Je suis désolée de t’avoir laissé tout seul.
— Je… n’arrive plus… à… Le sang… Il me faut… Le sang de…
Il tourna la tête vers Jaime, qui ne put s’empêcher de faire un pas en arrière et jeta un regard alarmé à Adrasté. Celle-ci secoua la tête et renifla.
— Ce n’est… Ce n’est pas possible, je suis désolée.
Après quelques secondes de silence, l’Enfant dit :
— Alors, ça y est ?
— De quoi parles-tu ?
— La mort… Quelle étrange idée.
Adrasté étouffa un sanglot, pressa ses lèvres si fort qu’elles blanchirent et serra les paupières, les sourcils froncés, tandis que des larmes inondaient silencieusement ses joues et disparaissaient dans les cheveux bouclés de l’Enfant. Elle se balançait sans cesse d’avant en arrière, berçant le minuscule garçon au teint pâle qui n’ouvrait plus les yeux que par intermittence. Sa petite main était refermée autour du poignet d’Adrasté comme pour s’assurer que cette fois, elle resterait avec lui. Autour d’eux, personne n’osait dire un mot ou intervenir, pas même les dragonniers, qui étaient tenus à distance par la mère de Filik.
— De toute façon, tu es revenue, murmura-t-il si bas qu’il était difficile de distinguer ce qu’il disait, tant sa voix n’était plus qu’un souffle. Alors tout va bien. Je vais juste… m’endormir un peu.
Il ferma les yeux et ne les rouvrit plus. Sa main glissa du poignet d’Adrasté presque comme une caresse et tomba sur ses cuisses avec la délicatesse d’une plume. Jaime sentit un frémissement étrange la parcourir et frissonna. Adrasté baissa sa tête au-dessus de la poitrine de l’Enfant Immortel sans cesser de le bercer et Jaime l’entendit sangloter silencieusement. Lentement, elle se pencha derrière Adrasté et l’étreignit. Ce fut comme un signal. Adrasté laissa échapper une longue lamentation qui semblait contenir bien plus que le deuil de ce qu’elle venait de subir. Sa voix résonna par-dessus les collines qui se dressaient autour de la Capitale. Jaime y décela certes toute sa souffrance présente, mais également celle de son passé, et celle qu’elle avait récupérée à travers les souvenirs de Jaime. Tout ressortait, tout la quittait. Le frisson de Jaime s’intensifia et elle eut la forte impression que quelque chose était en train de se passer. Au moment où l’Enfant Immortel avait rendu son dernier souffle, quelque chose s’était produit tout autour d’eux. Elle vit les habituelles larmes couler de ses yeux fermés et se rappela ce qu’elle avait lu dans le livre à la bibliothèque.
— Adrasté…
Jaime voulait éviter de la brusquer, mais Adrasté parut aussi se rendre compte que quelque chose n’allait pas et leva la tête vers elle en fronçant les sourcils d’un air perplexe. Avec une infinie précaution, elle reposa le corps de l’Enfant et mit sa main au sol. Rien ne se produisit. Elle l’ouvrit au-dessus d’elle comme elle l’avait fait pour créer le bouclier qui les avait protégées, mais il ne se matérialisa que très peu.
— Ma magie, dit-elle doucement, j’ai l’impression de moins la sentir… Comme si elle faiblissait.
Elle leva vers Jaime un regard qu’elle ne lui avait jamais connu auparavant. Jaime, elle, ressentait toujours la chaleur rassurante de la magie dans son sang.
— Je pense, commença Jaime, que ce garçon était la source de tous les pouvoirs des Bénis… Tant qu’il vivait, la magie vivait avec lui. C’est pour ça qu’il devait boire mon sang, tu te rappelles ? C’est un peu comme si j’étais la source et lui la cascade…
— C’est aussi pour ça que mon frère a paniqué lorsqu’il l’a vu débarquer ici, à la portée de tous les dragons et des soldats d’Ilderad, ajouta Boltz d’un ton sombre. Il ne voulait pas perdre ses précieux pouvoirs…
— Eh bien, c’était le plan qui nous avait été communiqué, oui, intervint la mère de Filik en s’avançant à nouveau vers eux, nous devions trouver et tuer cet enfant. Nous savions que vous aviez planifié d’attaquer Ilderad et nous voulions définitivement mettre fin à cette magie dénaturée, mais j’étais loin de me douter que mon fils serait avec vous.
— Attaquer Ilderad ? dit Adrasté en fronçant les sourcils. De quoi parlez-vous ?
— Colonel Ruadh, dit un des soldats, ne vous approchez pas trop près de…
Mais la mère de Filik leva la main d’un geste impérieux.
— Il y a quelques mois, notre espion nous a informés de l’intention d’Omphal de s’en prendre à nous. Juste avant le massacre de votre secte. Il nous a également parlé de la nouvelle sorte de Bénis dégénérés aux yeux noirs, de la dernière héritière des Malaen réputée pour être la plus sanguinaire… Alors nous avons voulu frapper avant vous et en finir une bonne fois pour toutes avec ces bénédictions. Notre informateur nous avait expliqué que cet enfant était la source de tous vos pouvoirs. Nous devions réussir à l’atteindre et le tuer.
— Les Bénis dégénérés auxquels vous faites référence sont les miens.
Jaime tourna la tête. C’était Zaël. Sa haute silhouette massive venait d’apparaître entre les soldats d’Ilderad, qui lui jetèrent un regard méfiant et reculèrent de plusieurs pas.
— J’ai moi-même été libéré du Grand Palais pour venir en aide à Ilderad. Je souhaite également me venger de l’Ancien Vœu. Je pensais que vous le saviez.
Il regarda autour de lui et s’arrêta sur le corps inerte de l’Enfant.
— Ma cible, c’était lui. Pas Ilderad. Je suis de votre côté.
Le Colonel Ruadh dévisagea Zaël d’un air interdit. C’était une belle femme rousse aux traits sévères, mais ce qu’elle venait d’entendre lui donnait un air légèrement égaré. Après quelques secondes, elle s’avança vers Adrasté. Elles étaient toutes les deux très grandes.
— Adrasté Malaen, dit-elle après un long moment de silence. Vous avez sauvé la vie de mon fils. Nous allons rentrer et tirer tout cela au clair. Ilderad vous viendra en aide pour la reconstruction de votre pays, vous avez ma parole.
Elle tendit la main vers Adrasté, l’invitant à la serrer. Durant quelques instants, personne n’osa respirer. Tout le monde avait les yeux rivés sur les deux femmes qui se tenaient au milieu du cercle, l’une face à l’autre. Mais Adrasté tourna la tête et s’approcha de Zaël.
— Dis-moi, dit-elle en faisant face au géant, qui t’a libéré du Grand Palais ?
Avant que Zaël ne puisse répondre, une nouvelle voix s’éleva.
— C’est moi.
Une silhouette au dos voûté fendit le cercle et s’avança vers eux à petits pas. Le cœur de Jaime fit un bond. Elle reconnaissait cet homme.
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