Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XX

 

Cinq heures avant le massacre

 

Djaus avançait à pas vifs dans la cour du Grand Palais. Les paroles qu’il venait de surprendre à l’Assemblée résonnaient encore dans son esprit. Il devait prévenir Adrasté, et vite. Les Malaen voulaient la tuer. Ou en tout cas, ils comptaient faire en sorte qu’elle perde l’esprit et ne puisse plus agir de son propre chef. Djaus connaissait le Béni miroir d’Adrasté dont avait parlé Le Haut. Il l’avait déjà rencontré. Il se souvenait également l’avoir vu le jour de son arrivée au Grand Palais. Mais le Béni miroir adulte n’était plus le même petit garçon qui était arrivé entre ces murs un beau jour de soleil. Il n’était même plus réellement humain… Son regard, ses gestes, ses mots… Djaus ne connaissait qu’une seule autre personne qui détestait l’Ancien Vœu autant que ce Béni, désormais. Il se précipita à l’intérieur des écuries, mais avant qu’il n’ait atteint l’échelle, il vit les bottes d’Adrasté dépasser du sol de la mezzanine et entamer la descente.

— Il faut que nous parlions, Votre Sainteté, chuchota-t-il d’une voix haletante après avoir vérifié qu’aucun garde ne se trouvait à proximité.

Adrasté le dévisagea avec un regard surpris.

— Bien sûr, mais… Djaus, tu transpires !

— J’ai dû faire vite, dit-il, je ne sais pas quand ils comptent passer à l’action… Ils semblaient pressés… Je devais vous prévenir…

Il inspira et lui rapporta tout ce qu’il avait entendu dans la Salle Blanche. Après la déclaration d’Adrasté et son départ de l’Assemblée, Le Haut avait annoncé qu’il était sur le point de prendre des mesures. Ils allaient forcer Adrasté à aspirer les dons d’un Béni miroir, ce qui la tuerait probablement. Mais avant de mourir, elle transfèrerait son propre don à son grand-père. Adrasté avait d’abord semblé sceptique, puis incrédule. À mesure qu’il approchait de la fin de son récit, il vit son regard s’assombrir.

— Je le savais, marmonna-t-elle.

Elle se détourna de Djaus et s’enfonça entre les box des chevaux d’une démarche contenue, puis finit par décocher un coup de pied dans un amas de paille, qui s’éparpilla dans les airs et retomba au sol. Le cheval qui se trouvait le plus près d’elle secoua nerveusement la tête.

— Je le savais ! répéta Adrasté d’une voix plus forte. J’étais sûre que ça ne pouvait pas être si facile ! C’était trop beau !

Djaus la rejoignit en faisant de grands gestes pour l’inciter à baisser la voix.

— Il ne faut surtout pas qu’on nous entende, Votre Sainteté… Si quelqu’un savait que je vous ai dit tout cela…

— Je sais, je sais, excuse-moi, dit Adrasté en secouant la tête.

Elle respirait cependant avec difficulté. Djaus la vit regarder autour d’elle et s’attarder sur son cheval préféré, Möy.

— Vous… vous envisagez de fuir ? souffla Djaus.

— Quelle autre solution vois-tu ? rétorqua Adrasté d’un ton brusque. Tu penses que je devrais attendre ici sagement pendant que…

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tout va bien ?

La Gardienne venait de descendre l’échelle et paraissait inquiète.

— Excuse-moi, je ne voulais pas te réveiller, dit Adrasté en s’avançant vers elle, on discutait.

Elle jeta un regard éloquent vers Djaus, qui le lui rendit avec gravité.

— Je dois retourner à la Tour Nord, dit-elle sans vraiment savoir à qui elle s’adressait.

Adrasté passa devant eux et sortit de l’écurie. Elle devait réfléchir. Le temps pressait. Ce n’était peut-être plus qu’une question de minutes. Il lui fallait comprendre ce qu’elle pouvait faire. Sa vie était en danger. Elle pensa à la Gardienne et à ce qui lui arriverait si Adrasté n’était plus là…

L’écurie avait beau être constamment baignée dans une sorte de puanteur stagnante, elle y avait passé les moments les plus heureux de sa vie d’adulte. À deux, elles avaient grandi là, dans cette grotesque mezzanine, à l’écart des autres, avec pour seule compagnie les chevaux, leurs animaux de paille et les quelques araignées qui peuplaient les coins des murs. Pourraient-elles continuer, ailleurs ? Adrasté se faisait l’impression d’une horloge cassée. Son esprit était plongé dans un brouillard complet et une seule aiguille semblait la ramener à la Gardienne, quoi qu’elle fasse.

— Poussez-vous de mon chemin ! aboya-t-elle à des serviteurs qui bondirent sur le côté d’un air surpris alors qu’elle traversait la cour.

Elle se sentait coincée. Pourquoi avait-il fallu qu’elle confronte Le Haut ? Pourquoi n’avait-elle pas simplement serré les dents, continué de faire semblant ? Elle se mordit la langue si fort qu’un goût de sang se répandit dans sa bouche, âcre et ferreux. Elle avait été si bête. Si sûre d’elle. À aucun moment elle n’avait pensé que son grand-père chercherait à la remplacer. Il avait déjà tout prévu. Depuis le début, il voulait se débarrasser d’elle, faire en sorte qu’elle ne soit plus un pivot de leur influence. Finalement, elle n’était pas indispensable. Plus maintenant, en tout cas.

Adrasté entra au sein du Grand Palais par la porte principale. Aussitôt, ses pas se mirent à résonner contre les hauts plafonds de marbre et se décuplèrent en écho assourdissant. Cet écho lui donnait toujours l’étrange impression d’être suivie, comme si quelqu’un marchait derrière elle au même rythme. Elle était habituée, cependant. Le Grand Palais n’était pas très fréquenté à cette heure-ci. Regardant autour d’elle, elle sursauta une ou deux fois lorsqu’elle crut apercevoir un membre de sa famille, mais parvint au pied de la Tour Nord sans croiser aucun Malaen. Elle grimpa l’escalier en colimaçon quatre à quatre, son ombre dansant sur le mur à mesure qu’elle passait devant les torches disposées tout du long.

— Votre Sainteté, s’il vous plaît…

Adrasté faillit rater une marche.

— Djaus ! Qu’est-ce que tu fais ici ?! Tu m’as suivie ?

— Depuis les écuries, Votre Sainteté… Je préférais attendre le bon moment pour…

— Je suis venue ici pour être seule, coupa Adrasté.

— Je l’entends bien, Votre Sainteté, mais je voulais vous dire quelque chose loin de la Gardienne.

— Retourne aux écuries, Djaus, je reviens dans un petit moment.

Djaus ne bougea pas. C’était bien la première fois qu’Adrasté le voyait désobéir. Il s’inclina légèrement et baissa la tête comme pour éviter son regard.

— Je sais que je… que je ne suis qu’un serviteur, Votre Sainteté… Je suis à votre service, ainsi qu’à celui de la Gardienne.

— Elle a un nom, Djaus. Pourquoi l’appelles-tu toujours la Gardienne ?

— Ma profession m’y oblige, répondit doucement Djaus en se baissant encore plus, elle est la Gardienne, ou sa Sainteté, étant investie du même pouvoir que vous. Et c’est de cela que je voulais vous parler.

Il poursuivit à voix si basse qu’Adrasté dut se pencher pour l’entendre.

— Toutes les anomalies que l’on voit ces dernières années chez les Bénis ne sont pas le fruit du hasard. Le pouvoir des Bénis décroît depuis que le consentement a disparu…

Adrasté fronça des sourcils.

— Depuis que les pouvoirs de l’Omphalos sont transmis contre la volonté de la Gardienne, le pouvoir est dénaturé, difforme, reprit Djaus, une lueur apeurée dans ses yeux tombants. Il est sali… La magie ne sait pas fonctionner lorsqu’elle n’est pas consentie. De plus en plus de nouveau-nés présentent des tares abominables…

Adrasté secoua la tête et leva la main pour l’intimer à se taire. Elle commençait à comprendre où Djaus voulait en venir, ce qui lui donnait une sensation glacée dans le creux de l’estomac.

Tant que les Malaen étaient en vie et qu’ils forçaient la Gardienne à transmettre le pouvoir de l’Omphalos, ce n’était pas seulement elle et Adrasté qui étaient en danger, mais le Royaume tout entier. Ce que Djaus suggérait était désormais limpide.

— Je suis navré, Votre Sainteté, mais vous n’allez pas avoir le choix… Si vous le faites, vous n’aurez pas à fuir, vous…

— C’est impossible. Je ne…

Elle hésita et se pencha vers Djaus. Sa voix se fit si basse que le vieillard dut presque coller son oreille à la bouche d’Adrasté pour l’entendre.

— Penses-tu vraiment que je puisse tuer ma propre famille ?! Même pour sauver le Royaume ?

— Le Royaume… et la Gardienne, Votre Sainteté.

— Je ne suis pas une meurtrière, Djaus !

— Eux, pourtant, projettent de vous tuer.

Adrasté se redressa, le cœur battant. Ses pensées se bousculaient. Elle n’arrivait pas à réfléchir. Rejetant ses cheveux en arrière dans un geste fébrile, elle serra les lèvres et se remit à monter les marches.

— Merci Djaus, lança-t-elle sans se retourner. Je te retrouve dans une heure.

— Mais, je…

— Dans une heure, Djaus.

Djaus ouvrit la bouche comme s’il voulait protester, puis la referma et s’inclina à nouveau. Il fit volte-face et descendit précautionneusement l’escalier en s’aidant de la rampe. Adrasté jeta un regard en arrière juste à temps pour voir sa silhouette voûtée disparaître, suivie par son ombre qui flotta un instant de plus sur la pierre avant d’être avalée par l’angle du couloir. Elle reprit son chemin.

Djaus avait raison. Tant que ces bénédictions ne cesseraient pas, personne n’était à l’abri. Ni Adrasté, ni la Gardienne, ni le Royaume. Adrasté sentit un frisson lui hérisser la nuque lorsqu’elle imagina la Gardienne, seule au Grand Palais, à la merci des Malaen… à la merci de son grand-père. Mais si elles s’échappaient, elles seraient loin de lui… Pour un temps du moins. Elles seraient sans doute traquées sans relâche, même au-delà des frontières du pays. Et si elles parvenaient à traverser les frontières d’Ilderad, ce pays qu’on disait réputé pour ses dragons, elles seraient également en danger. Que feraient les Ildari s’ils mettaient la main sur le réceptacle de l’Omphalos ? Elle n’osa pas l’imaginer.

Alors qu’elle aurait dû s’arrêter et bifurquer dans le couloir pour accéder à sa chambre, elle continua jusqu’à arriver au dernier étage. Très bien, pensa-t-elle. Elle allait partir. Partir, disparaître à jamais, et s’assurer que la Gardienne ne conserve aucun souvenir de son horrible passé. Elle pourrait ainsi vivre librement, loin du Grand Palais. Mais ce n’était pas suffisant. Tant que les Malaen seraient en vie, ils n’auraient de cesse de les traquer. Il fallait donc qu’ils meurent. Seulement, avant, elle prendrait soin de donner les bonnes instructions à Djaus pour éloigner la Gardienne.

Adrasté détestait ses propres pouvoirs. Ils la rendaient puissante, mais elle aurait volontiers brûlé tout le Grand Palais en s’enfermant elle-même à l’intérieur pour ne plus avoir à bénir qui que ce soit. Elle parvint au dernier étage et s’arrêta devant la chambre de l’Enfant. Elle avait compris ce qu’elle devait faire. Et ce serait fait aujourd’hui.

 

***

 

Djaus regagna le bas de l’escalier, le regard fermé. Il devrait à présent faire confiance à Adrasté. Il était primordial qu’elle se résolve à tous les tuer. Elle les avait toujours haïs, mais Djaus savait qu’elle n’aurait jamais pensé d’elle-même à les tuer pour les arrêter. Selon ses propres mots, elle n’était pas une meurtrière. Mais il fallait qu’elle le devienne…

Alors qu’il n’était plus qu’à quelques pas de l’entrée du hall, il s’arrêta quelques secondes… puis pivota et s’engouffra dans un couloir étroit qui menait vers l’aile des Bénis. Une fois arrivé, il fit de son mieux pour avoir l’air affairé. Il passa d’abord à la bibliothèque et salua d’un petit hochement de tête quelques scientifiques concentrés sur de gros livres. Ils ne lui accordèrent pas la moindre attention. L’immense pièce circulaire était totalement silencieuse. Les murs blancs et noirs avaient été sculptés en étagères creuses, de manière à accueillir les milliers de livres et parchemins qu’on y avait nichés. Deux balcons surplombaient la salle principale, chargés eux aussi d’ouvrages et de documents sur toute la surface de leurs murs. Des échelles se dressaient partout, certaines occupées par des scientifiques à l’expression perplexe. Djaus prit une pile de livres qu’il passa sous son bras comme s’il savait très bien pourquoi il était venu. C’était ici que toutes les recherches de l’Ancien Vœu étaient documentées. Toutes leurs découvertes au sujet des Bénis, toutes leurs expériences et hypothèses y étaient minutieusement notées et décrites. Presque tous les secrets liés à l’Omphalos se trouvaient ici.

Toujours à pas feutrés pour ne pas perturber le silence des lieux et pour éviter d’attirer l’attention, Djaus sortit par la porte opposée à celle par laquelle il était entré et la referma avec précaution derrière lui. Muni de ses livres, il ne put s’empêcher de remarquer que de ce côté-ci de la porte, l’atmosphère était totalement différente. Des voix s’élevaient de partout, pourtant il ne voyait personne. Il se trouvait au bout d’un long corridor bien moins éclairé que la bibliothèque et les autres pièces du Grand Palais. Ici, plus de marbre, mais une pierre grise et brute, taillée grossièrement. Deux grandes portes noires se faisaient face de chaque côté du couloir et Djaus entendit provenir de chacune d’elles des cris déchirants. C’était ici que les recherches au sujet des Bénis étaient menées. Rentrant la tête dans les épaules, il ajusta les livres qu’il portait sous le bras et avança le long du couloir, vers deux gardes postés devant l’arcade qui se trouvait à l’opposé. En le voyant arriver, ils croisèrent leurs lances. Il prit une profonde inspiration avant de dire :

— J’ai été envoyé par Sa Sainteté Adrasté Malaen. Elle souhaite que je transmette un message à l’un des Bénis pour une future Appropriation.

C’était ainsi qu’ils avaient nommé le processus lors duquel Adrasté absorbait une partie de leurs pouvoirs. Les gardes dévisagèrent Djaus une fraction de seconde, puis firent un pas de côté, libérant le passage à travers l’arcade. Très bien, songea-t-il, il n’y a plus qu’à le trouver, maintenant. Il arriva dans une petite cour déserte à l’aspect sobre, au milieu de laquelle une pancarte indiquait :

 

Salle d’Appel, Rez-de-chaussée

Cour, Rez-de-chaussée

Réfectoire, Premier étage à droite

Salle d’Études, Deuxième étage à gauche

Dortoirs, Deuxième étage

Infirmerie, Troisième étage

Djaus réfléchit un instant, puis monta lentement les escaliers, ne s’arrêtant que lorsqu’il eut atteint le troisième étage. Dans cette aile du Grand Palais, les Bénis pouvaient se promener librement. C’était ici qu’ils vivaient et hormis les heures des repas, d’études et d’appels pour se rendre en salle d’expériences, ils pouvaient jouir de leur temps comme bon leur semblait. Mais la plupart d’entre eux restaient dans leurs dortoirs ou à l’infirmerie pour soigner des dommages souvent dus aux expériences.

Djaus ouvrit la porte de l’infirmerie. Ici, le plafond était très haut, et tout se répercutait en un écho confus et constant. Plusieurs colonnes blanches longeaient les murs et de petites fenêtres ovales laissaient passer une lumière blafarde. Les lits, dos aux murs, étaient presque tous occupés et des guérisseurs y allaient et venaient d’un air grave. Ces derniers n’étaient autre que des Bénis ayant la capacité de traiter certaines afflictions corporelles et mentales, et il en vit trois ou quatre se presser avec bruit autour de blessés allongés sur des tables de pierre à l’aspect très inconfortable, placées tout au fond de la salle, là où la lumière peinait le plus à pénétrer à cause de l’absence de fenêtre. Il régnait une odeur pestilentielle de maladie, de sang et de médicaments. Certains blessés criaient, pleuraient, ou gémissaient dans un flot continu. Djaus regarda attentivement chaque corps étendu sur les tables en avançant lentement vers le fond de la pièce. Aucun guérisseur ne l’interpela. Ils étaient habitués à sa présence ici et ne le remarquaient plus.

Enfin, il le reconnut. Le Béni miroir d’Adrasté. Djaus s’arrêta à bonne distance et l’observa. Il portait une expression figée. Le flanc encore rouge d’une mutilation récente, il fixait la voûte au-dessus de sa tête d’un regard vide. Un géant de presque deux mètres, dont les épaules massives dépassaient de la table pourtant plus large que celles de ses voisins. Djaus s’approcha d’un pas hésitant et se racla la gorge.

— Bonjour, Zaël.

Zaël détacha les yeux du plafond et eut un air légèrement surpris lorsqu’il le vit.

 

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PARTIE III

 

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