Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre III
Le dîner
Adrasté n’aimait pas être ici. Pas du tout, même. Enfermée comme un animal en cage dans cette petite auberge, entourée de personnes qui, elle le savait, auraient toutes souhaité qu’elle soit ailleurs. Parfois, elle songeait à partir, maintenant que ses blessures avaient guéri. Impossible, cependant. Elle devait rester près de Jaime. Les premières journées avaient été difficiles, pénibles. Elle ne comprenait toujours pas ce que Zaël lui avait fait, mais les nausées et la migraine s’étaient attardées plusieurs jours après son attaque, malgré les soins d’Assil. Lorsque Jaime était venue la voir, elle avait fait de son mieux pour cacher sa douleur, mais celle-ci l’avait rendue irascible et désagréable. Ses questions étaient légitimes, elle en était consciente. Il était parfaitement naturel qu’elle veuille récupérer ses souvenirs. Néanmoins, rien de ce que Jaime pourrait lui dire ne l’en convaincrait. Pas tant que cela ne serait pas sûr. Et pour l’heure, ce n’était pas sûr. Les conséquences de sa mémoire retrouvée pourraient être terribles et elle savait que ce n’était pas le moment. Cela faisait plusieurs jours qu’elle était ici, maintenant. Plusieurs jours au cours desquels la pluie n’avait cessé de marteler à sa fenêtre, une pluie torrentielle qui l’avait empêchée de dormir convenablement. Parfois, un coup de tonnerre faisait vibrer la pièce et elle se dressait d’un bond, pensant qu’il s’agissait d’une attaque. Chaque jour, elle flairait la perspective imminente d’une descente de l’Ancien Vœu, de l’armée de Zaël, d’Ilderad… et elle avait l’impression d’être une proie facile, confinée dans cette petite auberge, exposée et vulnérable. Elle aurait préféré être en mouvement.
Au moins, grâce aux soins d’Assil, elle n’avait plus mal. Un seul problème demeurait : sa main droite. Sa fichue main droite. Quoi qu’elle fasse, rien ne semblait la décider à concentrer à nouveau sa magie. Elle ne pouvait presque plus l’y sentir. C’était comme une légère chaleur qui tentait de s’y glisser, mais restait coincée à son poignet. Des heures durant, grommelant, pestant, Adrasté s’était acharnée à mener sa magie jusqu’à sa main. Mais c’était peine perdue. Excédée, elle avait fini par abandonner. Comme s’il le faisait exprès, Filik se montrait toujours à ce moment précis, lorsqu’à bout de nerfs, elle donnait un coup de pied dans le mur. Ce ne fut pas différent aujourd’hui. Un « toc, toc, toc » léger s’éleva alors qu’Adrasté transpirait sous un effort de concentration, fixant sa paume droite avec colère.
— Qu’est-ce que tu veux, encore ?! s’exclama-t-elle sans un regard vers la porte qui venait de s’ouvrir.
Mais ce n’était pas Filik.
— Euh… Excuse-moi, je peux revenir plus tard, si…
— Non… Non, entre, Maddie, dit Adrasté lorsqu’elle la reconnut. Je ne pensais pas que c’était toi.
La tête de Maddie dépassait de l’embrasure. Contrairement à d’habitude, elle ne portait pas le plateau sur lequel elle disposait ses repas. Adrasté devait bien l’avouer, la tenancière s’était montrée serviable à son égard, mais elle voyait bien qu’elle lui faisait un peu peur. Elle ne lui adressait que peu la parole, ne l’approchait pas si elle pouvait l’éviter et sursautait à chaque fois qu’Adrasté faisait un geste. Cela n’était pas étonnant. Maddie semblait être de ceux qui croyaient aux histoires de paysans, celles qui décrivaient Adrasté comme une criminelle brutale et sanguinaire. Néanmoins, elle l’avait accueillie, cachée et nourrie. Pour cela, Adrasté lui était extrêmement reconnaissante et tentait de paraître aimable. Maddie hésitait à entrer.
— Oui ? dit Adrasté d’un ton qu’elle s’efforça de rendre poli.
Maddie se mit à piétiner comme si Adrasté avait fait preuve d’impatience et balbutia :
— Écoute, je me demandais si… si tu voulais bien dîner avec tout le monde aujourd’hui. En… En bas, précisa-t-elle.
— Je ne préfèrerais pas, dit immédiatement Adrasté.
Elle avait fait de son mieux pour éviter les autres jusqu’à présent.
— C’est que… ça me rendrait les choses plus faciles, tu comprends ? insista Maddie, et Adrasté vit son visage prendre une teinte rosée. Venig est bientôt rétabli, c’est sûr, seulement… il n’est pas encore suffisamment remis pour m’aider.
— Je comprends très bien, assura Adrasté. Je n’ai pas besoin de dîner, ne te fatigue pas pour moi. Je reste.
Elle s’allongea sur son lit et s’apprêta à tirer sa couverture, mais à sa surprise, Maddie fit plusieurs pas en avant et se planta devant elle, les mains sur la taille.
— Ça suffit, maintenant ! s’exclama-t-elle.
Adrasté cligna des yeux et se redressa avec stupéfaction.
— Je ne vais pas t’apporter indéfiniment tes plateaux-repas, j’ai une auberge à gérer !
— Je… Maddie, je ne voulais pas dire que…
— Tu refuses de nous voir, tu nous évites tous, j’en ai assez ! coupa Maddie en faisant de grands gestes vers le couloir. Maintenant tu descends et tu dînes avec tout le monde ! C’est une auberge familiale ici, personne ne mange dans son coin !
Éberluée, Adrasté vit le visage de la petite femme replète enfler comme un ballon tandis qu’elle gesticulait et s’éloignait vers la porte d’une démarche furibonde. Soudain, elle sembla se raviser, s’arrêta et jeta un regard rougeoyant vers Adrasté.
— Nous t’avons sauvée de cet illuminé ! Jaime a insisté pour qu’on prenne soin de toi ! On t’a cachée sans te poser la moindre question ! Et toi, tu… tu ne fais aucun effort ! Si notre compagnie te déplaît, tu peux nous le dire, tu sais !
— Pas du tout, protesta Adrasté en secouant frénétiquement la tête, je pensais plutôt que les autres ne voudraient pas…
— Des prétextes, tout ça ! s’exclama Maddie en levant un doigt autoritaire vers Adrasté. Descends, maintenant ! Nous t’attendons pour dîner.
Sans vraiment comprendre pourquoi, Adrasté se redressa lentement et repoussa sa couverture sans dire un mot, les yeux fixés sur la tenancière, qui laissa sa porte grande ouverte et s’éloigna vers les escaliers. Puis elle l’entendit crier :
— Et tu as intérêt à présenter tes excuses à tout le monde !
Adrasté resta quelques instants immobile dans l’embrasure, les bras ballants, désarmée par les remontrances qu’elle venait d’essuyer comme une enfant. Puis, dans un grommellement sonore, elle s’avança vers les marches qui donnaient sur la pièce principale. Elle en descendit la moitié et s’arrêta net. En bas, au milieu de la salle, plusieurs personnes assises autour d’une table spacieuse à peine visible sous des mets copieux la fixaient avec de grands yeux ronds. Elle vit d’abord Jaime, qui était la seule à ne pas avoir levé la tête vers elle, Filik, qui arborait un petit sourire joyeux, et Assil, qui regardait tour à tour Adrasté et l’assiette posée devant lui, comme s’il était gêné. Elle ne reconnaissait aucun des autres convives, mais tous semblaient mal à l’aise, se raclant la gorge et la dévisageant avec embarras. Seul l’homme brun aux yeux bleus qu’elle avait déjà vu dans la forêt – Filik lui avait dit qu’il s’appelait Boltz – ricanait d’un air espiègle en jouant avec sa cuillère. Ils avaient tout entendu. Et manifestement, aucun d’eux n’était ravi de sa présence. Exactement comme elle l’avait prédit. Très bien. Elle s’apprêta à faire volte-face et remonter les escaliers lorsque Maddie réapparut derrière une marmite si grande qu’elle semblait flotter dans le vide.
— Ah, tu es là, bien ! lança-t-elle en titubant. Aide-moi avant que je ne serve à dîner au plancher, tu veux ?
Adrasté se précipita et prit l’énorme récipient des mains de Maddie. Elle crut apercevoir Boltz amorcer un geste pour se lever, mais Maddie lui jeta un regard perçant et il se ravisa.
— Merci ! Faites-lui de la place, allez !
La marmite empêchait Adrasté de voir devant elle et il y eut un raclement de chaises lorsque tout le monde lui ouvrit un passage vers la table. Elle y déposa la marmite et recula de quelques pas.
— Tu vas t’asseoir ici ! Enfin, si ça te convient…
C’était Filik qui avait parlé. L’air particulièrement fier de lui, il désignait une chaise vide à sa droite, à côté de laquelle Jaime fixait sur elle un regard impénétrable. Adrasté acquiesça silencieusement et s’installa entre Filik et Jaime, tandis que Maddie levait le couvercle qui laissa échapper des vapeurs appétissantes de poulet aux pruneaux.
— Ton voisin s’est très bien occupé de tes poules en ton absence, dit-elle à l’adresse de Boltz en lui servant une généreuse portion de légumes et une cuisse de poulet. Elles étaient toutes bien dodues.
— Tant mieux, répondit Boltz en mordant aussitôt dedans. Hm… Ech-qu’il a pu récupérer les chevaux auchi ?
— Pas tous, mais ceux que tu as libérés doivent être heureux là où ils sont.
Il y eut un silence pendant que Maddie remplissait tour à tour les plats qu’on lui tendait. Lorsqu’elle eut terminé, elle s’assit et jeta un regard circulaire à l’assemblée.
— Adrasté souhaitait nous dire quelque chose, déclara-t-elle. N’est-ce pas ?
Elle observa Adrasté d’un air entendu, et cette dernière vit toutes les têtes pivoter à nouveau vers elle. Sans lever les yeux de son assiette, elle recula contre le dossier de sa chaise et inspira profondément.
— Désolée pour mon comportement. Je…
Elle se racla la gorge. Elle n’eut pas besoin de se tourner vers Filik pour sentir son large sourire.
— Je n’aime pas beaucoup les assemblées, reprit-elle, et je souhaitais vous éviter ma compagnie.
— C’est vrai, elle est très désagréable, parfois, assura Filik en hochant vigoureusement la tête avec l’attitude de quelqu’un qui venait de faire un compliment.
— Personne ne t’a demandé ton avis, grogna Adrasté en lui jetant un regard noir.
Il y eut quelques gloussements autour de la table et Adrasté baissa à nouveau les yeux avec une étrange impression de chaleur dans la poitrine.
— Tu penses qu’on ne t’aime pas parce que tu es une Malaen ? dit Assil.
Adrasté hocha la tête en s’emparant de sa cuillère en bois.
— Tu es entourée de Profanes, ici, fit remarquer Assil. Nous nous disions que finalement, nous devions te remercier.
Alors qu’Adrasté était sur le point de prendre sa première bouchée, elle arrêta son geste. La remercier ? Elle jeta un regard interrogateur à Assil, qui poursuivit :
— Tu as tué les membres de l’Ancien Vœu. Tu nous as plutôt rendu service.
Ses voisins de table acquiescèrent avec une expression étrange… un sourire ?
— Nos dons sont revenus, maintenant que nous n’avons plus ce gigantesque dragon à côté, dit une fille aux cheveux blonds très courts et à la peau pâle assise à la droite d’Assil. J’arrive enfin à sentir ma magie !
— Adrasté, je te présente Kya, Verlo, Myrkur et Loïa. Verlo a décidé de rejoindre son village dès demain. C’est son dernier soir avec nous.
Adrasté passa son regard sur les quatre personnes que lui désignait Assil. Kya, la blonde qui avait parlé, lui adressa un petit signe de la main. Verlo, grand, aux épaules carrées et au crâne chauve, lui sourit faiblement. Myrkur et Loïa étaient deux jumelles presque indiscernables. Toutes deux avaient la peau encore plus sombre que celle d’Adrasté, des yeux verts en amande strictement identiques et des cheveux frisés formant deux nuages autour de leurs visages.
Adrasté hocha la tête dans leur direction. Loïa le lui rendit tandis que Myrkur la toisait d’un air méfiant. À part elle, personne ne semblait finalement être gêné par sa présence, ni même s’en soucier. Après quelques minutes, ce fut comme si tout le monde avait oublié qu’elle était là. Le rire de Boltz se faisait de plus en plus tonitruant à mesure que la soirée avançait et alors qu’ils terminaient tous leurs plats, Maddie finit par dire :
— Allez, stop ! Donne-moi cette chope.
Boltz la lui tendit d’un air boudeur sans pour autant protester. Il remarqua qu’Adrasté l’observait et lui lança :
— Alors, qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant que tu es rétablie ?
— Euh… Je ne sais pas…
Surprise par la question, elle détourna les yeux et croisa brièvement le regard de Jaime à sa gauche.
— J’aurais… J’aurais aimé voir la mer, un jour. Je me disais que ce serait bien.
— La mer ? répéta Boltz. Curieux, mais pourquoi pas.
Adrasté haussa les épaules.
— Ce ne sera pas pour tout de suite. Il y a encore des choses à faire ici.
— Comme quoi ? demanda Jaime.
C’était la toute première fois qu’elle s’adressait à elle depuis qu’elle était arrivée. Adrasté hésita et Filik intervint d’une voix forte :
— Nous ne voulions pas en parler avant, mais… autant vous le dire.
Tout le monde se tut et tourna la tête vers Filik.
— Il va y avoir une guerre. Ilderad prévoit d’envahir le pays.
— C’est juste, dit Adrasté. Si ce que dit le chapardeur est vrai, il n’y aura pas que Zaël qui attaquera la Capitale bientôt, Ilderad sera aussi de la partie.
Il y eut un silence stupéfait autour de la table.
— L’armée d’Ilderad ? s’esclaffa Boltz d’un air hilare. Avec ses dragons ?
Il jeta un regard incrédule à l’assemblée, mais personne ne semblait d’humeur à rire. Il se racla la gorge et reprit :
— Enfin… Pourquoi maintenant ?
— Le pays a toujours été à l’affût, expliqua Filik, mais à cause des pouvoirs de l’Omphalos, ils jugeaient que ce serait une guerre dangereuse… Maintenant que le Royaume est affaibli, j’imagine qu’ils ont détecté des signes favorables.
— Comment le sais-tu ? demanda Myrkur en jetant un regard méfiant à Filik.
— J’ai surpris des conversations au château de mes parents. Ilderad a des espions chez vous. Je voyais le même homme à chaque fois, grand et fin... Il parlait des plans d’Omphal. Un jour, juste avant ma fuite, je l’ai entendu dire que le moment était venu.
— Sûrement un messager, commenta Adrasté. Ils se baladent partout dans le pays et au sein du Grand Palais, ils savent des choses. Mais je ne vois pas ce qu’il aurait pu dire d’utile à Ilderad.
Filik haussa les épaules.
— J’avais du mal à entendre tout ce qui se racontait. Mais je n’arrête pas de dire qu’il faut vite trouver un plan pour…
— Un plan pour quoi ? coupa Adrasté, les bras croisés. Si les Ildari attaquent, nous ne pourrons rien contre eux. Même avec ton lézard, nous n’avons aucune chance. Nous devons partir.
— Partir où ? intervint Assil. Nos familles sont ici, nous ne pouvons pas les laisser…
Adrasté l’ignora et regarda Jaime.
— Tu dois te cacher. Je te l’ai déjà dit. C’est mieux pour tout le monde. Allons-nous-en.
— Tu voudrais que je parte avec toi ? demanda Jaime, l’air perplexe.
— Oui. Si l’Ancien Vœu ou Ilderad te met la main dessus, ils…
Elle s’interrompit.
— Ils quoi ? répéta Jaime.
Mais Adrasté s’emmura à nouveau dans le silence. Jaime soupira.
— Inutile d’insister, Adrasté. Je ne partirai pas. Puisque tu refuses de me donner de réponses, j’en chercherai par moi-même. Et je suis persuadée que c’est au sein du Grand Palais que j’en trouverai.
Adrasté se renfrogna. C’était rendre sa mémoire à Jaime et quitter Omphal ou garder le secret et rester dans le Royaume. Elle recula contre le dossier de sa chaise et croisa les bras en toisant Jaime avec mauvaise humeur. Celle-ci lui jetait pour la première fois un regard satisfait. Elle l’avait coincée.
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