Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre XXIX
L’autre Delpheris
— DJAUS !
Jaime se précipita vers le vieil homme et le serra dans ses bras, mais Adrasté nota aussitôt quelque chose. Djaus n’avait aucune marque de blessure ou de maltraitance. En fait, il était visiblement en pleine forme.
— Je… Nous te pensions mort ! s’exclama Jaime. Nous les avons vus te torturer ! Ils…
— Jaime, dit Adrasté, recule.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Recule tout de suite, je te dis.
Jaime regarda tour à tour Adrasté et Djaus sans comprendre et fit quelques pas hésitants pour s’éloigner de Djaus.
— Votre Sainteté… Vous pensez vraiment que je ferais du mal à ma propre chair, mon propre sang ? dit Djaus d’un air sincèrement désolé.
Il soupira et se redressa alors. D’un seul coup, il ne paraissait plus vieux du tout. Il était grand et fin, et se tenait droit. Son visage était étrangement moins ridé et toute trace de fragilité avait disparu. Ses yeux aux paupières lourdes étaient désormais alertes et vifs.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? demanda Jaime en agrippant le bras d’Adrasté.
Mais Adrasté ne lui répondit pas. Elle fixait Djaus avec une férocité contenue et même sans magie, elle avait la sensation de dégager une intense chaleur. Qu’elle avait été bête. Qu’elle avait été naïve… Tout ce temps, elle n’avait rien vu. Elle se serait giflée. Elle jeta un regard de côté. Là où s’était trouvé Zaël quelques secondes plus tôt, il n’y avait désormais plus personne.
— Eh, je vous reconnais ! C’était lui au château d’Ilderad !
Tout le monde tourna la tête vers Filik, qui était à présent réveillé et pointait Djaus du doigt d’un air effaré, à demi allongé sur Azur.
— C’est effectivement notre informateur, affirma le Colonel Ruadh d’un air interdit. C’est lui qui nous a prévenus des intentions des Malaen. Que signifie tout cela ?
— Je vais vous le dire.
Adrasté fit quelques pas en avant et se planta à quelques mètres du vieil homme.
— Djaus… Permets-moi de te féliciter. Ça a dû être difficile de provoquer cette guerre sans éveiller les soupçons.
— Eh bien… Oui, dit Djaus tranquillement. Ça n’a pas été facile, en effet. Entre toi, Adrasté, qui n’en fais qu’à ta tête… et toi… (il toisa Jaime) qui as cru bon de revenir au Grand Palais alors que ton réflexe aurait normalement dû t’amener à rester loin d’ici… Comment peut-on être aussi stupide ?
Il soupira et secoua la tête comme s’il venait d’essuyer plusieurs heures d’un travail particulièrement laborieux.
— Vraiment, vous ne m’avez pas rendu la tâche facile.
— Qu’est-ce qui se passe ?! s’écria Jaime. Djaus, de quoi parles-tu ?
— Tu devrais l’appeler par son vrai prénom, siffla Adrasté. Cet homme ne s’appelle pas Djaus. Il s’agit d’Aoro Delpheris.
— Aoro Delpheris ?! répéta Boltz comme si Adrasté avait perdu l’esprit. Impossible, tous les Delpheris sont morts !
— Oh que non, dit Adrasté en jetant un regard noir au vieillard, il en reste… Il en reste même deux, et ils se trouvent parmi nous.
Elle pointa un doigt sur Jaime et l’autre sur Djaus, qui haussa les épaules comme s’il s’avouait vaincu.
— Il était temps que je sorte de mon anonymat, j’imagine…
Il y eut des exclamations de surprise et des murmures de stupéfaction. Boltz posa un regard interloqué sur Jaime, comme pour la voir confirmer ce qu’Adrasté venait de révéler. Elle acquiesça sombrement.
Jaime se rappelait avoir senti un froid glacial l’envahir lorsqu’elle avait compris qu’elle était la dernière héritière des Delpheris. Elle avait d’abord pensé à une erreur, mais tout concordait. Ses pouvoirs, sa capacité à sentir les pouvoirs de la pierre sacrée, son passé au sein du Grand Palais, les réactions d’Adrasté… Depuis, elle se sentait comme une sorte d’animal sauvage, de menace prête à exposer et tout détruire autour d’elle à n’importe quel moment.
— Tout le monde pense que les Malaen ont tué les Delpheris, poursuivit Adrasté d’une voix forte, et nous ne sommes pas mécontents de propager la rumeur nous-mêmes. La vérité, c’est que les Delpheris ont tous été tués par un membre de leur propre famille : Aoro Delpheris. Il n’a épargné qu’une seule autre Delpheris pour pouvoir y cacher l’Omphalos et ne pas avoir à subir lui-même ce qui allait se produire.
Elle s’adressa alors directement à Aoro, son sang bouillonnant dans ses veines.
— Depuis combien de temps planifiais-tu ta revanche ? Quand as-tu décidé de me faire faire ton sale boulot ?
— Oh, dès le début, dit Aoro avec une certaine nonchalance, une fois l’Omphalos absorbée par ma petite-fille, la magie qui me tenait jeune et immortel m’a presque entièrement quitté et j’ai pu revenir au Grand Palais en tant que serviteur, totalement méconnaissable. Je me suis porté volontaire pour faire ce que personne ne voulait faire : prendre soin de la Gardienne. C’était un travail dangereux et j’étais conscient des risques, mais je savais que tu étais là… à faire tampon. La petite Malaen, mais aussi la plus puissante. Tu étais mon arme parfaite, la seule qui pourrait un jour me débarrasser de cette abominable secte.
Il se mit à faire les cent pas, les mains jointes derrière le dos.
— À partir de ce moment, il m’a suffi de gagner votre confiance, à Jaime et toi. J’ai gardé un œil sur la dernière Delpheris, tout ce temps. Et j’attendais mon heure… Lorsqu’elle est arrivée, ta haine pour les Malaen existait déjà par elle-même et j’ai été délicieusement surpris par le peu d’efforts qu’il m’a fallu fournir pour t’inciter à tous les tuer. Même si ce n’était pas gagné…
Il fit une grimace comme s’il remémorait un moment passablement désagréable.
— Lorsque j’ai vu que tu te détournais doucement de ta famille, qu’eux-mêmes étaient assez sots pour se mettre à dos leur membre la plus puissante, j’ai su que ce serait pour bientôt. Il fallait qu’ils meurent tous. Absolument tous. Ils l’avaient mérité. Ils nous avaient tous emprisonnés, torturés, maltraités, avaient violé ma mère et l’avaient obligée à porter leurs enfants…
Adrasté sourit.
— Mais je n’ai pas tué Aelis… Et ça, tu ne l’avais pas prévu.
Le visage d’Aoro s’assombrit et s’abaissa légèrement, mais ses yeux continuèrent de fixer Adrasté.
— Non… Non, je ne l’avais pas prévu. Il semblerait que je ne sache pas certaines choses… C’est ma faute. Je pensais que tu me disais absolument tout. J’ai été trop sûr de mon influence.
— C’est donc pour ça que tu nous as éloignées, dit Adrasté qui venait soudain de comprendre. Tu t’es assuré que Jaime se retrouve loin du Grand Palais pour qu’il ne puisse plus prendre son sang. Tu savais qu’il mourrait à petit feu… Et tu t’es bien gardé de me le dire.
— Puisque tu ne l’avais pas tué, mon plan venait de changer, oui. Je devais tenir le sang de la Gardienne loin de lui assez longtemps pour qu’il meure de lui-même ou qu’il soit tué dans la guerre. C’était la seule solution qu’il me restait.
Tandis qu’il parlait, Adrasté réalisa à peine que tous les regards autour d’elle s’assombrissaient progressivement. Du coin de l’œil, elle vit Boltz lever légèrement son épée, une main sur le flanc d’Azur, et le Colonel Ruadh se tendre sur ses jambes, comme si elle se préparait à s’élancer.
— C’est donc pour ça que tu nous as aidés à nous enfuir et que tu ne voulais surtout pas qu’on entre au Grand Palais, Boltz et moi ? demanda Jaime, les sourcils froncés.
— Vous avez failli tout gâcher, vous deux, lança Aoro avec colère. De véritables cors aux pieds. Pourquoi, me suis-je dit, pourquoi reviendrait-elle ici ?! Vois-tu, j’ai des espions un peu partout dans la Capitale. J’ai utilisé la modeste quantité de magie qu’il me restait pour implanter un peu de ma conscience dans l’esprit de certains habitants de cette ville. De cette manière, je suis ce qu’il se passe. Ils ne le savent pas, mais ils travaillent pour moi. La boulangère chez qui vous vous êtes arrêtés pour acheter du pain… Les gardes à l’entrée du pont-levis… Je vous ai vus arriver. C’est également moi qui ai alerté les gardes de votre présence pour vous obliger à vous enfuir et me suis arrangé pour me faire battre sous vos yeux. Ainsi, vous saviez ce qui vous attendait si vous reveniez. Mais vous étiez butés…
Boltz se retenait manifestement de foncer sur Aoro et avait le visage empourpré.
— Espèce de vieux fossile… Complètement timbré ! Tout ce temps, tu… Sale petit… Je savais que nous n’aurions pas dû te faire confiance !
— Oh, ce jour-là, vous pouviez ! s’esclaffa Aoro d’un rire dépourvu de joie. Je voulais vraiment vous aider à vous enfuir ! Mais même là… Même là ! Lorsque je vous ai montré le passage des égouts, vous n’avez pas résisté à l’envie d’aller libérer tous les Profanes, vous introduisant au cœur du Grand Palais. J’ai véritablement cru que mon plan s’écroulait, ce jour-là. Risquer de vous faire capturer et faire preuve d’une telle bêtise… Mais lorsque j’ai vu ce mot étrange et la marque des Profanes sur ton bras, Jaime, j’ai compris… Le soir où j’ai organisé votre évasion, cette tatoueuse a voulu être plus maligne que moi. En fuyant le Grand Palais, j’ai été forcé de te laisser chez elle un moment et de revenir brièvement au Grand Palais pour donner l’alerte de ton absence sans que l’on me soupçonne…
Il lâcha une horrible exclamation à mi-chemin entre le grognement et l’agacement.
— Cette fichue sorcière a compris qui tu étais et t’a apposé un tatouage de Profane à mon insu, pour s’assurer que tu reviendrais au Grand Palais. C’est elle aussi qui correspondait avec Laïnen, elle a su comme cela que vous étiez chez lui et a envoyé des gardes vous chercher. J’ai trouvé ses lettres. Durant des mois, elle a tenté de te faire découvrir la vérité, acheva-t-il en s’adressant à Jaime. Elle voulait que tu lises ce livre et comprennes qui j’étais. C’était une scientifique très talentueuse, vois-tu, mais elle a vite préféré s’éloigner des pratiques de l’Ancien Vœu lorsqu’elle a réalisé ce que cela impliquait et ce qu’ils faisaient à une pauvre enfant comme toi. Elle avait tout compris… Qui j’étais, qui tu étais…
— Pourquoi voulait-elle que je sois de nouveau capturée si elle désapprouvait les pratiques de l’Ancien Vœu ?
Aoro leva les yeux au ciel.
— Il semblerait qu’elle ait jugé qu’il valait mieux que ce soit l’Ancien Vœu qui règne plutôt que moi. Elle pensait que je serais pire et redoutait le retour des Delpheris. Alors elle a tout fait pour te ramener au Grand Palais. Pauvre folle. Je l’ai tuée.
Il leva les bras avec un air d’impuissance comme pour dire « C’est la vie ».
— Après cela, tout était bien en place. Je correspondais souvent avec Ilderad, j’avais donné à Zaël l’idée de créer une armée grâce à ses dons tant redoutés par l’Ancien Vœu et l’avais aidé à s’échapper en lui indiquant que l’auberge de Gandir était un endroit particulièrement adapté, car connu pour les discours peu recommandables tenus dans une certaine petite auberge… L’aubergiste avait vu mon visage, il fallait qu’il meure, et je savais que les Bénis de Zaël ne vivaient pas bien longtemps. Je m’étais aussi débarrassé de mon gros pardessus, car si quelqu’un m’avait vu en compagnie de la Gardienne, il se serait souvenu de ce manteau. Je devais absolument revenir au Grand Palais sans me faire repérer.
Aoro s’interrompit. Il soupira, ferma les yeux un instant et les rouvrit en regardant autour de lui, comme s’il inspirait un air frais lors d’une journée particulièrement agréable.
— Et aujourd’hui, nous y sommes enfin ! L’Enfant est mort et les Bénis du Royaume tout entier sont peu à peu en train de perdre leur magie. Tout doucement, elle rejoint ses propriétaires légitimes : nous. D’ici quelques minutes, toute la magie qui nous a été volée aura quitté le corps des Bénis et me reviendra. Je serai alors assez puissant pour récupérer L’Omphalos sans que tu – il pointa un long doigt vers Adrasté – te mettes en travers.
Il inspira à nouveau profondément et tendit la main vers Jaime, qui fit instinctivement plusieurs pas en arrière.
— As-tu peur de ton propre grand-père ? dit-il d’un air sincèrement blessé. Pourtant, tout ce que j’ai fait tout ce temps, c’était te protéger… J’ai gardé un œil sur toi, je voulais m’assurer que tu resterais en vie !
— Mes rêves, dit Jaime, les rêves que je faisais… Les flammes… Les cris. C’étaient bien mes parents… Mes parents et les autres Delpheris. Tu les as vraiment tous tués ?
— Aurais-tu préféré que les Malaen continuent de nous utiliser comme un vulgaire engrais pour leurs dégoûtants rituels ?
— Tu savais ce qu’ils me faisaient, pourtant, répliqua Jaime encore plus fort, tu le savais et tu… tu m’as laissée à leur merci !
— Tout ce que j’ai fait, c’était pour reprendre un jour ce qui me revient de droit, siffla Aoro dont le ton avait perdu son affabilité. Ilderad, Zaël, et toi aussi Adrasté… Vous devriez tous être fiers ! Vous avez servi à rétablir l’équilibre ! L’Omphalos ne peut garder ses propriétés qu’avec un Delpheris ! Et maintenant que l’Enfant est mort, je vais enfin le récupérer.
Il leva alors les deux mains et avant qu’Adrasté n’ait pu faire un geste, elle vit le corps de Jaime se raidir. Ses bras se collèrent à son corps et ses épaules se figèrent comme si elle luttait contre un froid intense.
— Jaime ! Qu’est-ce qui se passe ?!
— Je… Je ne… peux plus bouger ! parvint à articuler Jaime.
— C’est normal, déclara Aoro. J’ai besoin que tu te tiennes tranquille. Je vais extraire l’Omphalos de ton cœur.
Adrasté et Boltz se jetèrent en avant, mais Aoro leva une main vers eux et tous deux furent violemment plaqués au sol par une force invisible. Adrasté tendit le bras, mais une dizaine de centimètres séparaient le bout de ses doigts de la cheville de Jaime. Un rugissement de désespoir jaillit de ses lèvres. Elle était complètement immobilisée, forcée à rester allongée par une puissance phénoménale qui l’étouffait presque, et sentait les dernières gouttes de sa magie la quitter.
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